Françafrique : La maffia des élites françaises et des despotes africains

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Quand Eva Joly a mené ses enquêtes sur l’affaire Elf dans les années 90, elle a été placée face à la corruption des élites, aux méthodes et aux pratiques qui l’ont aidée à désapprendre. Elle finit par confesser ceci : « La France m’a dégrisée, dévoilé l’envers du décor. L’instruction fit mon instruction ». Sa foi dans la grandeur et la noblesse des institutions de son pays a vacillé. La première partie du documentaire ‘Françafrique’ vient enfoncer le clou. Elle met davantage à nu l’existence des institutions secrètes parallèles aux institutions démocratiques et l’interconnexion entre les élites françaises et les despotes africains. Cette découverte pose la question de la pertinence de la lutte pour la démocratie dans un contexte miné, vicié où les intérêts des ploutocrates instrumentalisent « la démocratie ». Faut-il, dans ce contexte de démocratie piégée, rêver d’une Afrique débarrassée de la ‘Françafrique’ et de l’impérialisme intelligent ? A quel prix ? Ce contexte nous permet-il de désapprendre ? 

Notre texte est une tentative de réponse à ces préoccupations 

Le jeudi 9 décembre 2010, sur la chaîne de la télévision française France 2, plusieurs d’entre nous ont suivi la première partie d’un documentaire intitulé Françafrique. Son sous titre était ‘Raison d’Etat’. Son auteur, Patrick Benquet, aidé par Antoine Glaser, a réalisé une œuvre merveilleuse. « Il montre dans ce film qu’à travers les présidences successives qu’avait connues la France, de droite et de gauche, les bouleversement mondiaux entraînés par la chute du mur du Berlin et la mondialisation, il existe une étonnante cohérence dans la politique française à l’égard de ses anciennes colonies. Que tous les grands événements africains dont les Français gardaient le souvenir, le Biafra, les diamants de Giscard, l’action du mercenaire Bob Denard, les coups d’États à répétition, les assassinats politiques, l’affaire Elf et ses valises de billets, le licenciement de Jean-Marie Bockel…, étaient reliés par une logique implacable : la mise en œuvre d’une politique occulte dont la motivation principale était l’approvisionnement énergétique de la France, en particulier en pétrole. » (Nous citerons le résumé du film publié sur le site de France 2) Cette situation date des indépendances africaines jusqu’à ce jour. Que nous dit ce film ? « Françafrique révèle un monde secret où, en dehors de tout contrôle parlementaire ou gouvernemental, tous les coups sont permis pour maintenir au pouvoir des chefs d’État africains dévoués à la France. Un monde ou des sommes d’argent colossales irriguent clandestinement des réseaux d’enrichissement personnel et de financements de partis politiques. Le film donne la parole aux hommes de l’ombre, chefs des services secrets français, hommes de main au service de la République, baroudeurs du continent noir et à des acteurs historiques français qui ne s’étaient jamais exprimés : “Messieurs Afrique” de l’Élysée, ambassadeurs, ministre de la coopération, etc. » (Nous soulignons) 

Que révèle réellement ce documentaire ? Pas grand-chose de neuf ! 

En 2003, Eva Joly, alors juge d’instruction en France, publie un livre (avec la collaboration de Laurence Beccaria) intitulé ‘Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?’ 

Ce livre rend compte de l’enquête menée dans les années 90 par Eva Joly sur l’affaire Elf. Déjà en 2003, la juge d’instruction franco-norvégienne notait ceci : « L’enquête Elf a montré une interconnexion régulière entre les comptes des chefs de guerre rivaux en Angola ou au Congo-Brazzaville. La caisse noire présumée servait indistinctement aux uns et aux autres. L’instruction de l’Angolagate semble marcher sur les mêmes brisées, révélant des relations étonnamment étroites entre personnalités françaises, financiers russes et despotes africains. » (p.226-227). 

Au cours de son enquête, Eva Joly avait découvert, comme par hasard, dans un coffre d’une haute personnalité française, un contrat qui le liait à un chef d’Etat étranger dont elle était conseillère. Ce contrat lui rapportait 3 millions de francs soit 457 000 euros. « Depuis ce jour-là, je sais, écrit Eva Joly, que les grands électeurs de nos élites ne sont pas toujours ceux que l’on croit. » (p.227). 

En 2007, dans ‘La Force qui nous manque’, Eva Joly revient sur la question de l’interconnexion entre les élites occidentales, les multinationales et les despotes du tiers-monde. « En bâtissant notre confort sur un pacte corrupteur entre les multinationales occidentales et despotes du tiers-monde et en abritant dans nos banques tout l’argent qui en découle, avertit-elle, la partie riche du monde a semé colère et frustration. Elle devrait faire attention au compte à rebours. Une bombe à retardement a été posée, il y a longtemps déjà. » (p.14-15) 

Souvent, la raison d’Etat est évoquée pour masquer cette interconnexion et les trafics d’argent qui lui sont liées. 

Après avoir lu Eva Joly (et bien d’autres enquêtes d’actualité comme celles de Charles Onana et Pierre Péan) et vu le documentaire ‘Françafrique’, nous nous posons la question de savoir si la lutte africaine pour la démocratie n’est pas radicalement piégée. Est-ce que nous, Africains, ne courons pas derrière du vent ? Pourquoi faudrait-il que ce que nous voulons pour nos pays demain soit nommé « démocratie » et nos choix adoubés par les laquais des ploutocrates ? Comment les ploutocrates et leurs laquais peuvent-ils avaliser un système dans lequel ils ne croient que pour mentir à leurs populations et en cacher les mécanismes parallèles plus « efficaces » en marge de tout contrôle parlementaire et gouvernemental ? Quand, dans ce film, l’élection d’Ali Bongo est évoquée, un ex-ambassadeur français au Gabon est d’avis que les choses ont été truquées. Le pourcentage du challenger d’Ali Bongo a été donné à ce dernier. La ‘Françafrique’ devant encore avoir de beaux jours devant elle. 

Comment sortir des chemins battus d’une démocratie piégée pour mener une véritable lutte de libération du joug ultralibéral imposé stratégiquement à notre continent par les Etats-Unis et certains pays européens ? 

Cette lutte a une dimension panafricaine à assumer. Dans la dispersion et les divisions entretenues par les impérialistes intelligents, leurs services secrets et leurs nègres de service, mener une lutte panafricaine efficace est difficile. Mais pas impossible. Une lutte panafricaine pour notre véritable autodétermination ne peut pas, à notre avis, se satisfaire des élections (dites démocratiques) financées par des forces ultralibérales en fonction des dividendes qu’elles pourront en tirer. 

Après avoir vu ‘Françafrique’, nous nous rendons à l’évidence que ce sont les luttes menées par nos aïeux pour nos premières indépendances qui doivent être reconduites à nouveau frais par les minorités organisées et averties, en synergie avec nos masses populaires (appelées à se transformer en actrices de notre propre histoire commune). Pour cause. Ces indépendances ont été (et sont encore) dévoyées par la ‘Françafrique’ et l’impérialisme intelligent ; par la dette et par la faim. 

Au jour d’aujourd’hui, les acteurs majeurs de la ‘Françafrique’ et les impérialistes intelligents sont engagés dans une guerre qui ne dit pas son nom contre les pays émergents sur notre continent. Souvent, ils coalisent et les tâches, dans cette guerre, sont convenablement reparties. Comment, dans cette guerre, opérer des choix stratégiques qui soutiennent nos actuelles luttes courageuses pour notre véritable autodétermination ? Des choix qui ne soient pas mis à profit pour le seul bien des élites compradores ? La preuve que cette autodétermination n’a pas été au rendez-vous après les années 60 est donnée par la pauvreté anthropologique dans laquelle se retrouvent un bon nombre de nos élites et nos innombrables masses populaires. 

S’engager dans la course au pouvoir sur fond d’une rhétorique démocratique sans véritable indépendance politique, économique, spirituelle et culturelle nous semble être une voie qui ne mène nulle part. Ce n’est qu’un point de vue… 

J.-P. Mbelu

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