Rétrospective sur les soins médicaux à Beni-Lubero (1970-80) – 2ème partie

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Dans les années 70, le Quartier Mandimba situé au Nord-Est de la Cité de Mangina,ne comptait qu’un seul infirmier ‘Croix-Rouge’. A cette époque, la population ne savait pas faire la différence entre un secouriste et un infirmier. D’ailleurs, la Croix-Rouge n’avait pas vocation de former des infirmiers mais plutôt des secouristes. Et pourtant, ceux-ci se faisaient passer pour des « infirmiers » au terme de leur stage de formation ; les plus hardis, se faisaient même appeler « docteurs » ! Monsieur Katsakundu de Home IV – que d’autres appelaient aussi Katsekundu – ne me contredira pas sur ce point, même si nous appréciions ses prestations et son professionnalisme, en dépit de manque d’équipements adéquats dans son dispensaire de fortune. Tout compte fait, tomber malade à Mangina pouvait très vite mener à la mort.

Dans le territoire de Beni, n’importe qui pouvait se faire passer pour un médecin. Pour se recommander comme tel, il suffisait de soigner et de guérir quelques patients et au vu de bons résultats obtenus, le bouche à oreille s’occupait du reste. Un de ces « médecins », qui du reste, exerça sa profession avec succès, s’installa à Home IV. Ses patients n’arrêtaient pas de parler en bien de lui.

Un jour, grand-mère Ida se plaignit des maux de tête. Ce « docteur » lui demanda d’indiquer la région exacte où elle sentait les douleurs et il lui fit une piqûre dans la région incriminée. La vieille dame était soulagée. Effet placebo ? On n’en sait rien mais toujours est-il que la grand-mère se mit, à son tour, à vanter les mérites de ce nouveau docteur. Quelqu’un avait mal au genou ? C’est dans le genou-même qu’il allait recevoir l’injection. Serait-ce au bras que le patient avait mal ? Eh oui, il suffisait de tendre ce membre et le médicament y était logé aussitôt. 

Plus tard, on apprendra que ce docteur n’était qu’un charlatan ayant suivi, en tout et pour tout, une petite formation de secouriste auprès de la Croix Rouge. Quelle déception ! Entre-temps, il venait de se construire un ‘centre de santé’ et sa ‘clinique’ ne désemplissait pas. L’Ordre des Médecins avait-il été saisi du dossier ? – La question serait plutôt de savoir si l’Ordre des Médecins existait dans le Pays.

La facturation à la tête du ‘client’

Pendant ce temps, à Beni, il se trouvait un autre médecin, – un vrai celui-là avec numéro matricule, – mais dont les pratiques de facturation étaient diversement appréciées. Tout se jouait sur quelques indices. Il mit au point une méthode pouvant être assimilée à de l’’espionnage’ ou à du ‘voyeurisme’ car ses factures dépendaient essentiellement des signes extérieurs de richesse du patient ou des visiteurs de celui-ci. 

Ainsi, en fonction du nombre de visiteurs qui se relayaient à la clinique pour un patient, du niveau social de ceux-ci évalué sur la base de leur tenue vestimentaire ou de leur instruction, de la marque de la couverture et des draps de lit du malade, de la présence des ustensiles de cuisine de valeur au chevet du patient, voire de la présence d’un thermos…, la facture d’hospitalisation et des soins pouvait varier du simple au double. 

Afin de classifier ses patients et de savoir avec précision qui d’entre eux serait issu d’une classe moyenne par rapport aux indigents qu’il ne voulait pas pénaliser outre mesure, – ce qui est louable, – ce médecin avait une technique imparable : la veille de la sortie du patient, il organisait un entretien avec ce dernier au motif de cerner ses habitudes alimentaires. Et à partir de son questionnaire, notre docteur savait à peu près le niveau social de son patient. D’une manière subtile, il posait des questions comme s’il s’intéressait au régime alimentaire du patient en vue de l’aider à manger équilibré. Les questions formulées étaient du genre : « Mangez-vous de la viande une fois par semaine ? Deux fois ? Ou plusieurs fois ? » ; « Prenez-vous un petit déjeuner ? – avec ou sans lait en poudre ? – une fois par semaine ? Deux fois ou plusieurs fois ? »… 

Un jour, un ami fut hospitalisé. Le médecin lui posa les questions susmentionnées en présence d’un beau monde qui était là pour lui rendre visite. L’ami ne voulait pas perdre la face. Il se vit dans l’obligation de se faire valoir auprès du médecin et des autres personnes qui étaient dans la pièce. Il dira qu’il mangeait trois fois par jour et que la viande était souvent au menu. Quant au petit déjeuner, il se targua d’en prendre « chaque matin, sans exception ».Avec du lait, du pain, de la margarine Blue Band, etc… 

Bref, à toutes les questions-pièges d’ordre « diététique » posées par ce médecin vicié, il acquiesça, ce qui lui valut d’être classé en catégorie A, celle des personnes aux revenus très élevés soumises à une tarification spécifique. L’ami fut surpris de la facture conséquente qui lui fut adressée. Eh oui, cette audace de répondre « oui » lui valut une note salée. A sa sortie de la clinique, il maudira ce médecin en le traitant de tous les noms et se mettra à répandre cette mésaventure à ses proches, leur prêchant par la même occasion les atouts de la modestie et celui d’être véridique dans ses déclarations. 

Opération ‘médicaments contre vélos’ 

De graves problèmes dans la prise en charge médicale étaient déjà au rendez-vous dans le milieu des années 70.Aux urgences des centres de santé de Mangina ou de Mangodomu, il n’était pas rare de voir certains patients mis à la touche sans soins, quelle que soit la gravité de leur état de santé, faute des garanties de paiement. Des négociations étaient indispensables avant l’admission du patient. Il fallait prouver que le malade ou sa famille était à mesure de payer la note. 

A Beni, dans certaines cliniques privées et même à l’hôpital général tenu par l’Etat, toute intervention chirurgicale devait être garantie par un versement d’une caution appelée ‘tsimba’ dans la langue locale. On pouvait apporter son matelas, son vélo, ou encore sa radiocassette…Un chirurgien bien connu était plus que trop regardant sur la capacité de ses patients à payer ses factures au point qu’il se rendait à moto, accompagné du garde-malade, pour inspecter le champ de culture du patient et apprécier que la récolte attendue serait à même de couvrir la facture des soins ou d’intervention chirurgicale en cours !On serait là bien loin, à mon avis, des principes contenus dans le serment d’Hippocrate !…

La circoncision et ses initiations

On attendait les grandes vacances pour se faire circoncire. Avant de l’être, les petits garçons faisaient tout leur possible afin que les autres camarades de classe ne sachent qu’ils étaient encore incirconcis et éviter ainsi d’être la risée de tout le monde. Or pendant la récréation, nous allions faire nos petits besoins derrière les bâtiments de l’école, dans un champ de caféiers ou sous les palmiers. Et quels urinoirs en plein air dégageant des odeurs nauséabondes ! 

On se rivalisait entre garçons pour savoir celui qui était à même de pisser plus loin que les autres. L’exercice n’était pas aisé pour tout le monde : monter plus haut le jet de son pipi ou en former une courbe voûtée et impressionnante. Ce genre de concours ne pouvait se faire qu’entre ceux qui étaient circoncis car les garçons baissaient leurs culottes et se retrouvaient à moitié nus et vus de tous. Au bout d’un certain temps, l’absence de certains garçons à ces compétitions insolites se faisait remarquer. On en déduisait qu’ils n’étaient donc pas circoncis. Quelle honte ils se payaient alors, en plus des insultes de tous genres, ‘omutsulhe’! Tout écolier faisait tout pour que durant les prochaines vacances il soit « présentable » et bien intégré dans le « groupe d’hommes ». 

En effet, la circoncision était le moment où les mères coupaient symboliquement le cordon ombilical qui les unissait à leurs rejetons en prenant des distances puritaines vis-à-vis d’eux.A partir du moment où un enfant était circoncis, sa mère lui interdisait de coucher dorénavantdans le lit des parents ou de s’y asseoir de peur d’attraper une maladie imaginaire qu’on appelait « esyo’nzoka », « la maladie des serpents ».Désormais, la mère exigeait à son fils circoncis de pouvoir se débrouiller seul pour se laver ou pour s’habiller car il était maintenant devenu un « homme ». De son côté, le garçon devait apprendre désormais à bien cacher ses parties intimes aux autres personnes de l’autre sexe. 

La circoncision se faisait soit à la maison par un initié à qui on remettait en contrepartie une poule. A moins d’aller au dispensaire. Le plus douloureux c’était la suture qui se faisait à vif, sans anesthésie. Ensuite, les nouveaux circoncis avaient l’obligation de porter des pagnes pour ne pas entraver la cicatrisation de la plaie. Quelques jours plus tard, les sutures étaient enlevées et ce jour-là la plupart des interdits devenaient caducs. 

Certains interdits s’avéraient salvateurs comme celui interdisant de manger des arachides. Une chanson « Muthende syalirya’kalanga » (Un nouveau circoncis ne mange pas d’arachides) me revient en mémoire. Il suffisait de tricher en prenant des cacahouètes pour s’apercevoir que la plaie mettait du temps à cicatriser. Quelque part, les anciens n’avaient donc pas tort sur tous les sujets d’ordre médical ! 

La puberté et les pratiques douteuses chez les jeunes 

Très souvent, les jeunes du village Kambau se donnaient rendez-vous pour une baignade dans la rivière Mulwa, Mundubiena ou Manzanzaba. Une fois dans la rivière, les filles se mettaient à la recherche d’une espèce d’insectes réputées pour leur vertu ‘thérapeutique’. Ces insectes avaient la particularité de ramper au-dessus des eaux. Les jeunes garçons se coupaient à quatre pour en attraper quelques-unes qu’ils offraient à leurs petites amies avec l’espoir de recevoir quelque cadeau en nature, un « butelé », dans le langage enfantin. Les filles effleuraient ensuite ces insectes sur les tétines de leurs seins soi-disant pour provoquer la poussée rapide de leurs poitrines.

Les jeunes garçons ne faisaient pas mieux non plus. Ils montaient dans un arbre à fruits non comestibles connus dans la région sous le nom de « mumbiri ». (Ces fruits sauvages coupés en rondelles servaient de roues sur nos voitures fabriquées à base du tronc de bananier).Les garçons se déshabillaient et frottaient ensuite leur pénis contre ces gros fruits dans l’espoir de voir cet organe masculin prendre du volume et atteindre la même grosseur que celle du fruit frôlé. Ils se badigeonnaient aussi sur certaines parties de leur corps avec de la sève d’une plante rampante. On donnait à cette plante rampante, connue sous le nom de « ndetsa », la vertu de provoquer précocement de la pilosité au niveau du pubis.

La césarienne et ses dommages collatéraux

A Mangina, une femme qui accouchait par césarienne causait involontairement des préjudices énormes à sa descendance et particulièrement à ses filles, si elle en avait. Tout le village le disait tout bas, que dans cette famille « on accouche par opérations », « par des couteaux ».Ainsi, aucun jeune homme du coin ne pouvait s’aventurer dans une telle famille pour demander la main à l’une de ces filles susceptibles, selon les croyances de l’époque, d’accoucher par césarienne à l’instar de leur mère. Ce sont ces genres de secrets que l’on gardait jalousement au village. On les distillait à ceux qui prenaient des précautions de se renseigner avant de s’engager dans le mariage…Ce qui ne rendait pas service aux pauvres filles.Du coup, elles ne trouvaient pas chaussure à leur pied et demeuraient des vieilles filles sans comprendre pourquoi les autres étaient demandées en mariage et pas elles. 

La seule occasion qui leur était offerte, c’était d’accompagner leurs amies qui se mariaient dans les villages plus éloignés. A cette occasion, certains garçons non informés du « secret » tombaient sous le charme de ces filles victimes d’une publicité mensongère. Ainsi, à chaque fois qu’une fille de Kambau se mariait, on était sûr que ce mariage en cacherait un autre…Il suffisait de voir comment les filles s’endimanchaient à l’occasion pour comprendre…Très actives dans les chants de cantiques ou autres chansons populaires, un peu plus de déhanchement chaloupé lors des cérémonies nuptiales dites « matakio » et hop ! Le tour était joué. Le poisson venait de mordre à l’hameçon… 

Et pourquoi les femmes ayant accouché par césarienne étaient-elles si marginalisées à Mangina? Tout simplement à cause de la facture d’une césarienne qui frisait souvent l’équivalent de la moitié d’une dot, c’est-à-dire cinq chèvres. En effet, l’hôpital le plus proche et capable de réaliser un acte chirurgical se trouvait à 30 km plus loin. Louer une camionnette pour acheminer sa femme vers ce centre hospitalier revenait à débourser toutes ses économies. 

Aujourd’hui, tout cela relève de l’histoire. Nous avons des médecins à Beni-Lubero mais aussi des hôpitaux, même s’ils manquent cruellement d’équipements médicaux. Soyons fiers des progrès réalisés même s’ils sont embryonnaires. Mon grand-père me disait qu’à leur époque on se servait d’un « musarangathi« , un bout de roseau très fin pour couper le cordon ombilical du bébé qui naissait. A notre époque, les naissances intervenaient dans des huttes des sages-femmes. Celles-ci étaient au moins équipées d’une « ekitibo« , une lame de rasoir à usage multiple. La génération actuelle est née dans des maternités, bien souvent sous anesthésie péridurale, un vrai luxe. Bref, les choses évoluent dans le bon sens.   Oui, nous venons de loin.

Kasereka KATCHELEWA

Aisy-sur-Armançon,

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *