Un mois après, une maman, témoin des massacres de Rwangoma (Beni), raconte !

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Attention aux cœurs sensibles !

« …le peuple perd courage… (Nb 21, 4b », d’où le secours lui viendra-t-il ?

Ce 14 septembre 2016, comme tous les ans, l’Eglise catholique célèbre la croix glorieuse, folie et scandale, pourtant sagesse et gloire. C’est peut-être aussi scandaleux que, de cette faiblesse glorieuse de la croix, je puise aujourd’hui la force et le courage de délier ma langue après l’horreur que j’ai vécue, il y a exactement de cela un mois et un jour. Quel contraste entre le courage de raconter qui m’anime maintenant et le découragement du peuple élu, un moment de sa longue marche à travers le désert, tel que relaté dans la première lecture de ce jour (Nb21, 4-b). Oui, un moment, quand on n’en peut plus, on court le risque de sombrer dans le découragement. Pourtant, le découragement est l’un de plus grands dangers dans la lutte pour la paix, le droit, la justice, le développement…Allons-nous nous laisser abattre ? En tout cas, pas moi. Je vais me battre jusqu’au bout, vu ce à quoi j’ai échappé. Si j’ose raconter aujourd’hui, c’est pour témoigner devant tous que la population de Beni-Lubero vit l’horreur et que son avenir tient à un bout de tison. Cette alerte est plus que jamais urgente. Grâce à la mobilisation de tous, le salut de cette population est encore possible si nous agissons vite et ensemble, chacun à son niveau.

« La population de Beni lutte pour survivre mais sa lutte est récompensée par des coups de machette… »

Depuis deux ans, les habitants du Nord-Kivu sont devenus des moutons d’abattoir sur les routes, dans les champs et dans leurs propres maisons…et cela au vu et au su des responsables politiques et des forces de la Monusco qui sont sensés protéger la population et ses biens.

Pour illustrer cela, je vous rapporte l’horreur du 13 Août 2016 que j’ai vécue et à laquelle j’ai échappé, pas puisque ma vie a plus de valeur que celle de mes compagnons de route et de mes voisins qui ont succombé aux coups des machettes, mais peut-être juste pour crier au secours, au nom des victimes de ce génocide organisé dans la région du Nord-Kivu, afin que leurs vies arrêtées subitement ne tombent pas dans l’oubli et pour que les éventuelles prochaines victimes échappent à ce projet maléfique des assoiffés du sang humain. Cela ne sera possible que si chacun, de loin ou de près, prend conscience de la dignité de la commune condition humaine que nous partageons tous et agit en conséquence.

-« Un jour de ténèbres et de sombres nuages planifié par les hommes-lions »

Ce jour là…comme je n’avais plus rien à donner à mes enfants pour le repas du soir, j’ai pris le risque de me rendre dans mon champ en début d’après-midi de ce terrible 13 Août 2016, à une heure de marche de ma maison. J’ai laissé ma fille d’une année et demie avec sa grande sœur de 4 ans et son grand-frère de 7 ans jouant dans la cour. Ce dernier m’a interpellé en disant : « Maman, j’espère que tu ne feras pas comme papa et mon grand-frère qui sont allés au champ et qui n’en sont plus revenus ». En fait, il y a 7 mois, mon mari et mon fils de 10 ans sont portés disparus, probablement kidnappés et tués en se rendant ou en revenant du champ. C’est là que je me suis rendue compte que mes enfants ignoraient l’ère grave que nous vivons actuellement. Ils s’imaginent que leur père et leur frère reviendront après leur « balade champêtre » ! Je n’ose pas leur dire clairement ce qui est arrivé à leur père et à leur frère, je n’ai pas de mots pour le dire…J’ai donc rassuré mes enfants en leur promettant que moi je reviendrais le plus vite possible pour leur préparer à manger, ce qui n’était pas le cas hélas !

-« …Revenir le plus vite possible pour frôler la mort… »

A l’allée, les choses ont pourtant bien commencé. J’ai trouvé de la bonne compagnie des hommes et des femmes qui se rendaient aux champs comme moi et nous avons fait route ensemble en discutant justement de cette situation de peur qui s’installe et du risque que nous courrons en allant dans nos champs. Nous nous sommes séparés les uns après les autres au fur et à mesure que chacun rejoignait son champ. Je me suis hâté de récolter juste ce qu’il nous fallait pour 3 jours dans le but de rejoindre mes enfants avant la tombée de la nuit, heure redoutable, heure où rugissent les hommes lions, assoiffés de voir couler le sang. Il était environ 16h00 quand je commençais la marche, manioc au dos, bâton à la main. Comme pour l’allée, j’ai eu de la compagnie des hommes et femmes qui revenaient de leurs champs comme moi, pas forcément les mêmes. Tout à coup, environ 30 minutes avant d’arriver dans mon quartier, nous voyons des hommes en tenue militaire qui se mettent à interpeller les passants. Voici ce qu’ils nous ont dit : « Ne prenez pas ce chemin là, il est très dangereux. Passez plutôt par celui-ci, vous ne risquez rien ». Naïfs que nous étions, nous nous étonnions de la « bonté » de ces hommes en tenue militaire. Nous avons obéi, ignorant évidemment que c’était une bonté déguisée. Ayant avancé plus loin, nous sommes tombés dans une embuscade : des hommes, des femmes et des enfants revenant des champs qui étaient là, arrêtés comme nous, déchargés de leurs fardeaux, pas pour un petit temps de repos qui leur ferait du bien, mais pour mourir… mourir à la machette… J’ai vu deux trois des assassins les pulvériser d’un produit. Et subitement, ils tombaient l’un après l’autre, immobiles mais conscients. C’était tellement inattendu et rapide que c’est difficile de décrire cette cène horrible. Je garde encore en mémoire le regard cynique et sadique de ces hommes aux machettes et le regard désespéré de ces victimes, incapables de se sauver de cette jungle. Leurs cris résonnent encore dans mes oreilles comme si cela se passait à l’instant même.

-« Echappée belle…et comment donc ?… la force du cri»

Si un cri m’a sauvé de ce carnage, je crois aussi que mon cri vers vous, au nom de mes compagnons de route, sauvera les survivants de la population de Beni.

Je n’ai pas crié pour moi-même, j’ai crié pour mes enfants restés seuls à la maison. J’ai juste eu un laps de temps pour penser à eux qui n’avaient plus de père. Je les voyais perdre leur mère qui leur avait pourtant promis de revenir à la maison le plus tôt possible. J’ai juste dit à ce jeune homme qui apprêtais son produit et sa machette pour me taillader : « Prends pitié de mes enfants, ils sont seuls à la maison, ils sont encore tout petits pour rester seuls». Tout à coup, j’ai vu un instant de compassion dans le regard de ce jeune homme qui me disait : « C’est vrai, moi aussi j’étais tout petit. J’avais aussi besoin de quelqu’un pour grandir. Vite, sauve-toi et rejoins-les».

Pourtant tout le monde avait des bonnes raisons pour échapper à la machette. Pourquoi seulement moi ? Mystère ? Destin ? Cela nous échappe. Je suis arrivée chez moi toute affolée. J’ai aperçu au loin mes enfants qui s’amusaient dans la cour. J’ai eu juste le temps de crier et de dire aux voisins : des militaires sont en train d’égorger les gens ! Partons d’ici ! J’ai pris mes enfants par la main et nous sommes allés en courant pour nous réfugier chez leur tante qui habite le centre-ville puisque je redoutais ce qui se passerait la nuit. Finalement, j’ai juste eu le temps de me sauver qu’un groupe d’assaillants a fait irruption dans mon quartier de Rwangoma pour massacrer les gens dans leurs propres maisons avant la nuit. Quelle horreur ! Hommes, femmes, enfants, y sont passés. On a même ouvert le ventre d’une femme enceinte et retiré le fœtus. S’attaquer à la vie dans les entrailles! Qui peut se taire devant des atrocités de ce genre ? Eh, qui ?

« Mon fils de 7 ans ne croit plus à son avenir »

Juste une épisode qui m’a alerté lorsqu’avec mes enfants nous étions réfugiés chez leur tante : un soir, celle-ci leur dit que nous n’allions pas manger toute la nourriture préparée ce jour là et qu’il nous faudra garder une quantité pour le lendemain. Mon fils de 7 ans a réagi : « Non, il n’est pas question que nous en gardions pour demain, mangeons tout car nous ne savons même pas si nous serons là demain. Au moins les assaillants viendront nous égorger quand nous aurons tout manger ». J’étais vraiment surprise par la réaction de mon fils, j’ai compris qu’il se rendait maintenant compte de la gravité de la situation.

D’ailleurs, j’ai observé que depuis les massacres du 13, la tombée de la soirée est redoutable pour lui. Il pique une crise d’angoisse. Il me dit que la nuit est longue. A peine couché, il aspire à se lever. J’ai même peiné de le convaincre que je vais l’inscrire à l’école cette année. Il a refusé en me disant qu’il ne sait même pas s’il sera grand et que ça ne valait plus la peine qu’il aille à l’école. Il m’a cité les noms de ses copains dont la plupart étaient nos voisins. Ceux-ci allaient déjà à l’école mais ils sont morts dans les massacres avant même de finir leurs études et d’en bénéficier. C’est vraiment pénible pour moi de donner une parole qu’il faut à ce gamin aux réflexions déroutantes et pourtant réalistes. Mais bon, là il a finalement accepté d’aller à l’école, jusques en quand ? Nul d’entre nous ne le sait.

« Malheur sur malheur pour les victimes : des corps jetés dans la rivière Semuliki »

Comme si le massacre ne suffisait pas, certaines victimes n’ont même pas eu leur droit d’être enterré « dans la terre ». Au lieu d’un enterrement, il s’est agit d’un jet. Oui, beaucoup de corps, particulièrement des enfants, ont été transportés dans quatre véhicules de marque Fusso pour être jetés dans la rivière Semuliki, à partir du pont que Joseph venait de visiter quatre ou cinq jours avant les massacres. Ces personnes défigurées en coups de machettes devaient encore être broyées par les dents des crocodiles. Etait-ce en vue de leur disparition complète ou s’agissait-il d’un sacrifice humain ? En tous cas, cette deuxième piste parait la plus probable.

En me lisant, je ne te demande pas de pleurer ! Ce que j’attends de toi, c’est que tu fasses tien mon cri, je veux dire, le cri de toutes ces personnes tuées, égorgées, éventrées dont le cri n’est jusqu’à ce jour entendu dans les concerts des nations, y compris dans mon pays !

Kaswera Mbwera
Réfugié aujourd’hui à Butanuka

« On comprend ainsi le grave danger de toute rallonge au pouvoir de Joseph Kabila. Les congolais dignes de ce nom doivent refuser toute forme de transition. En effet, au vu de ce qui se passe au Kivu-Ituri, toute transition au-delà de décembre 2016, donnerait du temps et des moyens au gouvernement congolais qui est, de toute évidence, complice de l’occupation rwandaise du Kivu-Ituri en cours » (Père Vincent MACHOZI, le 19 mars 2016, parole qui a valu son assassinat le jour suivant).

©Beni-Lubero Online.

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