Contribution de Guy De Boeck sur le bananier dans la culture nande

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Chers Amis de BLO

J’ai lu avec intérêt l’excellente étude que vous avez consacrée à la banane dans la culture Nande.

Elle m’a fait souvenir d’une affaire ancienne que je crois susceptible de vous intéresser et que je souhaite donc verser au débat.

Il y a quelque vingt-cinq ans, au Burundi, alors sous le régime Bagaza, se tint un congrès de l’UPRONA, où l’on annonça avec fracas que, dans le nord-ouest du pays, on allait « inciter » (ce qui voulait dire « forcer) les paysans à cesser la culture de la banane à bière, au profit du thé et du café. Le tout au cri de « Halte à l’éthylisme dégradant !»

On aurait pu, d’ailleurs, en conclure que le Burundais du nord-ouest était facile à distinguer de ses compatriotes d’autres régions : son sourire béat et sa démarche hésitante devait le rendre très facilement repérable. A écouter les augures de l’UPRONA, en effet, la population de ces régions devait être imbibée de bière du matin au soir, tous les jours que Dieu a fait.

Un certain nombre d’africanistes, dont moi-même, furent assez sceptiques devant ces affirmations, et nous avons alors tenté de retrouver quelque part des données précises quant à la production de bière de banane artisanale. Nous n’en avons pas trouvé pour le Burundi, mais nous avons trouvé des chiffres datant de la colonisation belge, précisément pour la province du KIVU (ancienne manière : Nord, Sud et Maniema réunis).

Il résultait de ces chiffres que la production possible de bière était en moyenne de 300 litres par an et par ménage. Autrement dit, moins d’un litre par jour, pour un groupe de consommateurs comportant toujours plusieurs personnes, alors que ce produit est obtenu par fermentation naturelle, ce qui veut dire qu’il titre quelque chose comme 9° d’alcool.

On était donc loin de l’ivrognerie genestrolle sur laquelle on voulait se baser pour arracher les bananiers et faire passer le rouleau compresseur « thé-café ».

Je passe sur le fait que, dans ce cas-là, il s’agissait de remplacer le bananier, culture alimentaire, par une culture de rente, et que l’on n’avait, semble-t-il, accordé aucune attention aux autres possibilités, telles que de consommer les bananes sous d’autres formes, remplacer les bananes à bière par des variétés qui se mangent, consommer des jus non fermentés, etc… Tous ces aspects-la relèvent uniquement du fait que l’on voulait, sous un prétexte « moral », pousser les paysans vers les cultures de rente.

Il me paraît plus important de considérer le rôle social de la bière : en offrir est un aspect incontournable de certaines occasions. Je pense ici en particulier à l’ensemble du cérémonial tournant autour des fiançailles et du mariage. Il va de soi que, si la bière artisanale disparaissait du décor, on ne modifierait pas ces coutumes. On y satisferait avec de la bière industrielle en bouteilles ! Cela représenterait une perte à tous les points de vue. La bière de brasserie est plus alcoolisée, mais moins nutritive que la bière de banane artisanale, donc plus dangereuse pour la santé. Et surtout, elle est extrêmement chère et se paie obligatoirement en argent. Or, le problème de la population rurale est souvent que sur le revenu global dont elle dispose, la partie dont elle peut faire argent est très réduite par rapport à ses besoins. Cela revient donc à faire de ces occasions où la coutume impose de présenter de la boisson, autant de circonstances où la communauté rurale connaîtra des hémorragies supplémentaires de numéraire, dont elle est déjà tragiquement dépourvue ! Et, malheureusement, un certain snobisme qui poussera à utiliser ostensiblement « de la bière en bouteille comme à la ville » pourrait bien renforcer la tendance…

Certes, le langage et les proverbes mettent en garde contre les effets nocifs des boissons fortes. C’est la fonction de la littérature sapientiale de signaler les dangers ! Mais il ne faudrait pas, sous prétexte d’éviter un mal, tomber dans un pire.

Bien amicalement,

Guy De Boeck

Lecteur de BLO

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