Mangina : Comment se faisait-on soigner au village de Kambau ? (1970) – 1ère partie

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Le mot « fraudeur » dans les années 70

Si l’on pouvait ramener à la vie nos aînés décédés dans les années 70 et qu’on leur demandait de nous décrire ce qu’évoquait pour eux le mot « fraudeur », nous serions tous surpris de la définition qu’ils en donneraient. A cette époque, le sens premier de ce mot était : «vendeur à la sauvette de produits pharmaceutiques». Ce qui n’a rien à voir avec sa signification actuelle ni de loin ni de près.

Un fraudeur était donc un praticien ayant quelques notions en médecine, se rendant de village à village pour vendre ses produits. L’Etat combattait ce commerce illicite qui mettait en danger la vie de beaucoup de personnes étant donné que les médicaments commercialisés par ces charlatans étaient mal conservés et, bien souvent, portaient des dates de péremption largement dépassées. Leurs seringues n’étaient pas bien stérilisées non plus. Et ils utilisaient la même aiguille sur plusieurs patients, ces derniers se voyant injectés dans n’importe quelle région du corps.

En effet, pour éviter de tomber sur une veine, ces apprentis sorciers plantaient leurs aiguilles dans de régions charnues telles que les parties les plus grasses du fessier, provoquant des abcès dans bien des cas. Nous allions ensuite nous faire soigner de ces abcès au dispensaire, avec interdiction formelle de la part de nos parents de révéler l’identité du fraudeur à l’origine de ces piqûres ratées. Paradoxalement, la consigne était scrupuleusement respectée par tous au village et la « fraude » pouvait ainsi se poursuivre, en toute impunité. 

Combien de médecins sur toute la zone ?  

Mais pourquoi se fier à un fraudeur plutôt qu’à un médecin? Tout simplement parce que les services du fraudeur étaient à la hauteur de toutes les bourses. En plus, on n’avait aucun médecin à Mangina. On avait à peine une brochette de médecins sur toute la zone de Beni. Le premier hôpital se trouvait dans le chef-lieu de la zone, c’est-à-dire à 30 Km de Mangina.

Il n’y avait pas d’ambulance. Pour acheminer un malade à l’hôpital, on transformait en brancard la chaise longue de grand-père, en y attachant ingénieusement deux sticks de bois. Quatre hommes se voyaient placés de part et d’autre de la civière sur laquelle on allongeait délicatement le malade. Le brancard était ensuite posé sur les épaules de ces quatre gaillards. Ils se relayaient à mi-chemin. Même en empruntant des raccourcis, on perdait du temps précieux qui s’avérait souvent fatal pour la survie du malade.

La zone de Beni ne disposait que de deux ou trois centres hospitaliers de standard international. A Beni d’abord, avec cet hôpital de Beni Cité géré par l’Etat. A Kyondo ensuite, avec un hôpital bien tenu par des Sœurs de la Compagnie de Marie Notre Dame et supervisé par des médecins dévoués. A Oïcha enfin, où s’est érigé un hôpital de grande renommée sous la responsabilité de l’Eglise protestante de la communauté évangélique CECA20.

 

Un hôpital de référence : «Witsa ku dawa ! »

 

La renommée d’Oïcha serait due en partie au dévouement de son mythique Docteur Becker, un sujet américain, qui était chargé aussi de l’hôpital de Nyankunde, 250 lits, dans le Haut-Zaïre. L’hôpital disposait aussi d’une léproserie. Du coup, le fait de se rendre à Oïcha était assimilé à se rendre aux soins médicaux et… à la léproserie. D’ailleurs, les taximen faisant les navettes dans la région firent de la réputation de cet hôpital leur cri de chasse aux passagers. Dans tous les parkings de Beni-Lubero, on pouvait entendre : « Witsa ku dawa ! » ([Allez-y à] Oïcha pour les soins médicaux !). Et avec beaucoup d’ironie, certains rabatteurs, communément appelés « bombeurs », en rajoutaient en criant à tue-tête : « N’oubliez pas de vous embarquer avec vos poires [ou vos poireaux] ! »

Il convient de reconnaître que l’hôpital d’Oïcha se démarqua de tous les autres de par le soutien matériel qu’il recevait de son siège social, l’hôpital de Nyankunde. Pour se faire examiner les yeux, pour se faire arracher une dent ou pour se faire opérer, on allait à Oïcha. Depuis Oïcha, certains patients pouvaient même être évacués vers l’hôpital de Nyankunde, plus équipé, grâce au petit porteur connu sous le nom de l’‘avion de Becker’. De telles facilités n’étaient offertes ni à Beni ni à Kyondo ou encore moins à Mutwanga.

 

Outre l’incontournable Dr Kambale qui a servi en tant que responsable de cet hôpital pendant plusieurs décennies, Oïcha connut des spécialistes qui relevèrent le niveau de la médecine dans la région, à l’instar du très renommé Dr Sigimoto, ce japonais qui, au début des années 90, se livra à des chirurgies complexes, telle que l’opération à cœur ouvert. 

Des charlatans pullulaient à Kambau 

Au village, pendant ce temps, les gens vivaient dans une ignorance criante. Il n’y avait aucun suivi médical. Il est vrai que certaines potions indigènes s’avéraient de loin plus efficaces que des produits délivrés par des professionnels de santé. Toutefois, le danger d’intoxication aux « médicaments » planait sur tout le village, vu que chaque personne prétendait avoir sa propre formule pour soigner telle ou telle maladie.   Dans bien des cas, il était trop risqué de se laisser suivre exclusivement par de guérisseurs traditionnels du village qui se trompaient souvent dans leurs diagnostics ou dans la solution des mélanges et des doses à administrer aux patients.

Il y en avait ceux qui prétendaient guérir la coqueluche, la malaria ; ceux qui pouvaient désenvoûter du « kaboke », une emprise à l’épouvantail [erihereko]… Mon grand-père était réputé, par exemple, pour le déracinement des dents cariées. Il le faisait à vif, le plus naturellement du monde, en se servant de sa pince ou de sa tenaille. Comme sa vue baissait, à maintes reprises, il lui arrivait d’arracher de la chair à la place des dents incriminées. D’autres faisaient croire qu’ils possédaient des potions faisant éloigner de leurs demeures les sorciers et autres « cannibales ». Certains disaient posséder un « médicament » donnant de la force supra humaine capable de neutraliser tout le monde lors d’une bagarre. Un monsieur prétendait disposer d’un « médicament » pour s’attirer les faveurs de toutes les belles filles.

La plupart de ces médicaments étaient produits à partir de la cendre de certaines plantes médicinales ou même d’ossements d’animaux. De cette alchimie on produisait de la poudre qui était ensuite saupoudrée sur une partie du corps fraîchement saignée. Et on appliquait ce produit par frictions afin qu’il puisse bien s’imprégner, souvent en évoquant des esprits. A titre d’exemple, le cri qu’on lançait lorsqu’on se faisait soigner du lumbago était : « mbindi ! » [la hanche]. L’initiateur répliquait par le même cri tout en poursuivant son fameux massage.

Quel soin apportait-on à celui qui souffrait d’un « kathingu » ? [Le « kathingu » serait-ce le point de côté ?] Là encore, il suffisait que les enfants du village se mettent à crier « Akwir’eki ? » pour voir le malade guérir de cette maladie… Le procédé était simple : sur invitation des parents de l’enfant malade, nous faisions plusieurs tours de la maison du patient en lançant le fameux cri repris ci-dessus tout en continuant de manger les racines des colocases cuites, « esyondokwa », qui étaient posées à l’occasion à l’entrée de la porte dans une grande casserole. Nous tournions jusqu’à épuisement de cette nourriture. En agissant ainsi, les parents du malade espéraient voir disparaître le mal qui rongeait leur enfant. C’était vraiment moyenâgeux !

En fréquentant la hutte à palabres où les hommes se retrouvaient tous les soirs autour d’un pot, on pouvait écouter des récits invraisemblables en rapport avec des procédés pour se soigner contre certains maux. Par exemple, pour soigner les douleurs lombaires que l’on confondait bien des fois avec l’insuffisance rénale dont souffraient la plupart d’hommes d’âge mûr, il se racontait qu’il suffisait de faire l’amour à une femme pygmée pour être guéri. En prenant du recul, on a du mal à croire que des hommes aient pu se faire berner par une affabulation pareille et arriver à croire qu’une simple relation sexuelle avec une pygmée pourrait bien s’avérer d’une vertu thérapeutique à même de guérir de la lombalgie ! 

Une poire synonyme d’un lavement fatal ? 

Un fait m’avait particulièrement marqué dans les années 70 : une maman vivait à deux pas de chez nous. Son fils souffrait de ce qu’elle décrivait comme étant un ballottement du ventre et un durcissement du pancréas, maux qu’elle désignait aussi sous le nom de « kibamba » en kinande. On lui suggéra de faire bouillir les feuilles d’un arbre médicinal, le muviriri, et d’en faire administrer leur jus à son fils par la voie anale. 

La femme suivit les instructions suggérées, mais au lieu de faire bouillir les feuilles, elle les pila dans un mortier et fit ensuite administrer ce liquide frais à son fils par lavement. Une poire dans le ventre. Après quoi cette mère commit l’imprudence de secouer son fils en le prenant par ses jambes afin de s’assurer que ce médicament s’imprégnait profondément dans le corps et qu’il atteignait ainsi la fameuse maladie.   Trois minutes plus tard, l’enfant rendit l’âme. La seule et unique cure du muviriri devint la dernière pour ce pauvre enfant et ce, devant nos yeux effarés. 

Des transfusions sanguines à l’ancienne 

Pour guérir de la gale, l’autotransfusion faisait l’affaire. Les infirmiers prélevaient du sang au patient pour ensuite le lui réinjecter dans la région envahie par la gale. Généralement, la région la plus touchée était les fesses. Ce genre d’autotransfusion était efficace. Mais la gale revenait quelques semaines plus tard car le problème était ailleurs. En effet, un peu plus d’hygiène corporelle et des vêtements propres, – bref, de l’eau et du savon, – et le tour serait joué pour éradiquer ce genre de maladies.   Mais l’éducation dans ce sens se faisait trop attendre dans nos villages perdus au fin fond de la forêt équatoriale. 

Un autre cas de transfusion me marqua profondément. Elle fut pratiquée sur un cousin. Malheureusement cette transfusion se révéla être une grosse erreur médicale de l’infirmier qui était de garde ce jour-là au dispensaire de Kamutsanga. Ma tante y emmena son fils pour soigner une simple malaria. Mais l’infirmier s’apercevra que les yeux du cousin étaient exsangues et qu’il y avait de signes manifestes de déshydratation.

Il demanda à ma tante : « C’est votre fils ? » La réponse fut affirmative. L’infirmier conclut : « Vous devez donc avoir le même groupe sanguin. Je vous soutire du sang et le lui administre tout de suite ». Et cela fut fait. Deux minutes après cette transfusion sanguine, mon cousin décéda, les sueurs sur son front. Ma tante ne réalisa pas que son fils venait d’être victime d’une erreur médicale. Dans ses pleurs, elle se mit à insinuer qu’on lui en voulait dans le village à cause de ses biens matériels et que son fils venait d’être « mangé ». Elle utilisa des mots forts pour qualifier ce décès, – du genre « erikanuka », – donnant l’impression que des sorciers auraient, pour ainsi dire, étranglé son fils en l’empêchant de bénéficier des soins médicaux du gentil infirmier.  

Cet infirmier fut ainsi dédouané… A l’époque, j’étais du même avis que ma tante mais c’est à l’école que j’appris que la maman pouvait avoir un groupe sanguin bien différent de celui de son fils. Les faits du dispensaire de Kamutsanga étaient déjà prescrits et ce n’était d’ailleurs plus judicieux d’en reparler à ma tante pour ne pas remuer le couteau dans une plaie presque cicatrisée… 

Un parcours atypique pour soigner une brûlure 

Un autre cas se produisit lorsqu’un jeune garçon de Kambau se mit à repasser ses habits. Il ne s’aperçut pas qu’un enfant venait de poser ses mains sur le coin de la table servant pour le repassage. Par mégarde, le fer à repasser fut posé sur le poignet de la main du gamin. Ce qui occasionna une grave brûlure.

Les femmes qui assistaient à la scène s’improvisèrent en médecins urgentistes et se mirent à crier à la mère éplorée de l’enfant blessé : « Vite aux toilettes ! » Mais aux toilettes pour quoi y faire ? La maman emmena son fils dans un cabinet turc et on lui suggéra d’humecter la brûlure en question avec les sécrétions de sa muqueuse vaginale et d’introduire ensuite cette main brûlée dans la paroi des toilettes. Tout cela, soi-disant pour accélérer la cicatrisation de la blessure.

Le ferait-on aujourd’hui ? En prenant du recul, on réalise le danger encouru en exposant une plaie toute fraîche à des milliers de bactéries des toilettes ! Fort heureusement, la plaie de ce gamin ne fut pas contaminée et se cicatrisa vite. Cependant, les femmes qui recommandèrent ce procédé furent confortées par son résultat et se mirent à vanter ce « médicament », une recette pourtant très dangereuse pour la santé en plus d’être atypique et dégoûtante… 

L’envol d’un hélicoptère : un médicament aussi ?

En 1977, il se passa un événement inoubliable : le président Mobutu se rendit officiellement pour la première (et la dernière) fois à Beni et à Butembo. Toutes les administrations, toutes les écoles, tous les commerces fermèrent ce week-end-là.   Des véhicules furent réquisitionnés pour le transport gratuit de ceux qui désiraient rallier Beni à la rencontre du Guide.   Mais un hélicoptère faisant partie du convoi présidentiel s’égara de sa trajectoire et atterrit à Mangina alors qu’il était attendu à Beni. Que de badauds autour de ce mastodonte d’hélicoptère ! Ce jour-là devrait d’ailleurs s’inscrire de pierre blanche dans les annales de l’histoire de Mangina car ce fut la toute première fois qu’un hélico s’y posait. 

Mais cet attroupement cachait quelque chose d’étrange. En effet, certaines gens se massèrent là pour une mission bien particulière. Ils attendaient le décollage de l’appareil pour pouvoir arracher la pelouse du stade ayant été secouée par l’air dégagé par cet hélicoptère lors de son envol. On disait que le jus extrait du gazon soufflé par un avion combattait certaines maladies parmi lesquelles cette espèce de crise épileptique qui s’emparait de nombreux nourrissons par moments et que l’on appelait communément la « maladie des oiseaux ». Le même « médicament » était également censé guérir du béribéri, – une maladie des années 70 dès lors éradiquée, – qui était endémique dans des régions où l’on consommait beaucoup de riz. 

Aujourd’hui, le bon sens a primé sur l’ignorance et ce genre de « médicament de nos grands-mères » a vécu. Evidemment, les traditions ont encore une vie dure. A Oïcha, par exemple, il n’y a pas très longtemps on enregistrait encore quelques irréductibles qui se précipitaient à l’aérodrome pour arracher des herbes polluées à chaque fois que le petit avion médical s’envolait pour Nyankunde. Oui, des herbes polluées qui allaient ensuite rentrer dans un traitement médical…

Comme disait un internaute sur le blog de Benilubero.com, toutes ces histoires témoignent de l’évolution de notre société ces dernières décennies et attestent que « nous venons de loin ». Effectivement, la pathologie que l’on se faisait de certaines maladies témoigne que nous baignions dans l’ignorance. Cet article ne remet pas en question tous les acquis et toutes les connaissances sur le plan médical des anciens. Loin de là ! Dans une culture, – comme on le verra dans les prochains articles, – il y en a toujours à prendre et à laisser. (à suivre)

 

Kasereka KATCHELEWA

Aisy-sur-Armançon, France

©Beni-Lubero Online

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