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Kivu : La violence comme instrument politique de conquête

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D’aucuns s’interrogent si les élections auront lieu en 2011 sur toute l’étendue de la république vue l’insécurité grandissante à l’Est du pays. Une évaluation rapide des élections de 2006 révèle pourtant qu’elles avaient eu lieu en dépit de la violence dans la partie orientale de la R.D.Congo. Le principal auteur de cette violence, soit le mouvement rebelle CNDP, fort de l’appui de la communauté internationale, a bénéficié de plusieurs primes, telles ses négociations avec le gouvernement congolais, son amnistie inconditionnelle, l’intégration de ses miliciens dans l’armée nationale et son déploiement dans les provinces frontalières avec le Rwanda pour lesquelles il se battait avant son intégration dans l’armée congolaise. En même temps, les partis politiques d’opposition non armée ne peuvent même pas tenir une réunion ou une marche pacifique sans se faire tabasser et arrêter. D’aucuns parlent ainsi d’une prime de la violence faite au CNDP par la communauté internationale et le gouvernement congolais. C’est ainsi qu’une réflexion sur la nature de la violence infligée aux populations civiles du Kivu s’impose pour éviter les erreurs de 2006 en 2011. 

Nous partons de l’hypothèse que la violence qui s’est installée à l’Est du pays n’est pas un accrochage fortuit entre les ethnies, mais plutôt un instrument politique conçu et utilisé par un adversaire qui a comme objectif l’affaiblissement de la capacité du peuple congolais à s’organiser démocratiquement et à défendre militairement son intégrité territoriale.

D’après Devetak, la violence est souvent un instrument politique pour déstabiliser les relations sociales et les structures du pouvoir au sein d’une communauté ciblée pour l’affaiblir physiquement, psychologiquement, numériquement, et enfreindre la liberté de la parole et de l’action chez ses membres[1]. A cette description de Devetak qui correspond à la réalité actuelle de la R.D. Congo, Naomi Klein ajoute le contexte de la mondialisation. En effet, dans son livre sur la doctrine du choc et l’émergence du capitalisme du désastre, Naomi Klein soutient que les multinationales et les leaders politiques auteurs intellectuels des guerres actuelles, mettent à profit la violence pour imposer leurs politiques économiques désastreuses aux populations timorées, infantilisées, sans défense, sous couvert des euphémismes de démocratie, développement, reconstruction (une reconstruction par la destruction).[2]

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Ruines d’une maison d’habitation brulée par les Fardc à Muramba/Lubero

Le cas de 14 ans de violence inouïe en R.D.Congo, notamment dans sa partie orientale qui regorge de 80 % de la réserve mondiale du minerai appelé coltan et que les experts qualifient de stratégique pour l’industrie aéronautique du 21 ième siècle, cadre bien avec ce contexte de la mondialisation de l’économie néolibérale sur fond de violence. Selon Mary Kaldor, la caractéristique de la violence de l’ère de la mondialisation est l’attaque des populations civiles comme cible privilégiée. Contrairement aux guerres d’antan où les victimes étaient en majorité des militaires, les victimes des guerres de la mondialisation sont majoritairement des civils.[3] Dans ce contexte, le CNDP apparait comme l’instrument des multinationales pour affaiblir l’Etat Congolais et le contraindre à accepter les termes de l’économie néolibérale. La grande démonstration de cette hypothèse est l’offensive du CNDP au cours du mois de septembre 2008 quand Nkunda son leader menaça de faire tomber le gouvernement de Kinshasa en commençant par Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu. Cette grande offensive s’arrêta subitement aux portes de Goma, après un simple coup de fil d’un ancien Président des Etats-Unis à la tête d’une multinationale importatrice du coltan de l’Est de la R.D.Congo. Pourquoi les troupes de Nkunda s’arrêtèrent-elles aux portes de Goma qui n’offrait par ailleurs aucune résistance? Selon les observateurs, les multinationales derrière le CNDP, pour protéger leur masque philanthropique, ne voulaient pas d’une victoire militaire qui ferait apparaître le CNDP comme une force d’occupation militaire. La démonstration de sa force aux portes de Goma était suffisante pour envoyer un message sans équivoque au gouvernement de Kinshasa. Ce qui fut fait. En effet, quelques semaines plus tard on apprit que le gouvernement de Kinshasa avait résilié ses contrats avec la Chine comme le lui demandaient les Institutions de Bretton Woods. Le CNDP et le gouvernement de Kinshasa signèrent alors un accord de paix en mars 2009 à Goma. La population civile congolaise vit dans cet accord de paix une fin à la violence. Illusion car la violence s’intensifia de plus belle après l’accord de Goma signé sous la houlette de la communauté internationale. Désormais, le CNDP et le gouvernement central produisent tous de la violence contre les populations civiles congolaises pour les empêcher de troubler l’ordre propice au capitalisme du désastre convenu de commun accord à Goma. Devenus tous des clients des multinationales dans le domaine de l’extraction des minerais, le gouvernement central ainsi que le CNDP tètent désormais à la même mamelle des multinationales qui en revanche les supporte en tout, y compris contre le peuple congolais. La collaboration signée à Goma entre le CNDP et le gouvernement central n’était qu’à l’avantage des multinationales qui ont réussi de faire de deux camps ennemis un seul camp allié dans l’extraction des minerais en R.D.Congo. C’est ainsi que, par exemple, là où le CNDP rencontre une résistance populaire avec risque de dévoiler au grand public la face cachée des opérations, le gouvernement central est appelé à la rescousse en faisant prévaloir le monopole de la violence légitime que lui reconnait le droit international et le monopole qu’a l’Etat sur les richesses du sol et sous-sol congolais. Comme diraient Chabal et Daloz, le gouvernement congolais fait un « usage arbitraire de la force légitime »[4] pour obtenir non la victoire sur la rébellion mais la soumission des populations civiles au diktat de l’économie néolibérale de la mondialisation. Dans le cas récent de l’arrêté ministériel portant suspension de l’exploitation minière au Nord-Kivu, Sud-Kivu et Maniema, on constate que seuls les exploitants artisanaux congolais sont victimes. Les rebelles et les multinationales sont quant à eux en ordre pour continuer l’exploitation des minerais. L’arrêté ministériel signé à Kinshasa a permis ainsi au CNDP et aux multinationales d’écarter les congolais du secteur minier et à conférer une légalité au pillage que poursuivent le CNDP et les multinationales. Si la mesure de suspension avait été prise par le CNDP, la population aurait crié à la balkanisation, etc.

D’autre part, le gouvernement congolais bénéficie aussi de l’aide militaire du CNDP qui joue déjà le rôle de l’armée nationale. Le cas de l’attaque de Mbandaka par des insurgés Enyele le jour de Pâques 2010 est éclairant. Les premiers Fardc envoyés au front ayant démontré un manque de motivation et devant une défection des Fardc pour les Enyele dans certains cas, le gouvernement fit appel aux troupes du CNDP pour disperser les Enyele et étouffer dans l’œuf la mutinerie qui couvait au sein des Fardc. Un autre détail non moins important est que le transport des troupes du CNDP de Goma à Mbandaka fut assuré par les avions de la Monuc. 

Les exemples de collaboration avérée entre le gouvernement central et les rebellions, tous devenus par la force des choses, des clients des multinationales dans l’industrie extractive des minerais sont abondants. Global Witness dans son rapport de 2009, démontrait qu’en R.D.Congo, les FARDC et les FDLR exploitaient côte à côte les minerais du Kivu et les écoulait tous vers le Rwanda avec l’aide du CNDP qui assurait la securité des transporteurs à la frontière avec le Rwanda. Cette révélation de Global Witness met à nu l’hypocrisie de la communauté internationale dans le traitement des rebelles rwandais FDLR incriminés comme violeurs des femmes à l’Est du pays pendant que les mêmes rebelles FDLR, si l’on en croit Global Witness, fournissent des minerais aux comptoirs des multinationales installés au Rwanda, Burundi et Ouganda. 

Selon Ross, un gouvernement qui vit de commissions de l’exploitation de ses minerais et dont les recettes de l’Etat ne proviennent pas de la taxation des citoyens, n’a pas besoin d’améliorer les conditions de vie de ses citoyens de qui il ne tient pas son pouvoir. Au contraire, il devient clientéliste, moins transparent vis-à-vis de ses citoyens, et très souvent dictatorial[5]. La R.D. Congo remplit ainsi toutes les conditions pour être une dictature car son gouvernement est aujourd’hui capable de se passer de son armée nationale, de son parlement, de son peuple pour se maintenir au pouvoir avec l’aide des multinationales et des rebellions qui opèrent à l’Est du pays. Mettre fin à cet état clientéliste en R.D.Congo est un autre enjeu important aux élections de 2011.

 

Oscar K. Masimengo

 

NB/ Canada

 

©Beni-Lubero Online



[1] Devetak, R. & Hughes, C. W., The Globalization of political violence: globalization’s shadow, London: Routledge, 2008, p. 10.

[2] Naomi Klein, The shock doctrine, the rise of disaster capitalism, Metropolitan Books, New York, 2007, chapter 1.

[3] Cfr. Mary Kaldor, New and Old Wars: organized violence in a global era, Cambridge: Polity Press, 1999.

[4] Cfr. Patrick Chabal & Jean-Pascal Daloz, Africa works, disorder as political instrument, Indiana University Press, 1999, p77.

[5] Cfr. M.L. Ross, The Political Economy of the Resource curse in World Politics 51, 2 (1999), 297-323

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