Mangina : L’unique divertissement de masse était le football

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Qu’auriez-vous fait pour déboulonner Makinos?

Le week-end, pour se détendre, il y avait fort heureusement la possibilité d’assister à une partie de match de football aux stades de Mangina, de Masimbembe, de Makeke, de Mandimba ou de Mangodomu. En dehors du football, aucune autre discipline sportive n’était pratiquée dans le village. L’équipe nationale zaïroise de l’époque avait contribué énormément à rendre ce sport très populaire. En effet, la victoire des Léopards à la Coupe d’Afrique des Nations fut un moment de vrai bonheur pour tous les zaïrois et ce, jusque dans les parties les plus reculées de la République. Cette équipe nationale, dirigée par l’entraîneur yougoslave Vidinic, fut la première équipe d’Afrique noire à participer à une phase finale de Coupe du Monde de la FIFA. En 1973, elle remporta la Coupe d’Afrique des Nations en battant le Maroc 3 buts à 0 ; ce qui valut aux Léopards une entrée remarquée à la Coupe du monde de foot de 1974 en République Fédérale d’Allemagne.

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Les Léopards devinrent alors de vraies idoles. Kakoko, un attaquant Léopard, se fit même appeler « le dieu du ballon ». Les joueurs de Mangina s’approprièrent alors les noms de leurs idoles. Beaucoup de joueurs évoluant dans les équipes locales tronquèrent leurs véritables noms au profit de ceux de l’équipe nationale. Ainsi, on trouvait pêle-mêle dans nos équipes : des « Bwanga », « Kidumu », « Ndume », « Ndaye », « Kakoko », « Kembo », « Kazadi », « Mwepu », « Kibonge », « Mayanga », « Lobilo », « Mukombo », « Kalambayi » etc. La plupart d’entre eux ont gardé ces surnoms jusqu’à présent. 

Makinos : « amende nakofuta » 

Mais dans l’équipe de Cafekit évoluait un attaquant hors du commun qui garda son « nom » personnel : »Makinos ». Il était un géant. Il lui suffisait d’attraper le ballon pour que le camp adverse se mette à trembler. A l’époque on disait que ses tirs « troublaient » le gardien. Makinos vola ainsi la vedette aux autres grands joueurs de Mangina aussi longtemps qu’il évolua dans Cafekit Sport. Sa taille, son poids et même ses cuisses étaient énormes ; sans évoquer ses bottes Puma, « six cales », de pointure large qu’il utilisait pour « fendre » ses adversaires, au sens propre comme au figuré. 

Les filles l’adulaient. Elles ne le laissaient pas tranquilles, frisant même le harcèlement. Peto, la fille du notable Nyamwimba, était parmi les fans de Makinos. Elle et d’autres filles de Home II se mettaient à chanter à tue-tête pour louer les exploits de ce joueur exceptionnel. Et lorsque ce mastodonte écoutait les hymnes lui dédiés et chantés en chœur par ces voix angéliques, il n’hésitait pas à déstabiliser l’arène en marquant un but. Peto haranguait la foule et entonnait : « O Makinos baba eee !… Amende nakofuta ! », ce qui veut dire : «ô papa Makinos ! [Blesse tes adversaires] et je m’occuperai de l’amende à payer ! ». Et dans la foulée, Peto, en vraie meneuse, faisait chanter sa chanson-phare aux « fanatiques » de Cafékit Sport : «Makinos ! Oya ya ! masoko nayo ebula phase ! » [Viens Makinos ! ah, que tes postérieurs sont jolis!]. A l’unisson, tout le stade se mettait à la chanson. 

Makinos fait parler de lui à Beni  

Le résultat était atteint : Sans complexe, Cafékit pouvait bien se mesurer à Mwangaza sport de Beni, à ONC sport et à la redoutable Capaco Sport. Toutes ces équipes évoluaient dans une même division, dans un même championnat. Le stade de Mangina accueillait toutes ces grandes formations. Un jour, Cafekit affronta à Mangina l’équipe Mapotema venue d’Isiro et, plus tard, ce fut le tour de Kasimba sport de Butembo d’être reçue. Sur le plan local, les équipes Okapi sport de Makukulu et Mangodomu sport n’étaient pas sponsorisées. Chaque joueur s’achetait, semble-t-il, ses propres bottes. Bref, elles ne représentaient qu’un croc de bouchée à la fulgurante Cafekit Sport qui était financièrement soutenue par monsieur « Cafekit » en personne, l’homme le plus fortuné de la région. 

Par contre, le stade de Mangina ne disposait ni de vestiaires ni de tribune.   A la fin des matchs, tous les joueurs, gardant sur eux leurs tenues de sport, regagnaient à pied leur quartier général respectif en s’essuyant dans leurs maillots les grosses gouttes de sueur qui coulaient de leurs tempes. Nous suivions les gagnants sur une route bondée et poussiéreuse. Quel bonheur de marcher au pas de ces artistes du ballon rond !   Les commentaires fusaient de partout, vantant leurs mérites. Et on chantait, encore et encore, pendant que la nuit enveloppait la cité et que les lampes tempêtes se mettaient à s’allumer d’une maison à l’autre. 

Makinos devint très populaire au-delà de Mangina. A Beni, on parlait de lui, de ses exploits. Bien entendu, il n’y avait pas que Makinos qui faisait rêver les jeunes. Dans d’autres cieux, à Beni par exemple, Mwangaza Sport avait la particularité d’aligner dans son équipe de grands noms comme Mwassa, les deux Ndaye ou le grec Kazacos, l’unique joueur blanc qui évoluait dans le championnat du Nord-Kivu. Il y avait aussi l’intraitable ONC sport qui apportait un contrepoids au dynamisme de Capaco sport, le grand leader. Cette dernière équipe arracha d’ailleurs la plupart de trophées grâce à ses joueurs talentueux comme l’attaquant Mbolieda (n° 10) dont les souvenirs restent encore entiers dans nos mémoires. Le gardien Tsheda ne déméritait pas non plus. 

« L’union [contre Makinos] fait la force » 

Revenons à Mangina. Ce qu’on appréciait dans les matchs de foot, c’était l’esprit de solidarité des joueurs. Un jour, lors d’un match de qualification qui opposait Okapi à Cafekit, alors que Cafekit était menée, la défense Okapi commit une grosse faute qui fut sanctionnée par un coup franc qui devait être réalisé non loin de la surface de réparation. Tous les onze Okapis se liguèrent ensemble pour faire barrage à Makinos qui allait s’occuper du tir. Les 11 Okapis ne choisirent pas ce moment pour se disputer, ou pour culpabiliser le défenseur fautif. Non. Au contraire, ils restèrent soudés face à l’épreuve. Leur seul objectif était de faire un bloc compact contre l‘adversaire. Ça s‘appelait aussi «dresser un mur contre le camp adverse». L’attaquant prénommé Kome, n° 11 Okapi, – ce gaucher maigrichon qui ferait penser à un reggae man, – remonta jusqu‘à la défense. Le Professeur Mwiru, dans son maillot estampillé n° 6, se rapprocha de Kome et d’autres joueurs pour barrer la route au tir redouté de l’attaquant Makinos, le n° 10 de Cafekit. 

A la surprise générale, Makinos n’arriva pas à déstabiliser Okapi, en dépit de ses « six cales » Puma, de sa puissance de frappe et… de ses milliers de dollars. Les maigrichons de Makukulu, Kome, Prof Mwiru et consorts, parvinrent à dérouter le ballon et à faire douter Makinos qui se croyait invincible. Ce jour-là, l’union avait fait la force de cette modeste équipe non sponsorisée et mal équipée. Makinos et ses coéquipiers furent vaincus, un peu comme à la manière de David contre Goliath. Okapi sport avait compris qu’il fallait se mettre en quatre pour y parvenir ; qu’il fallait dresser un mur contre les tirs déstabilisateurs de l‘adversaire redoutable, tout en respectant les règles régissant le football national. 

Pour la petite histoire, Makinos devint ensuite l’ombre de lui-même. Il s’éclipsa de Mangina en s’installant à Butembo dans l‘anonymat total jusqu‘à ce jour. Et vous, qu’auriez-vous fait pour déboulonner ce mastodonte?.

Kasereka KATCHELEWA

Courriel : kasereka.katchelewa@orange.fr

Aisy-sur-Armançon, France

©Beni-Lubero Online

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