La partition du Congo

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Des parlements dits démocratiques aux stations de ski. La politique se joue ailleurs…
 
Dans un article intitulé "De la guerre de l’AFDL au Congo Oriental", Freddy Mulumba Kabuayi lance un appel pathétique aux élites congolaises. Il dit pratiquement ceci: "Tant que les élites congolaises n’auront pas pris conscience, nous nous acheminerons vers la partition de la République démocratique du Congo. Cette partition qui fut l’objectif du déclenchement de la Guerre en 1996 avait échoué à cause de la résistance de la population qui tient à l’unité du pays. Aujourd’hui, les ennemis du Congo ont changé de méthodes. Ils ont choisi de pourrir la situation à l’Est du pays pour nous mettre devant un fait accompli. Bref, la création de la république du Congo Oriental dans la région des Grands Lacs." (Cfr Le Potentiel du vendredi 16 mai 2008). Pour étayer son hypothèse, Freddy Mulumba évoque le roman du britannique John Le Carré publié en 2006 et intitulé "Le Chant de la Mission" dans lequel il note ce qui suit: « Rien que les théoriciens avant-gardistes, néoconservateurs en vue, des sommités de la géopolitique. Le genre de types qui se réunissent dans des stations de ski pour décider du destin des nations. Ce n’est pas la première fois qu’ils se penchent sur le Congo oriental, et qu’est-ce qu’ils y voient ? L’anarchie comme résultat probable de prochaines élections, les Chinois qui grattent à la porte pour rafler toutes les matières premières. Alors que faire ? Les Congolais n’aiment pas les Américains, et c’est réciproque. De leur côté, les Rwandais méprisent les Congolais, ils sont disciplinés et surtout efficaces. Alors le plan américain, c’est de consolider la présence économique et commerciale du Rwanda au Congo oriental jusqu’à la rendre incontournable. Ce qu’ils veulent, concrètement, c’est une annexion en douceur, et ils comptent sur un coup de main de la Cia. » A cette citation, il ajoute une note importante en indiquant qu’"à titre de rappel, John Le Carré a séjourné au Kivu durant quelques semaines avant de terminer son roman intitulé « Le Chant de la Mission ».
 
Il est possible que "le petit article" de Freddy Mulumba n’ait pas retenu l’attention de plusieurs de nos compatriotes. Pourtant, il est trop riche en informations et en enseignements. Nous allons essayer d’en tirer quelques-uns. 
 
I. Les oligarques qui décident ne sont pas au Parlement 
 
Ce dont les élites congolaises doivent prioritairement prendre conscience est le fait que depuis la seconde moitié du XXème siècle, "l’imposture démocratique" a pris la place du principe démocratique (accordant la priorité au débat participatif sur les questions d’intérêt public). Quand nous parlons de la naissance de "la jeune démocratie au Congo", nous témoignons d’un retard d’au moins un siècle sur la marche réelle du monde. Nous reconduisons un système de gestion du pouvoir politique vidé de toute sa substance. Les décisions sur cette marche se prennent désormais dans "les stations de ski", dans les bureaux climatisés des cosmocrates et dans ceux des "experts monétaires". Explicitons.
 
Si l’ouverture du marché congolais aux Chinois a provoqué le courroux de l’Union Européenne qui clame tout haut qu’elle est déçue du Congo qu’elle a porté à bout de bras (après Laurent-Désiré Kabila) pour qu’il soit mis à l’agenda de la communauté (dite) internationale et qu’ il devienne "une jeune démocratie", c’est entre autres parce que "la monoculture européenne de la démocratie" n’a plus grand-chose à voir avec le principe démocratique. Depuis les années 1970, "les gouvernements européens (…) ont finalement choisi d’abdiquer leurs pouvoirs de décision concernant les problèmes de fond en faveur des "experts monétaires". C’est une voie (…) qui privilégie le "plébiscite des marchés mondiaux" sur un "plébiscite des urnes", certes plus évident, mains incompétent." (L. CANFORA, L’imposture démocratique. Du procès de Socrate à l’élection de G.W. Bush, Paris, Flammarion, 2002, p.45) Les Constitutions taillées sur mesure par "les experts" (occidentaux) ne s’écartent pas de cette voie.
 
Nos députés l’ont appris à leurs dépens, quand, malgré leurs arguments-massues opposés à la signature de la Convention de collaboration entre notre pays et la Chine, ils ont entendu le Ministre chargé de ces contrats évoquer un article de la Constitution et affirmant que tout débat était exclu sur ces questions et qu’il n’était là que pour les informer.
 
A ce point nommé, il y a beaucoup plus à désapprendre qu’à apprendre. La démocratie à l’occidentale est un système de gouvernement plébiscité par des oligarques (politiques et économiques) pour le triomphe du "turbo-capitalisme". En d’autres mots, il s’agit "des minorités organisées" qui, à un certain moment de l’histoire du monde, ont décidé de transférer le pouvoir de la gestion de la chose publique à "des experts" non-soumis au contrôle de ceux qui se considèrent, au Nord et au Sud du monde, comme étant "les représentants du peuple".
 
Les héritiers de "la monoculture démocratique occidentale" ne se sont pas encore suffisamment rendu à l’évidence qu’il y a eu une "modification radicale intervenue, dans la seconde moitié du XX siècle, dans le partage des pouvoirs au sommet des pays qui comptent: la transmission de l’autorité décisionnelle aux "experts monétaires", et donc aux grands instituts de crédit dépourvus de toute "légitimation électorale". Et ce sont eux qui exercent le pouvoir, lequel revient désormais au capital financier et aux stratégies établies par les "experts"". (Ibidem, p.46) Il est de plus en plus établi que ce sont "les théoriciens avant-gardistes", "néoconservateurs en vue", "des sommités de la géopolitique", le genre de types qui se réunissent dans des stations de ski qui décident du destin des nations, à commencer par celui des U.S.A. Donc, "même aux Etats-Unis, la démocratie n’existe pas, puisqu’une bonne partie de la population est exclue de droit et de fait de l’espace politique (…)". (Ibidem, p. 32) Les idées de ces "sommités" sont enseignées dans les universités et "les fondations" les légitiment. Les think tanks se chargent des les répandre à travers des actions de lobbying. Voilà comment la démocratie et la pensée sont enchaînées sans que nous soyons sûrs qu’elles pourront briser ces chaînes demain. (Lire S. GEORGE, La pensée enchainée. Comment les droites laïque et religieuse se sont emparées de l’Amérique, Paris, Fayard, 2007)
 
Quand les filles et les fils de notre peuple, fatigués de subir les effets nocifs du turbo-capitalisme, exigent des actions d’envergure pour briser rapidement le joug de leur servitude, ils ne comprennent pas toujours qu’ils ont affaire, non pas à des individus isolés, mais à un système oligarchique mouvant et réorganisateur! Quand ils estiment qu’il y a trop de théorisations et peu d’actions, ils sous-estiment la puissance de ce système sur "les théoriciens avant-gardistes" et "les néoconservateurs" qui le protègent au quotidien. 
 
II. L’instrumentation des chiens de garde 
 
"Les théoriciens avant-gardistes" du nouveau désordre mondial enchaînent la pensée en instrumentant les sentiments de certaines minorités, chiens de garde de leur hégémonie. Ils font des extrapolations. Dans la citation susmentionnée, du mépris que Kagame et ses bandits ont pour les congolais(es) adeptes de la "BMW" (Beer, Money, Wife), ils concluent au "mépris des Rwandais pour les Congolais". Du refus de l’instrumentation des Congolais(es) par "les sommités" du nouveau désordre mondial, ils concluent au manque d’amour des Congolais(es) pour les Américains et réciproquement. Comme si tous les Américains étaient réductibles à "ces néoconservateurs", affairistes et abonnés des stations de ski et tous les Congolais aux hommes et femmes liges du nouveau désordre mondial. Ces "sommités" font tourner à plein régime la politique de "diviser pour mieux régner". Les Congolais, les Rwandais et les Américains vaincus moralement et spirituellement se laissent prendre à ce jeu qui se fait dans les stations de ski et très loin des Congrès, des Sénats et des Parlements, au nom de "l’imposture démocratique".
 
Malheureusement, le soutien dont il bénéficie dans les universités, dans les médiamensonges et les think tanks lui procure quelque crédibilité favorisant l’ensorcellement des cœurs et des esprits! Et le bien le plus précieux dont disposent ces peuples-l’intelligence- est exploité abusivement !
 
Pourtant, ces "sommités" n’ont besoin que de diviser l’Afrique Centrale, de la kosoviser pour livrer ses richesses en pâture à l’empire et aux cosmocrates (multinationales) en soutenant quelques chiens de gardes "disciplinés et efficaces" pour le besoin de la cause!
 
En effet, l’empire vit de cette politique mensongère. Ceux d’entre nous qui lisent savent qu’il est en train de se préparer à attaquer l’Amérique Latine (unie) en ayant la Colombie comme "base arrière". (Lire R.ZIBECHI, le retour de la Quatrième Flotte: un message de guerre à l’Amérique Latine, ou M. COLLON, Petit inventaire de la désinformation: 10 guerres, 10 médiamensonges, dans www. michelcollon.info.)
 
L’empire (de la honte) n’a jamais eu de respect pour les valeurs promotrices de la vie et de la démocratie.
 
Malgré cela, nous continuons à croire qu’il est une démocratie et qu’il peut défendre les petits et les laissés-pour-compte de nos pays. Nous avons du mal à croire que l’Europe officielle s’est américanisée depuis belle lurette!
 
Exceller dans le désapprentissage des théories véhiculées par "les universités" et "les fondations" nous aiderait à mieux nous armer pour notre lutte d’autodétermination. Aussi, ne devons-nous pas nous leurrer en croyant que notre libération viendra d’une majorité de Congolais(es) convertie aux valeurs de la vie et aux vertus du "multilogue". Non. Ce sont "des minorités organisées" (creusant leur propre tradition politique et étudiant de manière critique les traditions des autres) qui dirigent le monde en entraînant les autres. Le Congo a besoin de "ses minorités organisées" (à tous les niveaux de l’organisation de la société) qui sachent travailler avec les réseaux d’autres minorités organisées au Sud, à l’Est, à l’Ouest et au Nord du monde.
 
Ce défi ne se relève pas à partir de pauvres contacts virtuels sur Internet; même si les médias alternatifs de tout genre sont une nécessité! Il est plus exigeant. En sus, le relever ne pourrait pas se passer d’une tension éthico-morale soutenue sur le temps…démonétisant "les échanges marchants" en tant qu’unités de mesure toutes les valeurs promotrices de la vie et du bonheur collectif partagé. 
 
J.-P. Mbelu
Bruxelles-Belgique
Beni-Lubero Online
 
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