Enquête Chebeya: peut-on puiser de l’eau dans un trou sale?

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La politique congolaise n’a qu’un seul côté vraiment beau : les magnifiques adjectifs que l’on y utilise en abondance. Qui ne souvient des élections « libres, transparentes et démocratiques » ? Cette expression qui fit florès il y a quelques années a maintenant une petite sœur qui promet : « l’enquête transparente » au sujet de l’assassinat de Floribert Chebeya. On peut parier sans grands risques de perdre son argent qu’il sera beaucoup question de cette « transparence » dans les semaines qui viennent.
 
Toutefois, cette question de la transparence est un peu semblable aux glaces italiennes, ou à ce gâteau qu’on appelle un « mille feuilles » parce qu’il se compose de couches successives. Ou, si vous préférez la cuisine à la pâtisserie, c’est comme les couches d’un oignon : on n’a jamais fini de le peler. Et, malheureusement, à chaque couche, on découvre des raisons supplémentaires de douter de la possibilité même d’une enquête que l’on pourrait sans rire appeler « transparente ».
 
Il y a d’abord la possibilité même de trouver, au Congo, le matériel dont on a besoin pour une enquête sérieuse. Il s’agit d’un meurtre, dont les circonstances ne sont pas claires. Dans ces conditions, la victime elle-même –entendez, bien sûr, l’autopsie de son cadavre – peut donner des indications précieuses et irremplaçables. Elles peuvent aller jusqu’à l’identité même du ou des tueurs. Comme il est certain que Mr. Chebeya n’a pas été tué net par un e balle ou un coup de poignard, on ne peut exclure qu’il se soit débattu, défendu… Et dans de le cas on a pu parfois retrouver sous les ongles de la victime des fragments de tissus organiques du meurtrier, dont l’ADN est une signature aussi nette qu’une carte d’identité !
 
Cela suppose une autopsie effectuée par un médecin légiste au fait des dernières méthodes de la médecine légale et un laboratoire équipé de ce qui se fait de plus récent en matière de biologie médicale. La RDC ne possède tout simplement pas de laboratoire de médecine légale et il y au Congo un seul médecin légiste, âgé de 80 ans, ce qui lui donne droit au respect mais suscite des soupçons quant au recyclage de ses connaissances.
 
On pourrait dire, bien sûr, qu’un cadavre ne s’enfuit pas… Mais, sous un climat comme celui de Kinshasa, sa conservation même deviendra vite problématique. De plus, les rites funèbres étant très importants dans la culture bantoue, il faut s’attendre à ce qu’il y ait rapidement des pressions afin que le corps soit restitué à la famille et inhumé. Il y a donc beaucoup de chances pour que Chebeya soit bientôt conduit à sa dernière demeure après une autopsie superficielle – par laquelle, finalement, un médecin constatera officiellement ce qu’on savait déjà : que le mort ne vit plus ! – cependant que de précieux indices seront irrémédiablement détruits.
 
Une deuxième couche opaque relève de la situation du « pompier pyromane ». Le pouvoir congolais lui-même est en tête de la liste des suspects. « Radio-Trottoir » exprime cela en un raccourci saisissant, mais un peu sommaire par « L’assassin, c’est Kabila », ce qui est aller un peu vite en besogne, mais il est clair que l’appareil de sécurité de l’état est « mouillé » dans cette affaire jusqu’au-dessus des oreilles et que personne ne peut croire à l’enquête de la police à propos d’un crime commis par des policiers. Quant au degré de la hiérarchie où les responsabilités se situeraient, il suffit de considérer les circonstances et ce que l’on peut supposer des mobiles du crime pour se rendre compte qu’il faut viser très haut. Le piège a été tendu dans les bureaux de John Numbi, le plus haut gradé de la police. Parmi les mobiles, figurent l’intention de gêner la campagne électorale présidentielle anticipée, avec l’agent électoral vedette Albert II, de Kabila (improprement appelée « Fêtes du Cinquantenaire »), ou encore de trop se préoccuper du sort des « lampistes » condamnés pour le meurtre de Laurent Kabila. Le moins qu’on puisse dire, c’est que tout cela invite à « viser haut ».
 
Un autre élément relève lui aussi de ces soupçons légitimes. Numbi a été suspendu de ses fonctions. Cela a fait beaucoup de bruit et on a proclamé que cela montrait que les autorités congolaises prenaient l’affaire au sérieux et voulaient faire toute la lumière. Pourquoi battre ainsi le plus gros « tam-tam démocratique » pour une mesure tout simplement élémentaire ? Il est bien évident qu’une personne suspectée d’avoir commis n’importe quel délit à l’occasion de ses fonctions professionnelles, est priée aussitôt, partout dans le monde, de cesser de les exercer, au moins pour la durée de l’enquête. Ne pas prendre cette mesure aurait signifié que l’on ne voulait pas de lumière et même qu’on soufflait les bougies !
 
Mais il semble que peu de personnes aient lu le communiqué jusqu’à la fin, sans quoi on aurait davantage parlé du « remplaçant » de Numbi. Bisengimana est un individu au passé au moins aussi inquiétant que Numbi, qui a trempé, dans l’Est, dans des affaires aussi sanglantes que celles de BDK imputées à sn prédécesseur. Circonstance aggravante, les tueries dans lesquelles a trempé Bisengimana, alors RCD, sont de celles dont on dit, à l’Est, qu’elles servaient à « éliminer les Congolais pour faire place au Rwandais ». Or, Floribert Chebeya, bien qu’unstallé de longtemps à Kinshasa, est originaire de Bukavu et d’une ethnie « congolaise de souche », alors que Bisengimana est un nom « à consonance rwandaise ».
 
Tout cela ne fera pas de bien à la popularité de JK du côté des Grands Lacs !
 
Arrivé à ce point, on a l’impression que la fameuse « transparence » de l’enquête ne pourra être atteinte que d’une seule manière : il ne faut pas qu’elle soit faite par des Congolais !
 
L’ennui, c’est qu’une autre des « couches » de l’oignon, c’est qu’on ne peut guère se fier davantage à la « communauté internationale ». Le Congo est un pays bizarre où l’on croit à la démocratie, mais jamais au résultat des élections, et où l’on est patriotiquement sourcilleux sur l’indépendance et la souveraineté nationale tout en croyant les étrangers plutôt que les Congolais. Il est très clair que l’enquête « crédible, transparente, indépendante, etc… », Réclamée par tous, veut dire une enquête internationale. Les exigences en ce sens ont d’ailleurs souvent été accompagnées d’offres de collaboration, notamment de la part de l’ONU et des Etats-Unis.
 
Mais d’autre part, compte tenu de ce que le Congo est la cible d’un réseau très international de pillage, on peut se demander aussi si des enquêteurs internationaux seront tellement plus crédibles que des policiers congolais ! Voyez les gymnastiques judiciaires auxquelles la France se livre à propos du Rwanda, pour priver de tout contenu et de toute conséquence les actes du juge Bruguière. Considérez le fait que les Etats-Unis, jusqu’à preuve du contraire, ont toujours pour allié régional privilégié le Rwanda. Réfléchissez à ceci : combien d’hommes politiques occidentaux avez-vous déjà vus en photo, en train d’utiliser leurs téléphones potables, qui contiennent presque tous du coltan pillé au Congo ; et combien d’entre eux accepteraient de les payer plus cher pour que cessent les meurtres et les viols qu’ils condamnent si sévèrement à toutes les tribunes internationales. Des mots !
 
La justice, dans les « démocraties » occidentales, est inféodée, comme le reste de l’appareil d’état, au pouvoir de l’argent. Et ce sont les groupes financiers occidentaux qui tirent profit du pillage du Congo. Certes, il arrive que des magistrats héroïques s’y opposent. Mais ce ne sont pas ceux qu’on enverra…
 
Il y a aussi les menaces qui découlent d’un certain nationalisme sourcilleux, patriotiquement hypersensible à des thèmes comme l’indépendance et la souveraineté nationale, susceptible de toutes sortes de récupérations politiques. Le 7 juin 2010, et sous le titre : « Assassinat de Floribert Chebeya, Gizenga tape du poing sur la table », La Référence+ rapporte que le Patriarche déplore la perte d’un véritable ami, qui a toujours été impliqué dans toutes les manifestations sanglantes et les oppressions connues par les militants du Palu sous la dictature de Mobutu.
Il demande au gouvernement d’engager sans délai une enquête sérieuse et exige l’application de la loi dans toute sa rigueur à l’endroit des auteurs quels qu’ils soient. Cependant, le Patriarche s’insurge contre l’attitude d’ingérence des puissances étrangères tendant à dicter aux institutions congolaises ce qu’elles doivent faire. Le PALU souhaiterait aussi éviter de « créer une psychose préjudiciable aux festivités commémoratives de l’indépendance ».Sauf tout le respect dû au grand âge du Patriarche, ce point de vue ne tient pas la route, car elle revient à dire « la justice d’abord, sauf quand elle peut gêner mes amis ».
 
Autre forme de récupération, la RTBF, habituellement fort peu prolixe sur le Congo, vient de donner la parole, à propos de la mort de Chebeya, à une brochette de personnalités curieusement choisies : Tshisekedi, Paul Nsapu, président d’une association de la société civile considérée comme très proche de l’UDPS et Ronald Vanden Bogaert, autrefois ferme soutien de l’UDPS au sein du Socialistische Partij. Assisterait-on à la résurrection d’un vieux projet de certains milieux belges, de mettre Tshisekedi à la place qui fut celle de Mobutu ? 
 
D’où pourrait alors venir l’eau pure et transparente, si toutes les sources sont ainsi polluées ? Si on lit attentivement la conclusion d’un récent article de Colette Braeckman, elle peut donner des indications utiles : « Malgré l’audience croissante dont il jouissait sur le plan international, Floribert Chebeya était resté pareil à lui-même, époux aimant et père de famille attentif à l’éducation de ses cinq enfants, fidèle à ses amis de la première heure. Il avait aussi formé une équipe efficace, un réseau de correspondants à travers le pays, des militants jeunes et aussi courageux que lui. Mais au fil du temps, il avait alourdi ses charges et balayait bien plus large que la seule défense des droits humains. Prenant plus en plus de positions politiques, il avait critiqué les opérations militaires menées à l’Est du pays contre les rebelles hutus, défendu Vital Kamerhe le président de l’Assemblée dans son bras de fer avec la majorité présidentielle, dénoncé le budget alloué aux festivités du 30 juin. De plus en plus, il prenait pour cible le chef de l’Etat lui-même et il avait enquêté sur les circonstances de la mort d’Aimée Kabila, une jeune fille qui se présentait comme la sœur du chef de l’Etat… A l’occasion d’un récent séjour en Belgique, il avait même annoncé à ses amis de la Ligue des droits de l’homme son intention de demander une audience à la Cour pénale internationale et de se rendre à La Haye. On ignorera toujours les révélations qu’il comptait faire… »
 
© Guy De Boeck, le lundi 7 juin 2010
Congo Forum/Belgique
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