Aux camarades

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"Selon la façon dont nous agirons, nos enfants et nos petits-enfants habiteront un monde vivable ou traverseront un enfer en nous haïssant. Pour leur laisser une planète fréquentable, il nous faut prendre la peine de penser l’avenir, de comprendre d’où il vient et comment agir sur lui. C’est possible : l’Histoire obéit à des lois qui permettent de la prévoir et de l’orienter" Ce passage est tiré de l’avant-propos du récent livre de Jacques Attali intitulé « Une brève histoire de l’avenir » qui raconte l’incroyable histoire des cinquante prochaines années telle qu’on l’imagine à partir de tout ce que l’on sait de l’histoire et de la science. En réfléchissant sur la magnitude et surtout la vitesse des changements qui s’opèrent sur notre planète en phase de mondialisation, on est estomaqué par l’afro-optimisme distillé par nos dirigeants à des populations rescapées, obligées de garder la foi que le continent se relèvera un jour, digne et fière… Au final, l’avenir pourrait continuer à ressembler au présent désespérant et au passé peu reluisant.
 
La RD Congo ne fait pas exception à cette mécanique du malheur, huilée par une multitude d’anti-valeurs, qui est en train de s’incruster dans les nouvelles institutions post-électorales. L’imprévoyance couverte par un sens poussé de la formule peuvent expliquer l’immobilisme dans lequel le pays s’enfonce actuellement et ce, malgré les incantations qui tiennent lieu de discours politiques. Ainsi, pour mieux contenir les déceptions cumulées des populations congolaises, le régime actuel a opté pour une gestion basée sur « le Temps et la Promesse » en ayant à l’esprit la théorie du Philosophe allemand George Fredrick Hegel que nous pouvons résumer en ceci : " Créez un problème et vous vous arrangez pour placer la responsabilité sur d’autres personnes ou pays; vous vous assurez que les médias que vous contrôlez reportent le problème sous forme de propagande mensongère et erronée de manière à manipuler l’opinion publique pour qu’il voit cette situation comme vous l’aurez voulu enfin de réagir comme prévu, puis vous proposez une solution qui est en fait le but que vous visez afin d’asseoir le système de terreur et de destruction par la spoliation ".
 
Du sensationnalisme érigé en programme d’action du gouvernement
" […] Nous sommes dans la dernière ligne droite vers le point d’achèvement de l’initiative PPTE et la réduction substantielle du fardeau de la dette. Le financement additionnel à trouver doit être susceptible de décaissement rapide, et s’obtenir à des conditions qui n’accroissent pas notre endettement et mettent en danger le point d’achèvement. […] Puisque les institutions financières chinoises disposent de liquidités importantes et que leur pays a des besoins importants en ressources naturelles, notamment minières, pourquoi ne pas conclure avec eux un accord où chaque partie trouverait son compte ? En échange de concessions minières, en partenariat avec des entreprises publiques congolaises, donnant de l’emploi aux Congolais et produisant de la valeur ajoutée localement, les banques Chinoises acceptent de contribuer au financement de Nos cinq chantiers. Pour la première fois dans Notre histoire, le peuple congolais pourra enfin voir à quoi aura servi son cobalt, nickel ou cuivre! […] L’année 2008 qui commence augure des lendemains meilleurs pour notre peuple. La voie pour mettre en oeuvre et réussir le programme de reconstruction nationale est désormais balisée. Notre pays se trouve à un virage déterminant de son histoire. Il est prêt pour le décollage ".
 
Ce passage, extrait du discours du président Joseph Kabila devant les deux chambres du Parlement réunies en congrès le 06/12/07, démontre à quel point le régime actuel s’est embarqué dans une dérive mercantiliste en faisant du beurre sur le dos des populations. Il a voulu faire croire qu’on pouvait inventer l’électricité en développant la bougie. Nous n’allons plus revenir sur les contrats miniers léonins signés à la hussarde avec certains partenaires notamment la Chine dont le caractère "gagnant-gagnant" des accords devrait constituer le radeau de la Méduse aux malheurs des congolais, devenus de la mitraille humaine. Mais là où il y a incompréhension ou tromperie (nous vous laissons le choix) c’est quand le régime veut nous faire croire que grâce à ces contrats, la RDC va amorcer son développement : c’est simplement hallucinant et ulcérant !
 
Il est impérieux de rappeler à nos dirigeants que la notion de développement est un concept qui ne se décrète pas car elle relève d’une idéologie dont le peuple tout entier doit s’imprégner pour arriver à sa matérialisation. En effet, le développement est l’ensemble des transformations économiques, sociologiques, politiques et idéologiques qui affectent une société et qui accompagnent les processus de croissance. Cette dernière est une notion quantitative qui se définit comme l’augmentation soutenue et durable du Produit Intérieur Brut (PIB) représentant les richesses en biens et services produits en terme monétaire par un pays sur une période donnée. En plus du PIB, d’autres indicateurs du développement sont apparus notamment l’IDH (Indicateur de Développement Humain) qui s’est transformé aujourd’hui en ISDH (qui inclue la participation des femmes dans la politique).
 
Les thuriféraires du régime actuel veulent nous faire gober que la relance des grands travaux devraient entraîner automatiquement le développement économique du pays. C’est vrai que l’approche Keynésienne soutient ce principe mais à condition que certains préalables existent déjà à savoir un tissu économique de base et un niveau de vie acceptable (accès facile l’alimentation, à l’éducation et à la santé) pour les populations devant participer et soutenir cette croissance. Malheureusement, au Congo démocratique, les tenants du pouvoir ont perdu de vue que la rigueur est à la gestion ce que l’éthique est à la morale. Ils se sont effectivement investis à produire de la richesse pour eux et la misère pour le peuple qui "pourra enfin comprendre à quoi aura servi son cobalt, nickel ou cuivre! ". 
 
Figurant parmi les pays où la corruption est institutionnalisée, la RDC est également classée au 174è rang dans le monde des affaires sur 180 pays répertoriés par la Banque Mondiale à cause de la lourdeur administrative et les tracasseries fiscales. Ces anti-valeurs sont la conséquence d’une mauvaise foi des dirigeants dans la répartition des richesses en termes de salaires au niveau nationale. En effet, l’Etat congolais emploie 1.021.213 personnes réparties comme suit : Institutions politiques (Présidence, Primature, Assemblée Nationale, Sénat, Ministres et leurs Cabinets) 10.278 personnes, soit 1% de l’ensemble des effectifs, l’Administration publique avec 734.936 unités soit 72% et enfin le personnel militaire et policier 273.802 unités soit 26%. La répartition de l’enveloppe salariale est l’une des dents cariées de tous les régimes qui se sont succédé à Kinshasa : d’énormes disparités entre les Institutions politiques et les autres. Alors qu’elles représentent 1% des effectifs, les Institutions politiques s’adjugent 13% de l’enveloppe des rémunérations, laissant 67% à l’Administration et 18% aux hommes en uniforme à qui l’on exige de combattre pour le maintien du système. En chiffres, les 10.278 agents des Institutions politiques bénéficient d’un revenu annuel par personne de $11.945 soit $995 en moyenne/mois (mais en réalité les Parlementaires et Ministres perçoivent      $6.000/mois). Les autres (Administration, personnel militaire et policiers), bénéficient de $751 par personne et par an, soit $62,5 /mois c.à.d. un écart de 1 contre 16 entre les politiciens et les congolais de seconde zone dont la communauté internationale se demande comment ils tiennent le coup en silence.
 
Contrairement à ce que distille le gouvernement, l’année 2008 n’est pas une rentrée politique mais bien une sortie de piste car les ressources budgétaires sont en train de s’épuiser à mi-parcours, avec un taux d’exécution du budget de 70 % en dépenses contre 40% en recettes, un taux d’inflation avoisinant les 20% contre 8% prévu et une flambée de prix de l’ordre de 70% pour un SMIG de $3/mois à partir de 2009 pour ceux des fonctionnaires qui seront encore en vie. L’espoir et la débrouille – concepts amnésiques – constituent les deux mamelles mises en place par les stratèges-démocrates pour maintenir les congolais sous cette hypnose proche d’un suicide collectif.
 
La stratégie du temps : de l’auto-cannibalisme
En réponse à cette situation désastreuse, les dirigeants congolais ont souvent avancé l’argument du temps pour expliquer le retard d’allumage des programmes et les nombreux ratés enregistrés dans l’exécution des projets mis en œuvre avec l’assistance occidentale. L’absence de réactions de nos populations pourrait trouver un début d’explications dans la notion même du concept « Temps » dans nos cultures. A ce sujet, voici ce que disait le professeur Ki-Zerbo :" Il est exact de dire que la conception du temps a une incidence certaine sur le développement. En rapport avec cette affirmation, on dit aussi qu’au regard de son héritage culturel ancestral, le Négro-Africain n’a pas une conception capitaliste du temps, en d’autres termes la conception d’un temps segmenté en fines lamelles et perçu comme un maillon de la rentabilité. […] De toute manière, ce temps ancestral n’est pas un héritage génétique, mais plutôt le reflet d’un contexte culturel. Cette conception ancestrale du temps évoluera et évolue effectivement en fonction de la mutation du contexte culturel, social et économique. L’entrée dans l’âge technocratique et dans une économie du type capitaliste- et là on clôt le débat – balayera et balaie déjà le temps dit péjorativement mythique : les notions de mesure affinée, d’organisation, de la planification sont en passe de devenir et deviennent déjà familières dans l’univers ou dans l’espace conceptuel négro-africain : le temps négro-africain est historique ".
 
La notion « Espoir » contenu dans le concept « Temps », qui colle à la peau de nos populations, peu éduquées et maintenues à volonté dans l’ignorance par nos leaders, est un puissant facteur amnésique qui transforme le régime en une sorte d’église de réveil (incompréhensible et écrasante) dans laquelle le gourou-président gère ses ouailles sous sa magnanimité charitable. Tout apparaît comme virtuel aux yeux des populations convaincues que des esprits maléfiques auraient jeté un mauvais sort au pays. Il y a là un défi à l’intelligence humaine de tout un peuple qu’il faudrait relever en utilisant le même stratagème pour expédier le régime de Kinshasa Ad Patres.
 
Un mai 68 pour les congolais
La révolte de mai 68 en France n’a pas été une révolution classique des syndicalistes contre le régime établi mais une remise en question des conditions d’existence de toutes les couches sociales. Il s’est agi d’un important mouvement social français à la fois étudiants et ouvriers qui s’inscrivait dans un ensemble d’événements dans les milieux étudiants d’un grand nombre de pays de part et d’autre du Rideau de fer notamment en Allemagne, aux États-Unis, en Tchécoslovaquie, au Japon, en Italie, au Mexique et au Brésil. Ces événements ont pris cependant une ampleur particulière car ils étaient accompagnés de puissantes manifestations d’étudiants, puis de la plus importante grève générale qui paralysa complètement le pays. Ce mouvement s’accompagna d’une vague de réunions informelles à l’intérieur des organismes, des entreprises, des administrations, des lycées et des universités, des théâtres, des maisons de jeunes et des maisons de culture. Le bilan de Mai 68, c’est tout un ensemble de conquêtes sociales qui ont modifié la condition ouvrière des français: mensualisation des salaires, reconnaissance de la section syndicale d’entreprise, augmentation de 35% du SMIG et de 10% des salaires, création du Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance, accords contractuels sur la formation permanente, l’indemnisation totale du chômage…
C’est en fait une série de conquêtes : socialement, il a mis à l’ordre du jour la recherche du temps libre et de l’épanouissement personnel. Moralement, il a renversé l’ordre familial et patriarcal traditionnel. Idéologiquement, il a mis en question les valeurs et les tabous hérités du nationalisme.
 
En RDC, la misère a atteint un niveau inquiétant et nos populations ont perdu les repaires classiques car leurs leaders sont régulièrement corrompus. La presse manipulée, devenue le miroir grossissant du régime actuel, a versé dans les extrêmes au lieu d’éduquer le peuple en lui proposant des pistes pour sortir du piège tendu. De l’apathie générale, aucun changement notable ne peut être espéré malgré les grèves à répétition qui se soldent toujours par une manipulation des leaders syndicaux. La seule alternative qui reste c’est la conscientisation de la masse estudiantine sur son rôle présent et futur comme creuset du leadership du demain. Il faudrait réveiller cette élite en hibernation afin qu’elle prenne conscience qu’elle reste le dernier rempart pour sauver le pays de son état comateux très avancé. 
 
En fouillant, l’autre jour, dans nos archives du Bureau d’Etudes et de Développement, nous sommes tombés sur une citation intéressante : "On peut répandre la lumière de deux façons : être la bougie, ou le miroir qui la reflète (Edith Wharton) ".
 
A tous les camardes "O" des Instituts Supérieurs et des Universités de la RD Congo : de grâce, pensez à organiser votre mai 68 pour sauver notre pays… 
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Marcellin Sole
BED (Bureau d’Etudes et de Développement)
Kampala ( Uganda)
 
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