Les richesses du sol Kivutien sauvent chaque année des millions de vies

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Lorsque la presse évoque les ressources de la République démocratique du Congo, elle ne manque pas de faire mention de ses “richesses de sol et de sous-sol”. Les “richesses du sous-sol” nous renvoient bien évidemment aux pierres précieuses ou semi-précieuses mais aussi aux réserves de pétrole dont regorge le sous-sol congolais. Mais force est de constater que cette même presse ne s’attarde jamais sur les “richesses de sol” congolais et de son impact sur notre vie quotidienne. Voilà un défi que nous cherchons à relever en publiant cet article que nous consacrons à l’une des richesses du sol Kivutien ignorées de bien des congolais : le quinquina. 

                        quinquinakivu

                     L’arbre du quinquina

On estime, qu’un tiers de la population du globe souffre du paludisme, surtout dans les régions tropicales des Amériques, d’Asie et d’Afrique, et que près de huit cent mille personnes en meurent chaque année, selon un rapport de l‘Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Heureusement qu’il existe nos chères pilules amères de quinine. Des millions de gens vivant sous les tropiques, où règne le paludisme, en avalent chaque jour. Ce médicament, qui a sauvé la vie de millions de paludéens, provient de l’écorce de l’arbre appelé scientifiquement cinchona.

Ernest Stoffels : le pionnier 

Importé de l’Indonésie, cet arbre fut introduit au Kivu en 1938 par Ernest Stoffels, un sujet belge. Ce scientifique très doué en agronomie fut sollicité par le roi belge pour être à la tête de la Station de Recherches agronomique du Congo de Mulungu-Tshibinda, l’actuelle station INERA Mulungu, dans le Sud-Kivu. Le Kivu n’avait pas été choisi par hasard pour la promotion du quinquina. En effet, les terres volcaniques et accidentées de cette région sont très fertiles. Ensuite, elles se situent en hautes altitudes sous un climat idéal pour plusieurs cultures. Enfin, le cinchona adulte aime beaucoup l’eau ; par contre, il n’aime pas un sol détrempé. Voilà pourquoi les plantations de quinquina pullulent encore à Lubero où le climat est pluvieux – il tombe jusqu’à 2 mètres de pluie par an dans le Kivu, – tandis que le flanc des collines draine cette eau. 

C’est l’écorce que l’on récolte, et non les fruits. La première récolte a lieu au cours de la troisième ou de la quatrième année. Elle a alors deux buts : éclaircir les plants et obtenir de la quinine. La récolte se poursuit jusqu’à la douzième année, des branches et des troncs étant coupés chaque année. Lorsque l’arbre est coupé, sa souche donne rapidement de nouvelles pousses, mais on n’en garde que trois ou quatre. Ainsi l’arbre continue à produire.

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                                  Ecorce de quinquina

Le paludisme : comment le contracte-t-on? 

Au 19ième siècle, les scientifiques et les médecins en étaient toujours à la théorie selon laquelle on contractait le paludisme en respirant l’air nauséabond émanant des marais. Seul le docteur Ronald Ross, un chirurgien de l’armée britannique en poste en Inde, développait une pensée différente de celle de ses contemporains. Pour lui, la maladie était transmise par des moustiques. Et ses recherches dans ce sens finirent par lui donner raison. En effet, le 16 août 1897, le docteur Ross découvrit dans les parois de l’estomac d’un anophèle femelle des organismes sphériques qui avaient grossi pendant la nuit. Il s‘agissait des parasites du paludisme! Fou de joie, le chercheur nota dans son journal qu’il avait découvert un secret qui sauverait la vie d’“une myriade d’hommes”. Toutefois, trouver des parasites c’est une chose, les combattre c’en est une autre. Et ce combat remonte de bien longtemps. 

Pendant la plus grande partie de l’histoire de l’humanité, le paludisme a produit une moisson constante de victimes. Les hiéroglyphes et les papyrus égyptiens attestent qu’il semait déjà la mort 1500 ans avant Jésus-Christ. Les analyses ADN auraient récemment prouvé que le décès de Pharaon Toutânkhamon serait dû à aux piqûres de moustiques anophèles qui lui avaient transmis la malaria. Le 13 juin 323 avant notre ère, ce même paludisme faucha Alexandre le Grand – l’homme le plus puissant de son temps – alors qu’il n’avait que 32 ans. Non loin de nous, lors des croisades, de la guerre de Sécession et des deux guerres mondiales, la malaria tua plus d’hommes que les grandes batailles. Et c’est aussi à cause du paludisme que l’on surnomma l’Afrique de l’Ouest “La tombe de l’homme blanc”. En effet, cette maladie entrava tellement les Européens dans leur conquête coloniale qu’une université d’Afrique occidentale a élevé le moustique au rang de héros national. 

Le paludisme : comment s’en soignait-on? 

Quand les Espagnols débarquent au 16ième siècle en Amérique du Sud, ils découvrent les Indiens du Pérou entrain de mâcher l’écorce amère de quinquina à des fins médicinales. Au 17ième siècle, ils ramènent en Europe cette écorce et, en 1820, deux pharmaciens de Paris parviennent à en isoler un alcaloïde, la quinine. 

On s’efforça alors de trouver le moyen d’extraire la substance médicinale de l’écorce et de la rendre plus facile à absorber. En faisant macérer pendant un moment l’écorce de cinchona dans du vin, celui-ci se chargeait des principes qu’elle contient. On avait là un moyen plus agréable de prendre le médicament, car le goût amer était neutralisé par celui du vin. Cependant, à cause des difficultés d’extraction et parce que toute l’écorce devait être amenée d’Amérique du Sud, seuls les riches et les privilégiés pouvaient se procurer de la quinine.

                Cinchona_pubescens01 

                           Fleur de Cinchona

Vers le milieu du 19ième siècle, le cinchona commença à disparaître d’Amérique du Sud. On se mit à en planter en Indonésie qui devint alors le principal fournisseur de quinine. Et c’est lors de la visite des plantations de quinquina en Indonésie qu’un prince belge fit la connaissance d’Ernest Stoffels qui dirigeait les recherches agronomiques dans cette région du monde. Le prince devint plus tard roi des Belges, sous le nom de Léopold III. Il se souviendra alors d’Ernest Stoffels et, en 1938, il fera recours à ses services pour lancer les premières plantations au Kivu. 

Pendant ce temps, la demande en quinquina devenait très forte car, au début de la Seconde Guerre mondiale, les troupes japonaises venaient de se rendre maîtres de la plupart de plantations en Extrême-Orient, coupant les approvisionnements aux américains. Il s’ensuivit une grave pénurie de quinine. Nous sommes en 1940. Cette pénurie incitera les chercheurs à élaborer un antipaludéen de synthèse très moins coûteux : la chloroquine. Toujours dans les années 40, on met au point le DDT, un puissant insecticide.

Après la Seconde Guerre mondiale, les scientifiques étaient donc armés du DDT et de la chloroquine. Ils déclenchèrent une “Troisième Guerre mondiale“ contre… le paludisme et les moustiques. L’OMS, fondée en 1948, fera d’ailleurs du programme d’éradication du paludisme sa priorité. À la détermination venait s’ajouter un soutien financier important. Les premiers résultats furent spectaculaires. La maladie fut terrassée en Europe, en Amérique du Nord, en Union soviétique, en Australie et dans certains pays d’Amérique du Sud. Mais la chloroquine montrera ses limites tandis que le DDT sera retiré du marché en 1972 car jugé comme « une menace à l’environnement ».

Les vertus du quinquina 

La quinine ne sert pas uniquement à combattre le paludisme et d’autres maladies. Comme elle est photosensible, on l’emploie aussi dans la fabrication de films photographiques. Elle entre également dans la préparation de plusieurs bières. D’ailleurs, certaines personnes se servent d’eau à base de quinine pour diluer des boissons alcooliques. Avez-vous déjà eu l’occasion de boire du “Tonic” ou du “Schweppes”? Alors, c’est peut-être du quinquina venu du Kivu que vous aviez bu ce jour-là. 

On emploie de moins en moins la quinine à l’état pur. Car elle peut causer des malformations chez le fœtus, selon certains médecins. C’est pourquoi les femmes enceintes ne devraient pas prendre ces médicaments sans consulter leur médecin. Vers la fin des années 70, au Kivu, l’on se souvient avec amertume des ravages causés par les comprimés communément appelés “zéro cinquante”. Certaines jeunes filles s’avisaient de les prendre aux fins de provoquer des avortements. Mais c’était leur propre mort qu’elles provoquaient dans la plupart de cas. 

Le sol Kivutien sauve des vies 

Les statistiques des exportations de ce produit ne sont pas disponibles. Mais à Butembo comme à Bukavu, des sociétés telles que Pharmakina pour ne citer que celle-là, entretiennent des plantations à perte de vue. Elles produisent des milliers de tonnes qu’elles exportent sous différentes formes, sans bénéficier d’aucune subvention de l’Etat congolais ni d’un quelconque crédit agricole émanant de banques locales. 

Les industriels et les planteurs du Kivu font du commerce noble sachant que la quinine qu’ils produisent maintient en vie des millions de patients non seulement en RDC mais aussi à travers le monde. En attendant le vaccin contre le paludisme annoncé pour très bientôt, le quinquina du Kivu (et des autres régions du monde) aura déjà joué son rôle. Pourquoi ne pas en parler fièrement dans la presse? Bien qu’il ne soit pas encore élevé au rang de héros national comme c’est le cas pour le moustique ouest-africain, néanmoins, notre quinquina peut se targuer d’avoir sauvé des millions de vies face aux « richesses du sous-sol » tant vantées mais dont les retombées se voient à peine dans le quotidien du pauvre congolais. 

Kasereka Katchelewa

Aisy-sur-Armançon, France

©Beni-Lubero Online

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