La Guerre qui ne dit pas son nom

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Les informations que nous recevons, pour ainsi dire quotidiennement, de l’Est du Congo illustrent de manière remarquable que l’une des manières de pratiquer la désinformation, est de noyer les gens sous une abondance apparente de nouvelles. Celles qui occupent le devant de la scène sont contradictoires, et celles qui devraient retenir l’attention par leur importance sont noyées dans la masse. C’est l’histoire de « La Lettre Volée » d’E.A. Poe : où cacher mieux un document que dans amas de documents de rebut ?
 
La guerre des uns et la guerre des autres  
 
Human Rights Watch vient de publier un rapport. Et, franchement, on se demande quel numéro donner à un rapport sur les atrocités commises dans l’Est du Congo, tant il y en a déjà eu, de toutes provenances : organisations internationales, organisations non-gouvernementales humanitaires, société civile congolaise, autorités provinciales, locales, municipales et jusqu’aux chefs coutumiers…
 
Tous ces rapports disent la même chose : les meurtres, les pillages et les viols continuent, et ils n’ont jamais cessé, ni jamais diminué d’intensité.  
 
D’autre part, différentes instances, un peu partout dans le monde, et en particulier, très récemment, la Chambre belge des Représentants, ont voté des motions condamnant ces faits et appelant à y mettre un terme de toute urgence. Le vote des parlementaires belges revêt même un intérêt particulier, non seulement parce que le texte, proposé par le député MR Daniel Ducarme, a été voté à l’unanimité, mais aussi parce qu’il souligne que, dans le contexte qui est depuis une quinzaine d’années celui du Congo oriental, il faut considérer ce que l’on appelle très pudiquement des « viols » ou des « violences sexuelles » et qu’il serait plus approprié de nommer des tortures stérilisantes, sont elles-mêmes des actes de guerre et font donc partie intégrante des opérations militaires.
 
Nous croyons même qu’il faut aller plus loin et les considérer comme l’acte de guerre par excellence dans cette guerre-là !  
 
Or, l’on continue imperturbablement à considérer ces actes de la même manière qu’on l’aurait fait pour des actes commis, disons, en Europe en 1940/45. Alors, il était logique de considérer que « la guerre » désignait les échanges de tirs et bombardements divers entre les militaires, et que les pillages et les viols, comme toute autre violence exercée contre les civils[1], étaient le plus souvent des actes individuels commis en marge de la guerre proprement dite.
 
Autrement dit, dans ce contexte-là, l’intensité de la guerre se mesurait à l’intensité de la canonnade, et les exactions étaient un épiphénomène. En outre, les viols étaient des viols au sens classique du mot : des rapports sexuels obtenus sous la contrainte. Ils visaient donc à l’utilisation de la femme comme partenaire sexuelle, non à sa stérilisation, a sa destruction physique, morale ou sociale[2].  
 
Dans le contexte de la guerre congolaise, au contraire, il s’agit moins de jouir de la femme sans lui demander son avis, que de la détruire par des actes qui, d’ailleurs, n’ont plus qu’un lointain rapport avec la sexualité. Forcer un pénis dans un vagin non-consentant peut encore passer pour de la sexualité. Quand on se met à y planter des piquets, des baïonnettes, des grenades et Dieu seul sait quoi encore, on est dans la torture pure et simple et si un mot vient spontanément à l’esprit, c’est celui de sadisme, et non de sexualité.
 
Et, pour peu que l’on considère la guerre de l’Est du Congo comme ce qu’elle est et ce qu’elle a toujours été dès l’origine : non pas une « guerre civile congolaise[3] » mais une guerre d’agression visant à conquérir de l’espace vital au détriment du Congo (et dans une partie riche du Congo, ce qui ne gâte rien), il est logique qu’il en soit ainsi puisqu’il s’agit de faire de la place en se débarrassant des populations qui encombrent les territoires convoités. La torture stérilisante est donc une sorte de « génocide à retardement ». On se débarrasse des encombrants moins par le massacre direct qu’en compromettant définitivement leurs chances de se reproduire.  
 
Il faut donc apprécier la guerre à l’Est du Congo avec des critères et, si l’on veut, une échelle de mesure à l’inverse de celle qui était relevante pour les guerres du passé : l’intensité d’une guerre, désormais, se mesure à l’intensité des tortures stérilisante (et accessoirement à celle des meurtres, pillages et exactions au détriment des populations civiles) et ce sont les coups de canon et autres composantes classiques des affrontements entre soldats qui ne sont qu’une écume secondaire…  
 
Signature
 
Quelques faits, à propos de ces tortures stérilisantes, devraient être de nature à orienter les réflexions.
 
1)     Des tortures ayant pour but non de profiter sexuellement des femmes ou de corser le sexe par le sadisme, mais de les rendre définitivement incapables d’enfanter ont fait leur apparition historique durant le génocide de 1994 au Rwanda.
 
2)     Les témoignages font également état d’autres méthodes de torture et de meurtre, comme le « shampooing à la rwandaise » qui elles ont agrémenté les luttes ethniques au Rwanda depuis 1959.
 
3)     Un certain nombre de viols (cette fois au sens sexuel du terme) ont concerné des hommes. Il est évident que cela renvoie à des sociétés où l’homosexualité est chose courante. Or, elle est rarissime au Congo. Elle est par contre bien tolérée, dés avant la colonisation, dans les civilisations des Grands Lacs, notamment au Rwanda et encore plus en Ouganda [4]. Dans ces sociétés, elle était surtout l’attribut des classes dominantes, c’est-à-dire, pour le Rwanda, avant tout des Tutsi.  
 
Sans vouloir tirer de ces indices plus qu’ils ne contiennent, n’est-ce pas un peu beaucoup d’éléments « interlacustres » pour une « guerre civile congolaise » ?   
 
La Monuc sur une autre planète  
 
Pendant ce temps, la MONUC, l’ONU et même, parfois, le gouvernement de Kinshasa [5] continuent à parler de « la situation qui s’améliore » et de « poches résiduaires d’insécurité à l’Est ».
 
L’ONU a été mise en place pour éviter, si possible, la guerre et, de toute façon, on serait mal venu de reprocher à qui que ce soit d’essayer toutes les solutions, même apparemment absurdes, pour l’éviter ou pour y mettre fin. Certes, les caffouillazibules mal ficelés que l’on a imposés au Congo, depuis la transition et le dinosaure à tête multiples dénommé « 1+4 », jusqu’aux accords de Goma et au « processus Amani » ont toute apparence d’avoir été inventés, au cours d’un cauchemar, par une assemblée de diplomates ivres, mais on aurait tort de reprocher à la MONUC de s’y être embarquée, puisqu’il s’agissait d’éviter la guerre.
 
On aurait tort de lui reprocher de s’y être embarquée, c’est vrai, mais par contre on ne peut en dire autant de l’optimisme béat avec lequel la MONUC assiste à la poursuite de la guerre (la vraie, celle des tortures stérilisantes) en ne faisant jamais état, tout au plus, que de « retards » dans l’application de ces divers processus alors que même la fausse guerre (celle des combats entre militaires) n’a jamais cessé.
 
Que l’ONU se sente une obligation de réussir dans ses missions est tout à son honneur. A condition de ne pas proclamer qu’elle a réussi quand elle échoue lamentablement ! Or, c’est ce qu’elle est en train de faire ! Et, bien sûr, des affaires comme celle du colonel Chand Saroha, qui a récemment éclaté, où il s’avère que c’est un admirateur de Nkunda qui a eu la responsabilité de surveiller le point stratégique de Sake, comme diverses affaires de trafic d’armes et de matières précieuses, font que l’on n’est, finalement, pas trop étonné que le rôle de la MONUC soit , finalement, moins celui d’une barrière que d’une passoire.  
 
La question qui se pose est surtout celle-ci : qu’est-ce qui déterminera l’attitude future de la « communauté internationale » et de l’ONU : la situation réelle, la guerre qui continue et Goma /Amani = piège à cons, qui est universellement connue tant les rapports s’accumulent ? Ou la situation rêvée par la MONUC ?
 
Il y aurait urgence à le savoir !
Menaces
Les déclarations de Chand Saroha (ce colonel onusien qui aimait tant Nkunda), surtout si on les met en rapport avec différentes dénonciations, protestations et manifestations de la population locale du Kivu, ne peuvent avoir qu’un seul sens : la MONUC, à plusieurs reprises, a eu un comportement qui n’était pas neutre, mais pro-Nkunda. Ce qui revient à dire pro-rwandais.
 
Par une de ces coïncidences qu’on a vraiment du mal à attribuer au hasard, le jour-même où le communiqué de la MONUC désavouant Saroha était publié, et faisait donc apparaître ce « nkundisme » de la MONUC au grand jour, un journal anglophone de Kigali (The New Times) publiait un article faisant état des révélations de rapatriés ex-FDLR accusant la MONUC et les FARDC d’un comportement tout à fait opposé. A peu de choses prés, la MONUC et l’armée congolaise sont une sorte de supermarché où les FDLR font leurs petites courses d’armes et de munitions… (Voir à ce sujet, sur CongoForum anglais, l’article http://www.congoforum.be/en/nieuwsdetail.asp?subitem=1&newsid=145838&Actualiteit=selected)
 
On est bien sûr en droit de se poser des questions sur la concordance parfaite, dans le temps, de ces « révélations » avec celles de la MONUC. Incriminer le hasard est malaisé, compte tenu de ce que la presse rwandaise est « aux ordres » ; Quant aux « témoignages » des ex-FDLR rapatriés, qui ont beaucoup à se faire pardonner et maintes raisons de se faire bien voir à leur retour en des lieux où le sort des « génocidaires » est suspendu au-dessus de leurs têtes, on ne peut que les trouver, à tous le moins, fortement sujet à caution !  
 
Le but de cette publication peut bien sûr être, d’abord, à usage interne : faire savoir aux Rwandais qu’il y a au-delà de la frontière Ouest une véritable menace sous les traits de FDLR armés jusqu’aux dents. Il peut aussi tendre à embarrasser la MONUC et à éviter que trop de pression ne soit mise sur Nkunda. Cependant, ces considérations ne sont certainement que secondaires, et le véritable but de ces « révélations sur mesure » apparaît clairement à plusieurs reprises dans l’article : il s’agit de remettre en question les accords de Nairobi, les seuls qui lient le Rwanda et ont été conclus, circonstance aggravante, en présence de Condolezza Rice.
 
Les accords de Goma et le « processus Amani » qui ne mérite vraiment pas son nom ont été des clowneries à l’usage interne des Congolais et Nkunda a montré quotidiennement qu’il se fout de ce chiffon de papier comme de sa première chemise.
 
Nairobi, c’est plus sérieux et il est nécessaire de disposer de « révélations » pour les mettre au panier. Mais il est évident que tout cela ne peut signifier qu’une chose : le Rwanda entend reprendre lui-même la guerre dans l’Est du Congo.
 
Il ya deux jours, la presse ougandaise (aussi peu libre que sa consœur rwandaise) s’est elle aussi mise à faire état des menaces que feraient peser sur sa sécurité les rebelles de l’Armée démocratique de résistance, réfugiés eux aussi dans un « sanctuaire » en RDC.
  
Faudra-t-il que les agresseurs reprennent la guerre « chaude » sous le nez de la MONUC pour la réveiller ? Et sera-ce suffisant ?
© Guy De Boeck, Dialogue des Peuples, le 21 juillet 2008
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[1] Il y a bien sûr les massacres, comme celui d’Oradour sur Glanes. Il faut toutefois remarquer qu’ils ont souvent été l’œuvre d’unités SS, c’est-à-dire d’unités qui étaient des milices politiques du parti nazi, et que d’autre part ils avaient en général un caractère de représailles, ce qui les liait d’une certaine façon, aux opérations militaires proprement dites.
 
[2] Les organisations de femmes congolaises ont publié suffisamment de faits, d’explications et de documents à ce sujet pour qu’une description détaillée soit superflue ici.
 
[3] La « guerre civile congolaise », supposée opposer des camps présentés comme « de valeur (ou non-valeur) égale » a servi à justifier l’attitude d’équidistance adoptée par la communauté internationale en général et la Belgique en particulier. Et, dans le cas de la Belgique, cela eut lieu malgré la prise de position, en 2003, des ONG qui d’ailleurs, par la suite, ne furent pas conséquentes avec ce qu’elles avaient adopté. Les meilleurs historiens sont d’avis que le régime de Léopold II a coûté au Congo entre 4 et 8 millions de vies. Comme il y a déjà eu au bas mot 5 millions de morts dans l’Est du Congo, notre performance actuelle se situe donc dans la même « fourchette » ; Léopold II peut être fier de ses héritiers. Pouvons-nous être fiers de nous-mêmes ? C’est une autre question !
 
[4] Il n’y a pas de quoi crier à l’homophobie ou au racisme. Le fait de dire qu’il peut y avoir des détraqués sadiques parmi les homosexuels n’affirme rien sur ce groupe dans son ensemble. Et dire que l’homosexualité était pratiquée dans le Rwanda et le Buganda traditionnels signifie simplement que leur attitude ressemblait à celle, par exemple, de la Grèce classique. Etre comparé à Platon et Aristote n’est pas, à notre connaissance, une insulte !
 
[5] Celui-ci est profondément divisé sur la question. Certains ministres seraient d’avis d’avoir un langage beaucoup plus franc, d’avouer, par exemple, qu’il n’y a pas eu de « défaite » à Masheka, mais bien un ordre de retraite pour ne pas se heurter ouvertement à l’armée rwandaise, ou de faire état des éléments qui prouvent l’implication quotidienne et permanente du Rwanda dans les hostilités. Il semble bien que cette tendance ait eu le dessous. L’un de ses représentants est Lambert Mende, qui l’on vient de découvrir des poux dans la chevelure à propos de sa politique aux Hydrocarbures. Coincidence? 
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