Etat de siège Kivu-Ituri : Félix Tshisekedi entre le marteau et l’enclume

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L’état de siège décrété par le président Félix Tshisekedi, et qui est entré en vigueur le 6 mai 2021, a laissé les Congolais perplexes. Juristes, journalistes, chercheurs et acteurs politiques se sont interrogés sur l’opportunité d’une telle mesure et les impératifs de coulisse qui ont pu mener Tshisekedi à prendre une telle décision.

Des généraux FARDC menacent Tshisekedi

En réalité, Tshisekedi a pris cette décision sous la menace d’un groupe de généraux FARDC qui évoquaient le risque de mutinerie, voire d’une guerre plus violente que la guerre du M23 dans l’est du Congo. Pourquoi, parce qu’il envisageait de remplacer les officiers et les troupes FARDC impliqués dans les massacres, les trafics et les complicités avec les groupes armés, surtout la CODECO, en Ituri, et les ADF à Beni. Tshisekedi encourageait les parlementaires à aller mener une mission d’enquête dans l’est du Congo pour faire la lumière sur l’identité des chefs des groupes armés et les complicités dont ils bénéficiaient au sein des FARDC. Colère des généraux qui ont demandé de le rencontrer en urgence et lui ont dit, fermement, qu’ils s’opposaient à cette initiative.

Derrière la hargne de ces généraux : des agendas obscurs du Rwanda et de Joseph Kabila à qui ils sont toujours fidèles, et les activités criminelles auxquelles ils se livrent dans les zones des violences en complicité avec les groupes armés qu’ils protègent. L’idée que Félix Tshisekedi mette son nez dans « leurs affaires » louches était insupportable. Nos sources auprès du pouvoir de Kinshasa parlent de « menaces graves » contre Tshisekedi qui a été contraint de capituler, un moment, devant la détermination de ces généraux.

General Mayanga

Sur terrain, les militaires et les officiers impliqués dans les massacres et les trafics avaient juré qu’ils n’accepteront jamais d’être remplacés. Ils se préparaient à déserter l’armée et à aller rejoindre les hordes d’assassins qui écument tout l’est du Congo en vue de déclencher une nouvelle guerre. C’est ainsi que les généraux ont imposé l’option de l’état de siège dans le but, non pas de ramener la paix, mais d’écraser les mouvements de protestation populaire contre les massacres, notamment dans les territoires de Beni et de Lubero, au Nord-Kivu. Pendant ce temps, en Ituri, des officiers FARDC ont réuni les chefs de la CODECO et leur ont donné l’assurance qu’ils auront des provisions et de quoi manger durant cette période, mais qu’ils vont reprendre leurs activités dès la fin de l’état de siège.

Selon nos sources au sein des FARDC en Ituri, plusieurs sites ont été choisis comme lieux de stockage des armes de la milice CODECO : la localité de Kpadroma dans le secteur de Walendu Pitsi et dans le secteur voisin de Walendu Dzatsi. Nos sources nous apprennent que les armes doivent être enterrées dans des cimetières, mais n’a pas pu identifier les cimetières choisis. Sur le plan régional, les généraux qui ont imposé à Tshisekedi cet état de siège avaient aussi un autre agenda. Il s’agissait de protéger les milices rwandaises qui massacrent la population et faciliter l’arrivée massive des troupes rwandaises dans le Nord-Kivu et l’Ituri en profitant du silence imposé à la société civile, les médias et les mouvements citoyens par application du régime d’état de siège.

Le chaos en territoires de Beni et Lubero fait réagir l’Ouganda

C’est ce dernier volet qui suscite beaucoup d’inquiétude dans le territoire de Beni et de Lubero où le Rwanda est en train de détruire les activités économiques des populations autochtones en assassinant les hommes d’affaires nande, en chassant les paysans nande de leurs champs et en transformant la route Beni-Kasindi en abattoir. Cette route est le dernier oxygène économique des Nande, depuis que le Rwanda et Kabila ont détruit le transport aérien entre Beni-Butembo et l’extérieur, notamment l’aéroport international d’Entebbe, en Ouganda. Ce projet de destruction des Nande par des massacres, des déplacements forcés des populations et des pillages a été hérité par Félix Tshisekedi qui n’ose pas s’y opposer de peur de se fâcher avec le régime de Kagame devenu son principal parrain géopolitique, et des fidèles de Joseph Kabila, toujours actifs dans l’armée et dans l’appareil d’Etat congolais.

Mais cette campagne de sabotage économique de Beni-Lubero et de génocide contre les Nande a fini par énerver l’Ouganda. Ces deux territoires congolais sont des zones économiques utiles à l’économie ougandaise. Le chaos qui y est instauré, non seulement affecte l’économie ougandaise, mais surtout fait courir à l’Ouganda un risque de déstabilisation, au vue du déploiement en masse des militaires rwandais, en uniformes FARDC, et des bandes criminelles à la solde du Rwanda et des officiers affairistes des FARDC le long de la frontière ougandaise.

Pour rappel, l’Ouganda et le Rwanda sont deux pays quasiment en guerre, depuis que le président Museveni a décidé de lutter contre les réseaux d’espions et des agents secrets rwandais qui commettaient des enlèvements et des assassinats d’opposants rwandais sur le sol ougandais, et envisageaient même d’assassiner le président ougandais. La crise entre les deux pays est à un tel point de gravité que la frontière entre le Rwanda et l’Ouganda est sous surveillance militaire intense des deux côtés. Félix Tshisekedi a plusieurs fois été mis en garde par l’Ouganda sur sa politique d’allégeance au Rwanda de Kagame, qui se trouve, par ailleurs, être en conflit avec tous les pays de la région.

Kampala a fait comprendre que depuis les accords de Lusaka (1999) et de Sun City (2003) toutes ses armées se sont retirées du Congo. De tous les pays impliqués dans la Deuxième Guerre du Congo, seul le Rwanda continue de maintenir son armée sur le sol congolais, en se cachant derrière les groupes armés (CNDP, M23,…) et les unités FARDC de brassage et de mixage. L’Ouganda s’est même demandé pourquoi l’Etat congolais ne veut pas relancer des poursuites contre le Rwanda devant la Cour internationale de justice, et faire condamner l’Etat rwandais responsable de crimes de loin plus graves que ceux qui sont reprochés à l’Etat ougandais dans la procédure à la CIJ.

Sur le plan économique, Kampala a proposé de construire des réseaux routiers dans l’est du Congo, un projet qui, selon nos sources, était l’occasion de relancer les activités économiques dans la région et d’éliminer des groupes armés en attirant la jeunesse désœuvrée dans les travaux de construction de ces infrastructures. Tshisekedi était a priori d’accord, mais lorsque le Rwanda a pris conscience que cette prospérité économique annoncée risque de compliquer ses agendas d’occupation du Nord-Kivu et de l’Ituri, il a mené une intense activité diplomatique entre Kigali et Kinshasa jusqu’à ce que Tshisekedi a accepté de tourner le dos à ce projet économique proposé par l’Ouganda.

Tshisekedi tente la carte de l’Ouganda contre les ADF

A ce stade, voici à peu près comment se présente les dilemmes auxquels Tshisekedi est confronté : Il est pris en otage par des généraux affairistes qui tiennent coûte que coûte à faire aboutir les agendas criminels du Rwanda derrière l’état de siège, qu’ils vont tout faire pour éterniser. Une de nos sources parle même de la volonté de ces généraux à tout faire pour qu’il n’y ait pas d’élection en 2023 dans les deux provinces, comme cela fut imposé aux populations de Beni et de Butembo en décembre 2018. Ils vont tout faire pour qu’il y ait des chaos à chaque fois qu’on arrivera à des échéances-clé. Si l’objectif du Rwanda est d’implanter ses populations militarisées sur les terres des autochtones congolais chassés à coups de massacres, en vue de les annexer à terme, l’objectif des officiers FARDC est de s’enrichir en pillant les commerces, les récoltes et les biens des autochtones massacrés et chassés de leurs terres. Nos sources affirment que ces officiers promettent de réduire les territoires de Beni et de Lubero à la pauvreté extrême et de transférer dans leurs provinces d’origine les richesses qu’ils vont piller à Beni et à Butembo.

Cette politique de chaos pourrait aggraver les tensions entre le Rwanda et l’Ouganda. Tshisekedi peut toutefois renverser la situation en prenant des décisions courageuses. Il doit d’abord cesser de s’accrocher au régime de Kagame et chasser de son entourage tous les agents du Rwanda qui l’induisent en erreur et l’éloignent des cœurs des Congolais. Nos sources nous parlent d’un certain Fortunat Biselele, ancien responsable des services de renseignement du RCD-Goma qui traite directement avec Paul Kagame en personne. C’est lui le chef d’orchestre de la politique de soumission au Rwanda que mène le Congo depuis l’accession de Félix Tshisekedi à la présidence de la République. C’est l’homme qui bloque les initiatives visant à faire entendre à Félix Tshisekedi d’autres sons de cloche que les sirènes de Kigali. Tshisekedi pourrait pourtant profiter du contexte international pour se débarrasser définitivement des généraux kabilistes et des anciens du RCD-Goma, en commençant par ceux qui sont visés par des sanctions internationales. Mais tout cela demande du courage. Nous estimons que ce courage, il en est capable. Il a réussi à éloigner l’ombre oppressante de Joseph Kabila sur les institutions politiques de Kinshasa et a pu mettre à mal de puissants kabilistes comme John Numbi et Kalev Mutond. Il a le potentiel de faire davantage, mais c’est à lui d’agir, dans une situation, bien entendu, inconfortable, entre le marteau et l’enclume.

Aux dernières nouvelles, il est possible que Tshisekedi soit en train de réagir. Une délégation de l’armée ougandaise est arrivée dimanche 9 mai 2021 à Beni (Nord-Kivu) pour mettre en place un centre de coordination des opérations contre les ADF. Elle était conduite par le général David Muhoozi Rubakuba, chef d’état-major des forces terrestres. Ce centre peut être le tournant dans la coopération militaire régionale de la RDC et le frein à l’expansion meurtrière que mènent le Rwanda et les réseaux criminels de Joseph Kabila derrière des groupes armés comme les ADF et la CODECO. Cette entrée surprise de l’armée ougandaise a provoqué la panique dans l’armée rwandaise qui, une semaine seulement avant, faisait la fête après l’annonce de l’état de siège qu’elle comptait exploiter pour renforcer son emprise meurtrière sur l’est du Congo.

Nous reviendrons sur cette panique du Rwanda dans notre prochain article…

 

Jonas Kalivanda   

©Beni-Lubero Online.

 

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