Comment les hommes de Kambau gagnaient des procès contre leurs femmes (1972)

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Les femmes battues?

Malheureusement cela arrivait dans certains ménages. Mais il était facile pour un mari violent de gagner le procès, même si sa femme, la victime «présumée», disposait des preuves évidentes de cette agression. Comme le village de Kambau n’était composé que de proches parents, les choses se compliquaient lorsqu’il fallait assigner le mari en justice étant donné que les «jurés» [‘kasyakulu‘] du tribunal étaient des «gens de la famille». Les femmes se montraient d’une pudeur légendaire lorsqu’on abordait des questions liées à leur sexualité. Aucune d’entre elles ne pouvait s’aviser d’étaler sa vie conjugale à la place publique.

Les hommes en profitaient à chaque fois que les événements s’y prêtaient. Ils appelaient ça «erisamb’omotife» [de «motif», un terme juridique] ou encore «erimusambir’ecode», c’est-à-dire «se défendre en faisant usage du code civil». Mais le «code» auquel ils se référaient n’avait rien à voir avec le code civil congolais. Avant leur comparution, ils s’entraînaient en répétant des phrases assassines qu’ils prononceront et les gestes qui les accompagneraient. Même les pauses à marquer
entre les phrases, entre les mots, étaient savamment calculées pour qu’elles conviennent à la circonstance et marquent les esprits.

Un homme pouvait justifier ses actes, d’une voix contrite, de la manière suivante : «Monsieur le Juge, [Pause et regards par terre], J’ai honte d’évoquer le problème devant les «Basoni» [beaux-parents] mais je dois parler malgré tout. [Pause soutenue et regard furtif vers sa femme se trouvant dans la cour de la hutte à palabres].» «Vous savez, poursuivra-t-il, je comptais d’ailleurs envoyer ma femme munie d’une lettre que je me proposais d’adresser à sa tante, pour qu’elle lui donne des conseils à ce sujet.» [Pause et les hommes commencent à deviner de quoi il s’agirait]. Et de conclure en rhétorique : «Peut-on vraiment vivre dans une maison comme deux hommes… et sans se dire bonjour depuis plusieurs mois?» Notre homme visiblement meurtri dans son amour-propre portera ensuite sa main sur le cœur : «Une telle situation était intenable. Et ceci explique la gifle qu’elle reçut de moi. Voilà tout. J’ai fini de parler; conclura-t-il».

Pour les enfants que nous étions à l’époque, on trouvait disproportionné le fait de frapper sa femme jusqu’à menacer de la répudier pour une simple histoire de salutation, de «bonjour». Et dire que l’affaire devait être portée à la compétence d’un tribunal des Sages du village! Ça prêtait à rire. Mais pour les «initiés», le message du plaignant était profond et contenait des «motifs» inattaquables. Bref, la plainte était recevable. En effet, ne pas se «dire bonjour» dans le cadre d’une vie conjugale était l’euphémisme de dire que cette femme rejetait les avances sexuelles de son mari. C’est pourquoi, à l’issue d’une telle confession intime, il n’était pas rare de voir les hommes se gratter les cheveux et compatir avec le «pauvre mari» qui ne recevait plus «son dû» «depuis plusieurs mois». Pendant ce temps, la femme injustement accusée se retranchait derrière ses pagnes, essuyant la honte et le regard réprobateur de toute la communauté. Aucune femme n’avait le courage
de crier haut et fort qu’elle couchait bel et bien avec son mari et que ce dernier mentait en soutenant le contraire.

Les accusations mensongères et mesquines contre les femmes

En évoquant publiquement la sexualité, un sujet qui reste tabou au sein de la société jusqu’à ce jour, les hommes obtenaient ce qu’ils recherchaient: voir leurs femmes se recroqueviller sur elles-mêmes. Souvent, ces femmes se mettaient à pleurer. A ma connaissance, aucune femme n’avait jamais pu s’enhardir jusqu’à ce niveau-là ou même fournir des preuves que les relations sexuelles étaient réellement consommées entre conjoints. Et pourtant, les preuves étaient à leur portée, ces bambins-là qui courraient innocemment non loin de la hutte à palabres! Comment seraient-ils venus au monde? Mais bon! Il n’y avait pas d’avocats pour souffler ce genre d’argument «pudique» qui tenait pourtant bien la route. Et comme tout le monde était formaté par cette culture, on donnait raison aux maris violents… On jetait l’anathème sur les femmes en les accusant de vouloir monnayer les relations intimes qu’elles devraient pourtant avoir avec leurs maris, librement et sans contrepartie. Il se pourrait effectivement que certaines femmes forçaient la main de leurs époux en conditionnant cet «amour» par l’achat d’un wax Ghana ou d’un wax hollandais («Six bougies», «Kanga», «Biscuits»…).

Ainsi donc, dans le village de Kambau, «à l’unanimité des voix», une femme qui se refusait à son propre mari, sans motif valable, méritait bien des coups. Les beaux-parents le redisaient à leur manière, lors des procès, devant leurs filles éplorées, ce qui dédouanait ces maris violents. Une telle prise de position venant des beaux-parents était une arme fatale entre les mains des bourreaux. Et cela remettait tous les compteurs à zéro. Les efforts des femmes se révoltant contre de tels traitements humiliants et dégradants étaient ainsi anéantis, étouffés dans l’œuf. C’était malheureusement le concept de l’époque, l’air du temps.

Les autres femmes qui assistaient passivement à ce genre de tribunaux n’étaient pas dupes. On les entendait pousser de gros soupirs de résignation. Les jurés qui délibéraient étaient tous des hommes. Ils donnaient tout le temps raison aux autres hommes et condamnaient systématiquement les femmes sans se douter de quelque chose. Car s’ils étaient lucides et impartiaux, ils auraient pu remarquer que le même «motif» revenait à chaque fois qu’une femme portait plainte contre son propre mari! « N’y a-t-il que le sexe dans la vie d’un couple? Où seraient passés d’autres griefs?» auraient-ils pu constaté. Mais ce n’est pas ce qui se faisait. Serait-ce là une preuve que certains de nos «juges» étaient déjà corrompus dans les années 1970?

Les filles avaient aussi leur «code» et l’emportaient toujours sur les garçons!

La seule occasion où la junte féminine pouvait l’emporter sur les hommes se présentait lorsqu’une fille, tombée enceinte, accusait un garçon du village d’être l’auteur de cette grossesse. Les garçons étaient généralement plus instruits que les filles et se croyaient bien outillés juridiquement. Certains jeunes collégiens accusés dans ce genre d’affaires se targuaient de pouvoir se défendre brillamment et de prouver leur innocence devant le tribunal. On les voyait avec des bloc-notes contenant leur alibi : les dates de leurs derniers séjours au village, les dates de leur absence du village, les dates de leurs dernières relations sexuelles avec la plaignante…

Un jour, un procès opposa une jeune adolescente à un jeune étudiant. Les jurés n’étaient pas n’importe qui, car parmi eux se trouvait le vieux Deo Ngotse très réputé pour ses questions pertinentes et très avisées. Vieux Ngotse développait des arguments très futés qui confondaient souvent les deux parties. Mais ce jour-là, il n’en était rien. L’audition de la fille enceinte ne dura que quelques minutes, pudeur oblige. On lui posa une simple question: «Confirmez-vous être enceinte?» Réponse de l’intéressée: «Oui». Et on lui demanda de pointer du doigt le garçon qui «aurait fait ça». Ce jour-là, le présumé «coupable» était bien là, avec son petit carnet annoté et il savait qu’il allait être «pointé du doigt». La fille, mimique et voilée d’un pagne aux couleurs vives qui laissait entrevoir son visage rond, pointa du doigt notre jeune étudiant. Par ce geste, elle lança le débat contradictoire sous un silence de plomb de l’auditoire. Le jeune incriminé ne se laissa pas faire. Il prit sa propre défense en démontrant que c’était faux sur tous les angles. Et pour se montrer convaincant, il parsema son plaidoyer en kinande de quelques jurons formulés en français: «Au nom de ma mère!», disait-il…

Prenant la parole pour remettre de l’ordre dans le débat, le vieux Ngotse, d’une voix autoritaire, demanda au jeune garçon de s’avancer. Le dévisageant d’un air accusateur, il lui demanda pudiquement: «Auriez-vous ‘visité’ cette fille ne serait-ce qu’une seule fois?» Tout le jugement était suspendu sur la réponse que le garçon allait donner à cette question. Sa réponse fut: «Oui, mais…» Évidemment, la suite du récit n’intéressait pas le juge. Le garçon venait de «plaider coupable» et qu’importe même si les faits seraient «prescrits» car remontant à une période allant au-delà d’une durée normale de grossesse. Le pauvre ne savait pas qu’au tribunal de Kambau, le fait d’avoir reconnu avoir eu une aventure sexuelle avec une fille suffisait largement pour que les dés soient jetés, pour que le sort de l’accusé
soit définitivement scellé. Avouer d’avoir eu des relations sexuelles avec une fille, c’était créer sa propre tombe car c’était la seule déclaration que les «jurés» attendaient impatiemment. Le reste du discours n’avait aucune valeur juridique à leurs yeux.

Pourtant, notre collégien précité souligna que cette ses relations avec la plaignante remontait aux grandes vacances, c’est-à-dire à près de neuf mois. Et il démontra par a+b que la rondeur de la fille – en faisant allusion à la grosseur du ventre, – indiquaient qu’elle serait enceinte de quatre mois. Il présenta ensuite aux jurés un alibi irréfutable indiquant qu’il élisait domicile à Butembo pour ses études, donc à 70 km du lieu de résidence de la victime. De ce fait, le jeune homme allégua qu’il lui était matériellement impossible d’être l’auteur de cette grossesse, ne pouvant pas «visiter» la fille à distance. Enfin, notre présumé coupable exigea qu’une visite médicale soit effectuée sur la fille enceinte en vue de départager les deux parties. En dépit de ces arguments qui nous semblaient inattaquables,les jurés ne l’entendirent pas de cette oreille. Ils n’arrêtèrent pas de répéter que le «garçon avait lui-même reconnu avoir touché la fille». Il fut donc désigné par toute la communauté comme étant le père biologique de l’enfant à naître.

Pas besoin d’un test ADN

Paradoxalement, une telle annonce était toujours bien vécue par les parents du jeune homme qui voyaient ainsi la «famille» s’agrandir d’un petit-fils. Les parents faisaient peu de cas des soupçons remettant en question la paternité biologique de leur fils sur l’enfant à naître. La fille enceinte sera d’ailleurs très vite recueillie par ses beaux-parents et vivra sous le toit de ceux-ci. Le jeune homme se verra «condamné» par le tribunal à partager le soir-même un repas de réconciliation avec sa «femme», un vrai repas où les deux protagonistes devraient se retrouver nez-à-nez. En outre, toujours sur la base des conclusions des jurés, notre jeune homme devra offrir à «sa» femme un pagne destiné «à cacher le ventre» et lui verser l’argent nécessaire pour avoir la «latte» [fiche médicale] auprès d’un dispensaire pour la pesée obligatoire de femmes enceintes.

Dans bien des cas, après l’accouchement, le jeune mari s’acquittait de la dot pour sceller définitivement son union avec la femme qui l’avait traîné devant le tribunal des sages. La dot était un apport par le marié à sa belle-famille d’au moins 10 chèvres qui équivalaient à douze mois de salaires. (Au cas où le garçon se refusait de prendre une telle femme-mère en mariage, – ce qui n’était pas courant, – les Anciens le condamnaient à verser au moins 5 chèvres «pour avoir traité [implicitement] cette femme de mauvaise» [‘bubi’, en kinande] ; on exigeait par la même occasion le prix du sang versé lors de l’accouchement [‘musango’, en kinande], l’équivalent des dommages et intérêts). Et le sort du bébé aux origines biologiques controversées? La question ne revenait jamais après la naissance du bébé, car l’enfant était toujours le bienvenu dans une famille et on n’avait pas besoin d’un test ADN (qui n’existait pas à cette époque) pour établir la paternité du géniteur. Tant pis même si l’enfant n’était pas biologique le vôtre! Cette tradition bantoue était bien exprimée par l’artiste camerounais Francis Bebey dans sa célèbre chanson «Agatha», disant : «Un enfant qu’il soit blanc, noir, jaune ou rouge c’est toujours [votre] enfant».

Une union «pour le pire» d’abord et «pour le meilleur» ensuite

La plupart des mariages forcés ou contractés sous contrainte à l’issue, par exemple, d’un accident de grossesse, déjouaient tous les pronostics. On pensait qu’ils ne dureraient que le temps d’une saison mais ils se portaient bien des années après. Le cas de Paluku est édifiant et pourrait servir de cas d’école. Sobina tomba enceinte de lui. Le Tribunal [‘kasyakulu’], siégeant contradictoirement ; considérant les menaces proférées par les parents de la victime déflorée ; considérant l’opprobre jetée sur la famille de la victime ; considérant l’état civil de l’accusé, et vu l’urgence ; statua à «l’obligation» de Paluku de prendre pour épouse cette jeune femme très timide.

Paluku se plia, bien évidemment, au verdict du jury. De toutes les façons, ne pouvant pas faire appel d’une décision de justice rendue par les sages du village, Paluku n’avait pas d’autre choix. Au sortir de la hutte à palabres, il marmonna des imprécations contre la femme que la justice venait de lui «imposer». Paluku dira ensuite à ses amis que ça n’allait pas trop durer ; qu’il fera voir à Sobina de vertes et de pas mûres et l’amener ainsi à quitter le foyer. Son plan macabre fonctionnera-t-il? Eh bien, non. Car leur union était faite à l’envers : «pour le pire» dès le début et «pour le meilleur» ensuite. En effet, Paluku tomba amoureux de Sobina et, comme l’appétit vient en mangeant, ils eurent de nombreux enfants, puis des petits-enfants et vécurent heureux toute leur vie.

Kasereka KATCHELEWA

Courriel : kasereka.katchelewa@orange.fr

Aisy-sur-Armançon, France

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