Butembo : Une dame soupçonnée de vendre des sauterelles empoisonnées

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Le mois de novembre est le mois des sauterelles au pays des Nande. Dans la tradition Nande, les sauterelles ont une grande valeur symbolique et marchande parce qu’elles sont rares, difficiles à attraper (avant l’arrivée de l’électricité dans la région), et ne tombent du ciel qu’une fois par an. Elles sont aussi délicieuses comme met et une friandise très recherchée. Traditionnellement, on donne des sauterelles à la personne que l’on aime ou que l’on respecte beaucoup. Une certaine quantité de sauterelles pouvait dans certaines circonstances servir de dot. Dans d’autres circonstances, la délicatesse des sauterelles avait une grande valeur de troc. Ainsi par exemple, trois gros paquets de sauterelles remis à quelqu’un sous forme d’Erihekera[1] avaient une valeur d’une chèvre. 

En dépit de la modernité grandissante au pays de Nande, la tradition des sauterelles continue de se transmettre de père à fils au grand étonnement de ceux qui n’y voient que des insectes dévastateurs des plantes. Eh oui ! Tradition quand tu nous tiens ! Les sauterelles sont chez les Nande comme les Mbinzo chez les Bakongo. 

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Mais pour une raison que les communs des mortels n’arrivent pas à expliquer, il n’y a pas eu suffisamment des sauterelles en ce dernier trimestre de l’an 2010 au pays de Nande. C’est à la frontière RDC-Ouganda soit Kasindi (RDC) et Mpondwe – Kasese (Ouganda) où la manne des sauterelles est tombée cette année. Ainsi pour ravitailler le marché de la ville de Butembo, plusieurs vendeurs des sauterelles ont fait la navette entre Butembo-Kasindi-Mpondwe.  

Pour avoir une idée du prix de cette délicatesse : 10 sauterelles se vendent à 100 Francs Congolais. 90 sauterelles se vendent à 1 dollar américain. Pour les acheteurs grossistes, une petite assiette ( akasahani) revient à 1500 FC. Le taux du dollar américain étant de 920 FC au marché de change local. Comme les sauterelles se vendent comme des petits pains durant le dernier trimestre de chaque année, plusieurs personnes, notamment les mamans se lancent dans le commerce des sauterelles qui, contrairement aux autres aliments, se conservent pendant longtemps. On peut les garder pendant plusieurs semaines voire des mois.

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Hier, tout ce savoir pratique est tombé caduc. Une dame est arrivée très tôt le matin de la frontière ougandaise avec 4 sacs des sauterelles. Elle s’est empressée d’établir son étalage au Marché des Sauterelles situé au Rond Point Kaghuntura, Centre Ville de Butembo. Quelques minutes après, son étalage était devenu un grand carrefour de toutes les mouches de Butembo. La dame était impuissante devant l’armée des mouches autour d’elle et de ses sauterelles. Croyant que son étalage était sur un cadavre d’animal ou une autre pourriture, la dame a essayé de déplacer son étalage. Peine perdue ! Les mouches l’ont suivi comme des vautours ! 

Sans tarder, les fouineurs de la ville ont eu vent de la présence d’une dame arrivée tôt le matin de la frontière ougandaise avec des sauterelles attirant les mouches et dégageant une odeur nauséabonde. Au lieu de parler de sauterelles pourries, la nouvelle qui s’est répandue en ville comme une trainée de poudre faisait état de la présence d’une dame venant de l’Ouganda avec des sauterelles empoisonnées. Et pourtant la dame disait qu’elle venait de Kasindi ? Très vite, un attroupement des fouineurs s’est formé autour de la dame aux sauterelles empoisonnées. S’informant sur l’identité de la dame, elle a été reconnue comme bubolaise, mariée et sans histoires. Ouf ! Comme elle a échappé belle au lynchage de la foule ! Le soupçon du poison était une accusation grave qui pouvait dégénérer en lynchage. Aussi, vues les infiltrations clandestines en provenance du Rwanda et de l’Ouganda, et les rumeurs d’un génocide des congolais en préparation par ces clandestins, le soupçon d’un empoisonnement collectif qui a échoué était vite établi, surtout que les sauterelles ne pourrissent pas si vite.

Répondant aux questions des fouineurs en furie la dame a pourtant dit qu’elle avait elle-même acheté des sauterelles fraiches à Kasindi, qu’elle les avait cuit elle-même, avant de les mettre dans des emballages le jeudi dernier. Avec quelle huile les avait-elle cuites ? Le Mystère demeure et il a été difficile de croire la dame sur parole car dans l’entendement collectif local, les sauterelles ne peuvent pas pourrir en un seul jour quelle que soit la chaleur et les conditions de leur transport Kasindi-Butembo. Le fait d’attirer les mouches et de dégager une odeur nauséabonde a laissé plus d’un connaisseur des sauterelles perplexe.

Pendant que la foule interrogeait la dame, certains curieux étaient partis faire appel à un Docteur Vétérinaire de la place. Malheureusement ce dernier n’a pas pris un échantillon pour faire une analyse scientifique au laboratoire afin de couper court au soupçon d’une tentative d’empoisonnement collectif. A l’œil nu, le Docteur Vétérinaire a tout simplement dit que ces sauterelles pouvaient provoquer une épidémie de cholera dans la ville. C’est ainsi qu’il a immédiatement ordonné la mise en feu de tous les 4 sacs des sauterelles. La décision du Docteur Vétérinaire a ainsi mis fin au feuilleton des sauterelles empoisonnées. Mais les bubolais continuent d’en parler pour en savoir plus ! La conséquence négative est que la vente des sauterelles non empoisonnées en souffre depuis lors à cause de la psychose d’un empoisonnement des bubolais par leur friandise annuelle !

Et pourtant il y a une agence de l’OCC (Office Congolais de Contrôle) à Kasindi et à Butembo ? Mais il reste à savoir si cette agence OCC est équipée pour tester toute nourriture qui entre au pays et toute celle qui est produite au pays avant sa consommation. Les agents de l’OCC sont-ils honnêtes et non corruptibles pour assurer la securité alimentaire des congolais ? Les sauterelles viennent ainsi de s’ajouter à la longue liste des produits périmés (ex des têtes ou déchets des poissons de l’Ouganda), des liqueurs fortement alcoolisées qui proviennent de pays limitrophes mais dont la consommation est interdite dans leurs pays d’origine, etc. La conclusion est la même : Il faut un état de droit en R.D.Congo pour assurer la securité des congolais sous toutes ses formes !

Kakule Mathe

Butembo

©Beni-Lubero Online


[1] Erihekera est une coutume Nande basée sur le simple principe de «erihitya n’isava » (donner c’est demander). Pour avoir ce que tu n’a pas, donne d’abord de ce que tu as. Chez les Nande, personne n’est assez pauvre pour manquer quelque chose à donner. Ainsi, pour avoir une chèvre d’un homme riche, il faut lui donner de ce que tu as pour qu’il te donne la chèvre dont tu as besoin pour la dot de ton fils, pour payer une redevance (omuhako), etc. Habituellement, le donneur-demandeur apportait trois fois une certaine quantité de la bière des bananes (Kasiksi) plus quelques régimes de bananes. En retour, il recevait une chèvre. Dans certains cas, il fallait donner des sauterelles pour recevoir une chèvre. Comme la manne des sauterelles ne tombe qu’une fois par an, le donneur-demandeur devait attendre trois ans pour bénéficier de sa chèvre.

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