La diaspora congolaise peut-elle aider la R.D Congo

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POUR UNE DIASPORA D’ESPERANCE, Les expatriés congolais et le développement de notre pays Par Kä Mana, Philosophe et théologien congolais !
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 Sur ce que représente aujourd’hui la diaspora congolaise dans sa capacité d’action et dans ses possibilités réelles de transformer notre pays en profondeur, deux visions se chevauchent et s’enchevêtrent. Elles se modulent publiquement et se mélangent sans qu’il soit possible de dire laquelle rend vraiment compte de ce que nos compatriotes expatriés sont fondamentalement dans leur être ou de ce qu’ils peuvent exactement faire dans la situation actuelle que nous vivons.
 
Une vision désespérante
 
La vision la plus répandue est la vision pessimiste et désespérante. Elle caractérise un certain discours des chercheurs, penseurs, universitaires ou hommes politiques étrangers qui observent nos compatriotes expatriés et analysent leurs comportements quotidiens en relation avec les attitudes des autres diasporas qui vivent actuellement dans le monde occidental.
 
Quand on lit les discours que ces personnes consacrent de temps à autres aux Congolais de l’étranger, six caractéristiques ressortent clairement de leur analyse et dominent la vision qu’elles ont de notre diaspora.
 
1. Selon eux, les congolaises et congolais expatriés sont globalement des maîtres du discours creux et des paroles en l’air, des hommes et des femmes incapables de s’organiser concrètement pour s’atteler à des tâches de transformation profonde de leur pays, à travers des projets politiques, économiques ou culturels susceptibles de redonner une espérance à leur peuple. Un texte caractéristique de cette vision de la diaspora congolaise circule actuellement sur l’Internet. Ecrit par un Belge qui a longtemps vécu dans notre pays et qui prétend mieux connaître les Congolais que n’importe quel congolais, il présente nos compatriotes expatriés comme des êtres sans consistance, qui ne se distinguent que par des critiques verbeuses adressées à des prétendues forces de l’ombre qui détruisent leur nation alors que ce pays est lui-même responsable de ses malheurs. Responsable de tous ces déboires dont la cause la plus profonde est dans l’attitude des Congolaises et Congolais eux-mêmes, ce peuple qui a besoin d’être mis sous tutelle et dirigé de l’étranger par les étrangers, comme c’est le cas aujourd’hui.
 
2. Dans ce même texte, notre diaspora congolaise est présentée comme un repaire d’esclaves du ventre et du bas-ventre, un monde de réfugiés économiques qui sèment des bâtards partout pour profiter des services sociaux d’autre pays au lieu de travailler à réussir leur exil par des réalisations dignes des êtres intelligents et créateurs. Cette vision est véhiculée également par des milieux de l’Extrême Droite française qui nous traite souvent des profiteurs et n’hésitent pas à encourager son gouvernement à radicaliser sa politique de refus de visas aux ressortissants congolais qui n’ont rien à faire en France et devront plutôt rester dans leur maudit pays qu’ils ont détruit eux-mêmes par leur inintelligence et leur imbécillité. Depuis le triste scandale causé par Papa Wemba qui s’est servi de son statut d’artiste pour faire entrer illégalement des congolais et congolaises dans l’espace Schengen, la diaspora de notre pays est a priori considérée comme la diaspora de misérables que la faim a chassés de leurs tanières. C’est la diaspora « racaille » qui ne peut ni enrichir son pays d’accueil ni promouvoir le développement de son propre pays d’origine.
 
3. « Cette racaille n’a rien d’autre à faire qu’à s’adonner à la magouille, au vol et aux coups fourrés de toutes sortes », m’a un jour affirmé un sociologue français de ma connaissance. Il jubilait presque de me raconter tout ce que les Congolaises subtilisaient dans les grandes surfaces commerciales de grandes villes françaises sous le fallacieux prétexte de faire rembourser aux Blancs l’infinie dette coloniale qu’ils doivent à l’Afrique. Il jouissait de me révéler en même temps tout ce qu’il savait sur le système de nos arnaques congolaises partout en Europe : les crédits non remboursés, le vol des voitures et des cartes bancaires, les faux mariages, les faux passeports, les faux visas, la fausse monnaie et tout ce qui peut s’imaginer de tordu pour pouvoir vivre dans un monde féroce comme celui de nos anciens colonisateurs.
 
 4. « Tout ce que votre pays est parvenu à imposer en Occident comme image, c’est la SAPE, le goût du clinquant facile pour jeter la poudre dans les yeux de vos compatriotes restés au pays ». Ainsi s’exprime une militante des droits de l’homme, outrée de constater l’incohérence de ces Congolais capables de s’habiller avec les grandes marques vestimentaires de Paris ou de Londres, et de rouler dans de grosses voitures au vu et au su de leurs hôtes, tout en étant à tout moment devant les portes des organisations humanitaires pour mendier à longueur de journées. A ses yeux, on ne peut pas compter sur une diaspora aussi inconséquente pour sauver le Congo. Cette personne en est maintenant à douter systématiquement de tous les récits que les Congolais et Congolaises racontent pour obtenir le statut de réfugié politique. « Des affabulations pour entretenir le système bête et irrationnelle de la SAPE », dit-elle.
 
 5. Notre diaspora est aussi perçue comme la diaspora de l’imbécillité religieuse. Avec sa multitude d’églisettes délirantes et ses nombreux pasteurs de pacotille qui prétendent faire des miracles à longueur de prière et se spécialisent dans la recherche des maris blancs pour les filles et les femmes congolaises, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, elle développe une mentalité d’idiotie collective et donne de notre nation l’image d’un pays en pleine folie spiritualiste mystificatrice, qui déverse partout en Occident des êtres irrationnels et désaxés dont il faudra de plus en plus se méfier et renvoyer sans pitié dans leur pays.
 
 6. De tels êtres sont incapables de tirer profit de leur présente en Occident pour apprendre ce qui compte vraiment pour l’Afrique : la rationalité par laquelle l’Occident nous a vaincus et grâce à laquelle nous pouvons arriver à nous libérer pour construire un pays puissant et prospère, à la hauteur des possibilités et des atouts que lui procurent ses immenses richesses. « Alors que la diaspora chinoise, vietnamienne ou japonaise aux Etats-Unis a pu s’imposer comme une force sociale de première importance, votre diaspora ne semble pas prendre le même chemin », m’a dit une économiste africaine américaine, membre d’une église méthodiste qui aide beaucoup le Congo. A la question de savoir pourquoi notre diaspora ne prend pas ce chemin, elle m’a répondu : « Tout se joue dans la tête ». Je n’ai jamais su si elle voulait dire que nous sommes bêtes ou que nous sommes fous. Je crois même qu’elle voulait dire les deux.
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Deux anecdotes
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 J’aurais peut-être minimisé ce discours des autres sur nous si je n’avais pas pris le temps et la peine d’observer moi-même notre diaspora congolaise pendant mon séjour en Europe.
 
 Deux anecdotes restent gravées dans mon esprit. Elles confortent en moi l’idée que notre diaspora donnait d’elle-même aux populations européennes au temps où je vivais chez nos ex-colonisateurs.  
 
La première anecdote m’a été rapportée par un ami congolais avec qui j’animais une association africaine dans le cadre de la Mission intérieure de l’Eglise évangélique luthérienne en France : l’Association Afrique-Avenir. Un jour que cet ami se reposait tranquillement chez lui à l’heure où il était censé être à notre bureau, un groupe de femmes congolaises vinrent voir sa femme pour lui proposer d’intégrer un groupe de voleuses « spécialisées » dans les grandes surfaces commerciales. Devant la résistance de cette femme qui invoqua les risques qu’elle prenait si jamais son mari était au courant, nos intrépides congolaises répondirent par un argument sidérant :
 
– Yo, muassi kitoko boye, ondimi ko vivre na moto ya logique ? Bato ya logique bazali na mayele te. Ba zoba, penza. Bolole. Tika kopesa biso ba arguments ya bozoba. Traduction pour ceux qui ne comprennent pas le lingala : "Toi une si belle femme, comment peux-tu accepter de vivre avec un homme qui raisonne selon la logique normale des choses. Ces gens-là qui ont étudié ne sont pas intelligents. Ce sont des vrais étourdis. N’utilises donc pas des arguments d’étourdis pour masquer ton manque de courage pour intégrer notre groupe »).
 
Grâce à cette anecdote, j’appris ainsi qu’il y avait une différence radicale entre d’une part les « bato ya logique », les intellectuels dont je faisais parti, qui croient qu’il existe une éthique à respecter quand on est accueilli dans un pays étranger dont on doit respecter les lois, et d’autre part les « bato ya mayele », les Congolais « intelligents », qui savent qu’avec les Blancs, il n’y a pas d’éthique possible et qu’il faut leur faire payer la dette coloniale à tout prix, par tous les moyens possibles. J’apprenais aussi que « bato ya logique » sont des étourdis et qu’il ne faut pas se plier à leur logique tandis que « bato ya mayele » sont les seules ressources sur lesquelles le pays doit compter parce qu’ils savent spolier leurs hôtes en détruisant tous les principes moraux dans les relations avec eux.
 
Jusqu’à ce jour, je me demande si le malheur de notre diaspora n’est pas dans le fait que ce sont les « bato ya mayele », ces compatriotes d’une intelligence sans morale, qui construisent l’image que les autres ont de nous, tandis que les « bato ya logique », s’ils ne subissent pas le phénomène d’involution qui les conduit à rassembler aux autres compatriotes, restent dans l’ombre et au fond d’un inquiétant silence. 
 
La deuxième anecdote qui est gravée dans mon esprit est celle d’un chercheur congolais dont la situation sociale s’était subitement dégradée suite à l’effondrement de l’économie de notre pays au temps de Mobutu et à l’incapacité de notre gouvernement à assumer ses responsabilité s financières à l’égard de ses boursiers vivant en Belgique. Alors qu’il croyait que son épouse avait trouvé un petit travail de gardienne de vieilles personnes, il perdit presque l’esprit quand, suite à des informations d’amis proches, il découvrit qu’en fait, sa femme se prostituait et qu’elle s’exposait presque nue dans les vitrines de la gare du Nord à Bruxelles, pour aguicher les clients et gagner ainsi de quoi nourrir sa famille.
 
La tragédie de cet homme et de cette femme donne une autre idée de l’Europe et des conditions auxquelles elle condamne certains et certaines de nos compatriotes dont le moral se brise et se décompose complètement. Ecrasés dans leur être même par des malheurs inattendus, ces hommes et ces femmes deviennent des loques à l’intérieur de leur personnalité. Ils perdent le sens de la dignité et s’effondrent dans leur humanité. L’image qu’ils donnent du pays se grave dans les esprits des autres et forge chez nos hôtes l’idée qu’ils se font de nous et du poids de notre être.
 
Depuis que j’ai appris cette tragique histoire qui n’est que l’arbre qui cache la forêt de la prostitution des congolaises en Europe, je crois que beaucoup de membres de notre diaspora souffrent, consciemment ou inconsciemment, d’une véritable inversion du sens des réalités et des valeurs de la vie. Ils sont prêts à tout pour rester en Europe et y vivre, envers et contre tout. Cette inversion conduit le commun de nos expatriés à se comporter selon des principes qui n’ont rien à voir avec l’impératif de défendre l’image de la nation partout dans le monde. Plus grave : une sorte de perversion de l’être s’instaure et devient une pathologie profonde dont tout le monde parle actuellement.
 
A force de côtoyer l’inversion des valeurs et la perversion de l’être chez nos compatriotes, même les « Bato ya logique » finissent par être entraînés dans la même dynamique pathologique, surtout quand ces « hommes de la logique » se retrouvent dans des situations de précarité, d’exclusion et de désespoir et plongent dans la débrouillardise de survie qui est le lot de beaucoup de Congolaises et Congolais en Europe. Même aux Etats-Unis où les possibilités de s’affirmer sont de loin supérieures à celles de l’Europe, il ne semble pas que la diaspora congolaise échappe vraiment au phénomène d’inversion et de perversion qui m’ont frappé par leur vigueur pendant mon séjour en Belgique et en France. 
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Une diaspora d’espérance
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Heureusement, il n’y a pas que ce Congo du négatif parmi nos expatriés. Il existe une autre image de notre diaspora : une image positive, rayonnante, passionnante, resplendissante et magnifique, qui pousse à croire que notre pays dispose à l’étranger d’un énorme potentiel humain pour sa renaissance et sa reconstruction.  
 
Sous cet angle, il existe une extraordinaire puissance intellectuelle congolaise partout dans le monde. Trois hommes et une femme en sont des symboles : V.Y. Mudimbe (USA), Elikia M’Bokolo (France), Pius Ngandu Nkashama (USA) et Madiya Faïk-Nzuji (Belgique). Derrière ces personnalités se profile tout un monde de chercheurs, universitaires et créateurs de première importance, dont les œuvres montrent combien il serait aujourd’hui imprudent et précipité de désespérer du Congo et de son avenir. Ce qui me frappe, c’est le fait que tous ces hommes et toutes ces femmes qui vivent loin de notre pays suivent au jour le jour l’évolution de la situation de la Rdc et sont disposés, si l’occasion s’offre, à s’engager clairement et fortement dans la réimagination du destin de notre pays et dans l’invention de son avenir. Il existe aujourd’hui un forum des Congolais de l’Etranger que dirige Tshiyembe Mwayila : je vois dans cette organisation le cadre d’un travail de fond pour la renaissance et la reconstruction du Congo à partir de la sa diaspora. Une organisation du même type existe en Amérique du Nord. Beaucoup d’autres initiatives sont en train de se structurer pour la rupture avec les logiques actuelles de la crise et pour le renouveau des mentalités et des comportements sociaux. Grâce à ses forces de l’intelligence qui existent aujourd’hui partout, une immense espérance s’enfante. Il s’agit actuellement de mieux l’organiser, de mobiliser ses énergies et de vitaliser ses atouts pour la construction d’un Congo de l’espoir.
 
Il y a lieu d’être frappé aujourd’hui par la qualité des Congolais et Congolaises qui ont travaillé ou qui travaillent encore dans les grandes organisations internationales où leur génie est reconnu dans l’ensemble du génie créateur de grandes intelligences de notre temps. Lorsqu’on connaît la production théorique de Kankwenda Mbaya dans la remise en question des logiques des « marabouts » du développement entretenus par la Banque Mondiale ou le FMI ; lorsqu’on est tant soit peu informé de l’efficacité organisationnelle et de la fécondité productive d’une femme telle que Marie-France Kabedi Malangu au sein de ces mêmes institutions ; lorsqu’on s’est donné la peine de rencontrer nos compatriotes qui, à l’Unicef, à l’Unesco ou dans d’autres structures des Nations Unies, on peut considérer que notre pays dispose de tous les atouts pour maîtriser l’ordre mondial actuel, le remettre en question et le rénover en prenant notre propre sol national comme un laboratoire pour de nouvelles idées d’invention du futur économique du monde.
 
Au cours du processus électoral que notre nation a douloureusement traversé, nous avons pu nous rendre compte de la présence de fortes personnalités politiques issues de la diaspora congolaise. N’eût été le jeu délirant qui a transformé nos élections en un véritable bobard tragi-comique, nous aurions pu nous rendre compte que parmi les programmes proposés, les meilleurs et les plus solides venaient des hommes comme Alafwele Mbuyi Kalala et Oscar Kashala. Nous n’avons pas pu bénéficier de l’imagination politique et de la richesse humaine que ces hommes venus des Etats-Unis avaient à nous apporter, notamment en matière de gestion organisationnelle d’un pays et de l’intelligence géostratégique des réalités politiques dans un monde où rien ne se fait plus selon les à peu près de l’amateurisme ou les irrationalités s et les incohérences des partis politiques sans solidité idéologique ni connaissance profonde du monde tel qu’il est. 
 
Il ne servirait à rien de rappeler ici tout ce que les Congolais de la diaspora ont imposé en matière de la créativité artistique. Tout le monde reconnaît actuellement le génie de Ray Lema et de Lokua Kanza, dont le style a donné au monde une musique congolaise profondément différente de celle de nos tonitruantes stars de premier plan que sont Olomidé, Wemba, Werason ou Nyoka. Ces stars seraient-elles d’ailleurs ce qu’elles sont sans le souffle de tous nos talents expatriés. Sait-on aussi que le Coupé Décalé n’aurait pas pris l’envol qu’il a pris et n’aurait pas rayonné comme il rayonne sans la puissance de nos « Atalaku », ces animateurs géniaux dont les cris en lingala et les trépidations furieuses font de ce style de musique une véritable invention ivoiro-congolaise ?
 
Je voudrais aussi attirer l’attention sur les grands sportifs congolais comme Mutombo Dikembe, Shabani Nonda ou Claude Makelele. Dans leur brillance médiatique et leur maîtrise professionnelle du champ de leurs talents, ils sont des semeurs de rêves dans l’imaginaire de notre jeunesse. Ils libèrent des utopies, forgent des volontés et canalisent des espoirs chez nos jeunes qui pourront un jour ou l’autre s’affirmer eux aussi pour le rayonnement mondial de notre pays dans le futur.
 
Tous ces Congolais et toutes ces Congolaises sont des signes qui tranchent avec le pessimisme concernant l’avenir de la Rdc. Leur action et leur destin indiquent que notre pays n’est pas condamné à être une nation sans souffle ni perspective de développement et de progrès. Nous ne sommes pas un peuple sans ressorts internes. Au contraire, nous sommes une nation semblable à d’autres nations. Nous sommes même un peu plus que beaucoup d’autres nations si l’on tient compte de toutes les richesses de notre sol, de notre sous-sol et de toutes nos intelligences dispersées dans le monde.
 
Comment se fait-il donc que tant d’atouts ne se concrétisent pas dans des dynamiques novatrices pour la construction d’une nation à la hauteur de ses propres atouts ? Comment se fait-il que tout donne l’impression d’aller à vau-l’eau chez nous et que nous en soyons encore à affronter sans succès les problèmes vitaux les plus élémentaires : l’eau, l’électricité, l’hygiène, la santé, la nutrition, les infrastructures et l’emploi ? Qu’est-il arrivé à notre intelligence pour qu’elle soit à ce point bloquée dans ses capacités de trouver des solutions aux préoccupations vitales de notre pays ?
 
Face à ces questions, la tentation est grande de s’acharner à rechercher des causes visibles de notre ruine soit dans la position de notre pays au sein de la géostratégie et de la géopolitique de l’ordre politique international qui nous sont défavorables depuis le règne de Léopold II jusqu’à ce jour, soit dans les tares mentales et organisationnelles qui nous ont rendus apathiques et nous ont plongés dans une léthargie chronique.
 
Si ces réalités sont telles qu’on les présente aujourd’hui, la vraie question n’est pas de les ressasser indéfiniment dans des jérémiades sans fin, mais de créer des conditions de possibilité pour sortir de la crise dans laquelle elles nous ont précipités.
 
Une diaspora pour le développement de notre pays
 
La condition sur laquelle j’aimerais attirer notre attention aujourd’hui, c’est le réveil de notre diaspora comme force de promotion du développement de notre pays.
Vous aurez remarqué que parmi les grands noms qui font rayonner l’image de notre pays dans le monde au sein de notre diaspora, il n’y a pas à ce jour de grands industriels, pas d’hommes d’affaires de niveau mondial, pas d’entrepreneurs capables d’entrer en compétition avec des caïmans de grands conglomérats internationaux. Cette absence de notre diaspora sur la scène économique est significative. Elle traduit un état d’esprit : une certaine vision de la richesse et de son utilisation.
 
Jusqu’ici, on peut noter que les grandes fortunes de notre nation sont essentiellement d’origine politique. Elles sont liées au pillage de nos richesses par une oligarchie que le régime de Mobutu avait constituée. Avec cette classe politiquement créée de toutes pièces, il n’a pas été possible pour nous de produire une véritable élite économique et une énergie de créativité financière ayant une ambition mondiale. Au lieu d’une mentalité de créativité dans ces domaines, notre pseudo élite s’est perdue dans un esprit de thésaurisation qui a plus enrichi les banques étrangères que notre pays. Avec un tel esprit, nous ne pouvions ni disposer des conditions réelles de prospérité dans la compétition mondiale ni nous doter d’une volonté de devenir un pays riche au sens créatif du terme. Tout notre peuple ne pouvait mouler sa vision de l’économie et de la production des richesses que selon le modèle de l’oligarchie mobutiste dans l’étroitesse de ses perspectives. Ce modèle n’a pas été seulement celui du principe du « voler et thésauriser » ou du « piller et mettre en banque » le butin politiquement acquis, mais aussi celui d’accumuler pour dépenser de manière ostentatoire et impressionner le petit peuple que les hommes du pouvoir ont appauvris de fond en comble.
 
Alors que notre diaspora a pu innover et s’imposer dans le domaine de la pensée, de la créativité artistique et des sports, elle n’a pas eu la même réussite dans le domaine de la créativité artistique. En fait, elle n’a pas de bases mentales pour s’engager économiquement dans la compétition mondiale en vue de rentabiliser nos atouts nationaux pour reconstruire économiquement notre pays. C’est pour cette raison que les entreprises étrangères font main basse sur nos richesses et que les grands conglomérats mondiaux se jettent sur nous comme des oiseaux de proie.
 
Puisque nos expatriés sont dans des conditions de mieux observer et de mieux apprendre la logique par laquelle s’organise le jeu économique et financier par lequel les pays riches s’imposent dans l’ordre mondial actuel, on devra attendre d’eux une révolution mentale et des initiatives d’une autre dimension que celle des petits hommes d’affaires dont nos musiciens ont pris l’habitude de vanter les fortunes dérisoires. Si nous voulons un développement concret de notre pays aujourd’hui, nous devons savoir qu’une impulsion décisive devra venir de notre diaspora et que celle-ci devrait s’organiser pour se constituer en pôle de puissance, à la manière de la diaspora juive, par exemple. Il ne s’agit plus de s’enfermer dans la logique de petites aides aux familles ou de la récupération de vieilles voitures à envoyer pour vente au pays, mais plutôt d’entrer dans la logique de la construction des fortunes communes pour des projets sur le terrain. Des initiatives de grande envergure devraient être prises dans ce sens. Sans cette dynamique, nous aurons une diaspora qui ne sera d’aucune utilité pour notre nation.
 
Le deuxième domaine dans lequel la diaspora congolaise devrait s’investir radicalement est celui du renouveau et de l’innovation politique en Rdc. A l’heure actuelle, tous les signaux indiquent qu’une dictature cherche à s’installer par la terreur. Dans un contexte où les gouvernants prennent conscience de leur incompétence, de leurs limites dans la gestion des affaires et de leur incapacité à mener une politique de développement concret et durable, la perspective de dictature est le seul moyen dont ils disposent pour se maintenir au pouvoir et assumer tant soit peu le rôle de marionnettes capables de servir tranquillement les seigneurs qui les agitent. S’il n’y a pas dans la diaspora des réseaux de résistance, de dénonciation et de recherches d’alternatives crédibles, le pays sera bientôt totalement sous le règne d’un kabilisme de fer, comme il fut dans le temps sous la coupe d’un mobutisme de plomb. Le fait que le président de la République n’ait déjà plus d’autre alternative que le pouvoir dictatorial exercé par son oligarchie est le signe que les dirigeants manquent d’imagination politique. Il faudra que la diaspora, face à notre peuple écrasé par la misère et brisé par le nouveau despotisme tropical qui s’installe, trouve la force de s’organiser et de lutter, non pas par les armes et la violence destructrice, comme le pensent les Congolais de l’Institut Kadhafi en Libye, mais par de nouvelles idées mobilisatrices et par la construction d’organisations politiquement créatives reliés en réseaux de réflexion et d’action, autour de nouveaux leaders qui assument le rôle de réelle alternative, en relation avec les forces de résistance à l’intérieur du pays. J’insiste sur le fait que le combat doit être politique et non militaire. Nous n’avons plus le droit de nous perdre dans de nouvelles guerres qui ne feront que plonger la nation au fond du gouffre et donneraient aux forces de la violence l’occasion de détruire plus encore qu’ils n’ont détruit le pays et de libérer leur voracité prédatrice dont nous connaissons actuellement l’infinie capacité de nuisance. La faiblesse de nos dirigeants actuels est politique, psychique et intellectuelle. Leur talon d’Achille, c’est leur déficit de pensée, leur incapacité à se faire prendre au sérieux par notre peuple et leur incurie politico-organisationnelle. Sur ce plan, les forces politiques de la diaspora, si elles s’organisent en un mouvement qui puisse incarner vraiment l’espérance, peuvent conduire la nation à des combats non violents, capables de briser l’étau de la dictature qui se met en place. En clair, il faut amener le peuple congolais à perdre foi en nos dirigeants actuels et à faire ce qui a été fait pour fragiliser Mobutu dans le temps : ignorer complètement le pouvoir politique qui nous gouverne et organiser de nouveaux lieux de politique à la base, aux échelles locales de l’action citoyenne. La diaspora pourra mobiliser intensivement cette base en nourrissant ses ambitions créatrices.
 
On comprend que la bataille idéologique et l’investissement de l’imaginaire de notre peuple par des structures de production de nouvelles représentations de nous-mêmes sont essentiels. Le pays n’a plus de moteur pour le conduire à penser son avenir et à nourrir son imaginaire en vue de sortir de la misère actuelle qui l’accable. Les forces intellectuelles de la diaspora ont le devoir de nouer des liens d’idées libératrices avec notre peuple grâce à une production intellectuelle et à une animation culturelle à partir des moyens qu’offre aujourd’hui l’espace mondial de diffusion et d’action. Beaucoup d’initiatives existent dans ce domaines : sites sur l’Internet, maisons d’éditions, feuilles d’informations, etc. Ce qu’il convient de faire, c’est de creuser des canaux de travail sur le terrain au pays pour une révolution des esprits. Les églises et les organisations de la société civile peuvent devenir des courroies de transmission entre l’innovation politique de la diaspora et les forces locales de créativité. Plus clairement : il faut gagner la bataille de l’imaginaire dans le contexte actuel où notre peuple comprend de pus en plus que le pouvoir qui nous dirige n’a rien d’autre à offrir que le délire et le vertige d’une nouvelle dictature insensée.
 
Le dernier domaine sur lequel il est bon d’attirer l’attention de notre diaspora, c’est celui du lobbying auprès de toutes les organisations que le destin du Congo intéresse dans le sens positif du terme. Si notre disposa s’organise au point de devenir une communauté socialement et politiquement significative, capable d’avoir des lobbies efficaces comme le lobby juif au Etats-Unis et en Europe, par exemple, nous pourrons peser sur les politiques étrangères des nos pays hôtes et nouer des liens avec leurs organisations de lutte pour les droits humains. Nous pourrions ainsi montrer à la face du monde ce qu’est réellement le pouvoir qui dirige la Rdc.
 
Nous pourrions aussi avoir un impact décisif sur les opinions publiques d’Europe et d’Amérique afin de montrer la vraie face du soutien que leurs gouvernements apportent à la dictature naissance en Rdc. Lobbying et action sur l’opinion publique seraient ainsi des leviers pour détruire dans l’œuf les velléités de despotisme tropical qui agitent l’esprit de Kabila Kabange et de ses faucons assoiffés de violence, de sang et de pouvoir absolu.
Conclusion
Face à la situation globale de notre pays, j’interpelle donc toutes les forces vives de la diaspora congolaise pour une action de transformation profonde de l’image du Congolais et du Congo à l’étranger. J’en appelle à leur attachement au pays pour que naissent des mouvements d’engagement politique, d’investissement économique, d’animation culturelle, de plaidoyer efficace et d’impact sur l’opinion publique à l’étranger en vue de faire vivre une alternative crédible à la ligne politique qui s’impose en Rdc aujourd’hui. Si un travail de fond ne se fait pas dans ce sens dès maintenant, qu’on ne s’étonne pas quand notre nation deviendra bientôt une nation d’esclaves et d’abrutis. Est-ce là l’avenir que nous voulons ?
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Prof. Kä Mana (Congo One, Mise en ligne le 07-07-07)
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Publié  par Beni-Lubero Online le 7 juillet 2007  

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