La symbolique du Mbanulo chez les Nande

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Pour une inculturation du sacrement de réconciliation chez les Nande de la R. D. Congo

 

Par  Emery-Justin KAKULE MUVAWA, mccj (bibolais@yahoo.ca)

Caire, Egypte

Beni-Lubero Online

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Dans la mission évangélisatrice de l’Eglise, l’inculturation du message révélé au cœur de chaque culture demeure une de plus importantes préoccupations. Plus que jamais l’Eglise, dès la veille du troisième millénaire, s’est trouvée dans la nécessité de porter la force de l’Evangile au cœur de la culture et cultures humaines. Il suffit, pour s’en convaincre de jeter un coup d’œil sur les textes du Magistère parus dans la seconde moitié du XX ème siècle. Dans les lignes réformatrices du second concile œcuménique de Vatican II (1960-1965), citons, à titre illustratif, l’Exhortation Apostolique Post-synodale Evangelii Nutiandi de sa Sainteté Paul VI, en 1975.
Au sujet de l’inculturation, il importe déjà de saluer et louer les efforts de l’Eglise d’Afrique qui s’oriente décidément dans la nouvelle optique. Au cours de leur synode de 1994, nos pères les Evêques ont bien souligné la priorité de l’inculturation et l’impérieux et nécessaire besoin d’y travailler (Ecclesia in Africa, 59-64).
S’il est de problèmes qui préoccupent les théologiens africains, la pratique des sacrements en terre africaine est un de plus récurrents. Nous, nous proposons dans tout le septénaire sacramentaire de parler du sacrement de réconciliation. La tendance à la baisse, voire la chute vertigineuse des confessions n’est plus à prouver.
Parmi les raisons à la base de cette crise pénitentielle, nous estimons que le dénuement du rite de réconciliation est plus lourd des conséquences. En effet, la confession classique importée en l’Afrique de l’occident par les missionnaires s’est réduite à un simple processus verbal à peine souligné d’un geste de main droite. Son cadre de célébration est un ‘‘meuble à peine fermé’’, le confessionnal pour style; et son style, un entretien rapide et chuchoté, à peine audible, entièrement centré sur le domaine privé et personnel (voire intime), où se récite rapidement des listes stéréotypés de péchés comprenant parfois des choses insignifiantes, reprises de confession en confession[1]. François Kabasele a-t-il raison de se demander : « Pourrait-on imaginer la catastrophe que peut provoquer ce dénuement du cérémonial pénitentiel en Afrique où c’est tout l’homme, corps et esprit, dans son environnement cosmique, qui est impliqué dans les célébrations des sacrements ? Or toute célébration suppose essentiellement une foule nombreuse s’assemblant en un lieu pour un événement festif et solennel »[2].
De nos jours, en effet, les procédés pénitentiels occidentaux, caractérisés par la routine et l’isoloir du confessionnal et comprenant des rites pauvrement étoffés, perdent de plus en plus de leur impact en Afrique[3]. Certes, cela n’invalide pas, pour autant, la démarche pénitentielle individuelle en tant que telle, mais exige de la penser autrement. Dans ce contexte, la formulation d’un cérémonial pénitentiel proprement africain veut relever le défi en répondant aux aspirations profondes des chrétiens reconnaissant tous les bienfaits de ce sacrement.
Dans le but de proposer une réponse à cette injonction pressante, nous n’empruntons pas mille chemins. Le rite de réconciliation chez les Nande de la République démocratique du Congo peut nous offrir des atouts, des ‘‘matériaux profanes et religieux utilisables pour la communauté ecclésiale’’[4]. En analysant l’élément central ce rite de réconciliation (mbanulo, dédommagement), notre visée consiste fondamentalement à proposer à la pastorale en milieu nande, une piste liturgique pour juguler la crise qui endeuille déjà la pratique du sacrement de réconciliation. Avant d’esquisser le déroulement et la sémantique du rite mbanulo, force nous est de circonscrire les limites de la conception nande du péché.
La tradition africaine, on le sait, regorge de beaucoup d’interdits. La culture nande ne s’y soustrait pas. Le nande est tenu à l’observance de la loi coutumière par la soumission aux interdits. Leur strict respect est à la base de la paix et de la concorde au sein de la communauté humaine, de la famille, du clan. Leur violation, par contre, entraîne des sanctions au sein de la communauté même. Cette notion n’est pas loin de celle du tabou, qui est l’interdit de l’ordre religieux, social et moral, lié à quelque chose de prohibé dans une société donnée[5].
Malgré la rigueur morale, il n’est pas étonnant de voir certains membres de la communauté dévier du droit chemin en transgressant la loi coutumière. C’est cette déviation que le nande traduit par le concept ‘erilolo’, c’est-à-dire faute, manquement, transgression, péché.
De ce chef, la culture nande considère comme faute, ‘erilolo’, tout manquement volontaire ou non, à n’importe quelle prescription ou défense coutumière et qui est sanctionné du moment qu’il est connu des autres[6]. La transgression des pratiques de la coutume et le non-respect des valeurs communautaires constituent un motif suffisant de condamnation pour un nande.
Pour ce dernier, en effet, le pire des maux est ce qui tue la vie en communauté, celle-ci étant le plus grand trésor hérité des ancêtres. De ce fait, tout acte qui brise la communion clanique ou familiale et qui frise la promotion de la vie humaine est ce que le nande qualifie de faute morale. L’abbé Waswandi est plus explicite quand il écrit : « La communauté, héritage ancestral, est le lieu normal de l’épanouissement de la vie humaine. La solidarité africaine est une fidélité à l’ensemble des valeurs de la société ancestrale, qui s’exprime par la justice fraternelle et la pratique de la coutume. Le péché contre la communauté est le nom des mauvaises attitudes contre la coutume et les relations altérées tant au niveau religieux, social, familial que juridique. Il est synonyme des comportements injustes et des transgressions du droit coutumier temporel (…). Les coutumes sont sacrées parce qu’elles révèlent une hiérophanie, c’est-à-dire une réalité ultime sacré : la justice, le respect du bien d’autrui, et la révérence due au droit de Dieu et des Ancêtres »[7].
On l’aura compris, la faute ou le péché, que les Nande traduisent par le mot ‘Erilolo’, lèse à la fois Dieu et la communauté. En effet, chez les Nande, la communauté et la personne sont fondées sur Dieu créateur de sorte que le profane et le sacré se compénètrent. Celui qui lèse la communauté est contre la Providence de Dieu De la sorte, le ‘rilolo’ est à la fois le péché considéré comme offense faite à Dieu et la faute morale contre l’homme par la transgression de la coutume.
Dans la communauté nande, l’on s’accorde que le ‘rilolo’ rend impur. Mais il faut noter que le degré d’impureté varie selon quatre genres de faute. Ainsi devient-on impur «kalayi» (impureté des hypocrites) pour les fautes cachées, impur «nyakavule» (impureté de ceux qui transgressent les interdits et tabous) pour les fautes juridiques, impur «musingo» pour les fautes très graves, entraînant la peine capitale (pour le meurtre par exemple), impur «mukumbira» (paria) pour les fautes très graves contre le pays, la contrée, entraînant ipso facto l’exil[8].
La société nande admet que le «rilolo» revêt un caractère contagieux (ekihondo). En ce sens, lorsqu’on commet un forfait, ce n’est pas seulement la vie du coupable en tant qu’individu qui diminue, mais aussi ce mal affaiblit toute la communauté (hommes, nature ou cosmos) qui en pâtit. Le niveau horizontal, anthropocentrique et communautaire de la faute parait ainsi être privilégié au détriment de la dimension verticale, théique et transcendante. On comprend certes que, chez les Nande traditionnels, le critère de bien et du mal était uniquement en conformité à la solidarité communautaire et à la coutume, tant il est vrai qu’ils n’ont fait allusion à Dieu qu’en tant qu’Auteur éloigné de l’ordre social et naturel. Toujours est-il que cela s’explique en majeure partie par le fait que, chez eux, la Révélation explicite de Dieu était absente. Ils n’ont eu que des balbutiements à son sujet par le truchement de leur conscience (Rm 2, 14-15).
C’est donc devant cette situation de manquement que la communauté a cherché à rétablir l’harmonie brisée par l’action d’un de ses membres. Pour y parvenir, les anciens ont institué une pratique qui permet de réconcilier la communauté afin que tous les chaînons de la maille se tiennent solidement : le mbanulo. Nous voulons alors analyser la structure de ce rite pour voir si, pour peu qu’on s’y intéresse, ces différentes étapes peuvent nous fournir quelques matériaux pour inculturer le sacrement de réconciliation en milieu chrétien nande.
Le rite ‘mbanulo’ se pratique de diverses manières dans le Bunande, suivant les lieux, mais en gardant l’élément essentiel qui en constitue la substance, à savoir la réhabilitation du coupable subséquente à la réparation de la faute. Aussi avons-nous préféré fonder notre analyse sur la pratique de ce rite tel qu’il se déroule dans la chefferie des Baswagha, bien connue de nous.
Un mot, dit-on, c’est une culture, toute une histoire. Le substantif déverbatif ‘embanulo’ dérive du verbe ‘erihanula’ qui veut dire décrocher, délier. De ce verbe dérive un autre : ‘erihanulira’. Aussi l’analyse linguistique de ces deux mots ‘erihanulira-embanulo’ révèle-t-elle une structure profonde et un contenu sémantique insoupçonnés. En effet, en Kinande[9], le redoublement du fixe applicatif ‘ir’ marque, à notre humble avis, non seulement l’intensité ou l’insistance, mais encore le complément d’objet indirect, établissant ainsi un rapport étroit entre deux sujets et un objet. De ce fait, ‘ir’ a le sens de celui pour qui, c’est-à-dire il est le suffixe de l’applicatif. De même, étymologiquement, ‘erihanulira’ revient à dire dédommager une personne, lui payer quelque chose en rançon, en indemnité; lui décrocher quelque chose de matériel comme caution.
Le ‘mbanulo’ est une prescription coutumière ancienne qui s’enracine non seulement dans le droit mais aussi dans la religion traditionnelle nande. Au point de vue religieux, il rejoint en quelque sorte le sacrifice (‘obuhere’) et permet de se garder contre les calamités pouvant s’abattre sur les humains au cas où les ancêtres et les divinités seraient offensés. Au point de vue juridique, le ‘mbanulo’ peut être synonyme de ce qu’on appelle, de nos jours, en droit, dommages et intérêt, ou encore amende, indemnité. Il s’agit alors d’une somme d’argent ou autre bien meuble et immeuble à verser à une personne qui a subi un dommage par celle qui en est la cause. Il appert que ceci est loin de correspondre au sens pénitentiel que nous accordons à ce mot. Aussi, conscient de nos limites, tenons-nous une approche définitionnelle de cette pratique traditionnelle dans notre contexte pénitentiel.
Le ‘mbanulo’ est tout ce qu’on donne (argent, poule, chèvre, boisson, etc.) comme indemnité à une personne que l’on a offensée ou à qui on a causé un préjudice moral ou matériel, afin de rétablir le lien rompu et demeurer en bonne grâce avec elle. Accepté de bon cœur, ce dédommagement permet de se rendre compte de la sincérité du pardon demandé et accordé, ainsi que de la réconciliation restaurée. Faisons remarquer que ce terme polysémique a fini par dépasser le sens restreint de l’objet donné en gage, jusqu’à englober tout le rite ou le processus ‘mbanulo’ qui aboutit à ce geste final de dédommagement ‘mbanulo’.
Pour tout dire, le ‘mbanulo’ est un rite, un cérémonial de réconciliation, mais aussi l’une des grandes étapes de ce rite par lequel on accorde le pardon à un membre de la communauté pour ses manquements. C’est un geste salutaire, réparateur et réconciliateur. Il est présidé par le chef de famille, du village, du clan, ou encore par un conseil des Sages, en présence de toute la communauté et sous le regard vigilant de Dieu-Nyamuhanga régissant l’ordre social et cosmique. Les Ancêtres et les esprits bons assument le rôle d’intermédiaires[10].
Chez les Nande, néanmoins, le lieu central du cercle, lien du pouvoir, n’est pas vide du tout. En effet, une lance acérée ou un arbre à palabre reste planté à l’épicentre. Elle est à prendre, comme une ‘antenne’ reliant le monde visible et l’autre monde des ancêtres et des esprits qui, eux aussi, sont conviés à être témoins et à intervenir pour la réussite de l’entreprise.
Notons, enfin, la possibilité du ‘mbanulo’ à l’endroit de Dieu-Nyamuhanga ou des esprits (emirimu) pour le cas de manque de respect à leur égard. Dans ce cas, les hommes médiatisent ce ‘mbanulo’ sacré et le pardon qui s’ensuit. On le voit, le ‘mbanulo’ a simultanément un double sens objectif et subjectif, et c’est ce dernier qui prédomine. En effet, son caractère réparateur intéresse plus les partenaires que l’objet de l’offense.
Ces présupposés ainsi établis, nous pouvons alors décrire systématiquement le déroulement du rite ‘mbanulo’.
Généralement cinq principales étapes sont retenues dans le cérémonial de réconciliation traditionnelle chez les nande. Elles vont de l’aveu des fautes au repas communautaire pour signifier l’harmonie, l’unité retrouvée.
L’aveu du coupable est l’élément clé très indispensable dans le rite. Certes la communauté est préalablement convoquée par le chef du village. Il faut le savoir. L’aveu permet de disposer tous les acteurs de la réconciliation à un bon déroulement du rite et à l’accomplissement effectif du pardon demandé. En effet, il s’avère quasi difficile d’accorder le pardon à quelqu’un qui ne se reproche de rien. En fait, disons-le tout de suite, l’aveu public ou semi-public, c’est-à-dire fait à quelques Sages seulement, demeure la conditio sine qua non d’un ‘mbanulo’ sincère. Le coupable, devant le conseil des Sages du village et des autres membres de la communauté, déclare parfois motu proprio sa culpabilité. Mais, le plus souvent, ce n’est qu’au terme d’un interrogatoire menaçant qu’il reconnaît ses fautes et avoue ses faiblesses.
Lors d’un procès et à travers un questionnaire formulé à l’instar de la maïeutique socratique, l’accusé se rend compte de toutes les imputations et demande pardon, tout en promettant de corriger ses attitudes destructrices et de revenir à la vie sociale normale. A ce niveau, le constat de François Kabasele se vérifie également chez les Nande, comme d’ailleurs chez tous les Bantu : « La parole est un élément fondamental dans les civilisations de loralité. Elle nest pas seulement un moyen et un outil, elle est personnifiée, elle agit. Laveu participe à ce dynamisme de la parole. Exprimer quon a eu tort, cest aller en sens inverse de ce qui avait été boiteux et mauvais »[11].
C’est alors que les Sages, après avoir suivi avec intérêt et attention les avis, les griefs, les inculpations et surtout l’aveu des fautes quittent la masse pour aller statuer à huis clos sur le cas. C’est la seconde étape.
1.2.2. Eriyakasyakulu /le huis clos[12]
A proprement parler, il s’agit d’un lieu spécial et d’un moment spécial, où l’on développe les arguments pour et contre afin d’expliciter la question traitée : c’est la délibération du jury du Conseil des Sages. Il est alors supposé que les Sages en reviennent avec toute la vérité incontestable. C’est dans cet angle que Varaut, rencontrant en quelque sorte la conception nande du droit, affirme : « Quand le tribunal adopte, autorise, casse, condamne, confirme, commet, convoque, confie la garde, déboute, désigne, dit que, donne acte, enjoint, fixe…, c’est-à-dire décide, sa parole est performante »[13].
Dès que les Sages reviennent du huis clos, souvent ils affirment revenir avec la parole du Sage par excellence et non la leur. L’on prononce alors la sentence, l’on déclare le prix du dédommagement (‘‘embanulo’’ proprement dit). Vient alors la troisième étape qui donne, du reste, son nom à tout le processus, à tout le rite de réconciliation nande.
« Ekitsivu kikalya mbanulo ». Ce proverbe nande dit qu’à toute offense, qu’à tout péché incombe un dédommagement nécessaire, matériel ou non, car le « rilolo » produit toujours un déséquilibre moral ou physique. En vue de rétablir cet ordre, le coupable doit payer un prix de rachat. Présentée aux Sages, cette rançon est d’abord offerte aux Ancêtres avant d’être consommée par les vivants à la fin du rite pour couronner cette réconciliation et rétablir les liens qui furent jadis rompus. Ce signe de réparation symbolise et prouve la volonté du coupable de réintégrer la communauté. Notons que cette indemnité (poule, chèvre) peut être exigée par l’offensé ou imposée par le Conseil des Sages. De fait, le conseil des sages demande l’avis de l’offensé; mais c’est au conseil de prendre la décision. Mais, disons-le tout de suite, cette démarche dépend de l’engagement du coupable au sein de la communauté.
D’ores et déjà, faisons remarquer qu’est c’est au niveau du ‘buhere’ que le rite d’expiation d’une faute d’ordre religieux se démarque de celui d’un dommage matériel.
1.2.4.1. La faute dordre religieux
Pour réparer une faute d’ordre religieux, un sacrifice est présenté à l’Etre Suprême, Nyamuhanga, aux esprits et aux Ancêtres offensés. Les Sages exigent que le coupable paye une poule ou une chèvre selon la teneur, la gravité de la faute, mais aussi selon le rang social du fautif. Dès que l’assemblée communautaire est réunie sur le lieu de sacrifice, l’officiant principal (omukara ou omuhima) implore l’assistance des Ancêtres et invoque l’Etre Suprême jusqu’à citer son nom, Nyamuhanga, unique occasion où cette audace et cette dérogation sont permises exceptionnellement[15].
Cette étape constitue un moment privilégié où, par l’entremise de l’Officiant, la communauté présente la supplication et implore Dieu Nyamuhanga pour toutes les requêtes de la vie à venir. Tous peuvent former un cercle autour du coupable.
Vient alors l’immolation de la victime ‘mbanulo’, tournant décisif du rite. La tête de la bête est partiellement tranchée, puis la victime est lâchée de sorte qu’en se débattant, elle asperge de son sang giclant toute l’assemblée orante. Tout se passe dans le plus grand silence. Pendant ce temps, les frères qui cherchent à se réconcilier, c’est-à-dire le coupable et l’offensé, ‘imposent les mains’ à la victime et la retiennent pendant l’immolation. Ce sont eux qui se trouvent, les premiers, aspergés de sang en abondance. Un verre de bière, des chants et la danse sacrée clôturent la cérémonie[16].
Il faut noter que, pour ce sacrifice à l’Etre Suprême, aux esprits et aux mânes des Ancêtres (que certains appellent ‘eribughanganoko mirimu’), on préfère, comme victime ‘mbanulo’, un agneau jeune, âgé tout au plus d’une année, mâle, monocolore (noir ou blanc) et sans tache. Il doit avoir été gardé avec sa queue intacte depuis son vêlement, sa naissance. Cela veut dire que sa queue doit être toujours longue (‘omukira londo’), car elle n’a pas été coupée comme on le fait d’habitude pour les jeunes moutons[17].
Le mérite de cette étape doit, pensons-nous, être attaché à la place de choix reconnue au sang dans toute la sémantique sacrificielle. En effet, verser le sang en sacrifice pour Dieu a souvent valeur de compensation d’un méfait consciemment ou inconsciemment commis. Conçu comme le vecteur par excellence de la force, le sang est doté de multiples prérogatives pour la communauté nande. Outre sa capacité de sceller des alliances entre les partenaires humains et le divin, le sang assure également le rachat ou la suppléance d’une peine imminente.
Pour réparer un dommage matériel, un présent de compensation est offert en guise de réparation et de réconciliation sincère. Pour ce faire, un exercice anodin, mais très significatif pour notre projet d’inculturation, est mis en œuvre pour marquer le pardon accordé et prouver la réconciliation des parties antagonistes. Afin de se rendre compte de la sincérité des parties en conflit, l’on place, devant elles, sur un plat -généralement une cuvette-, des morceaux de viande de la victime donnée en compensation (‘mbanulo’). Les Sages du village percent de la pointe de cette lance très acérée plantée au milieu du cercle deux morceaux de viande bien choisis, et grillés ou cuits au préalable. Successivement, chacun de deux protagonistes porte un morceau dans la bouche de l’autre.
Le plaignant et l’accusé étant les deux acteurs de cet exercice, au cas où cette entreprise passerait pacifiquement sans aucune tentative d’enfoncer directement la lance dans la gorge de l’antagoniste pour l’achever, les Sages, très vigilants, en concluent que la réconciliation est parfaitement rétablie[18]. Et les félicitations s’ensuivent.
Comme dit plus haut, l’on exige du coupable une chèvre ou une poule pour dédommager le plaignant. Cette rançon compensatoire doit être égorgée, directement, [comme le sous-entend, du reste, ce proverbe nande : « Embanulo siyitsungawa » (on ne domestique pas une chèvre payée en compensation)], et les deux réconciliés se la partagent avec toute la communauté. Ce partage commensal est le signe palpable de la réconciliation des frères longtemps désunis. L’on offre également une calebasse de bière locale (‘omunzenze’ ou ‘akasikisi’, vin de banane, ou alors le vin de palme, ‘eribondo’), qui accompagne la manducation de la viande cuite ou grillée. Notons que, et le forfaitaire et l’offensé, tous contribuent à l’organisation de ce repas.
Dernier moment du cérémonial ‘mbanulo’, cette commensalité communautaire n’exclut personne, ni même les ancêtres pour qui l’on verse un peu de vin par terre en signe de communion ininterrompue avec eux. Ce repas rituel est aussi appelé ‘erisuva omo vughuma’, c’est-à-dire, un repas réconciliateur, unificateur. En effet, durant cette manducation publique, certains gestes restent encore plus frappants chez les protagonistes. Ces derniers se partagent équitablement certains morceaux de viande délicieux et précieux pour le Nande, tel que le gésier (ekisali), le foie (obukindi), l’œsophage (erikundo), pour exprimer et consommer totalement le pardon tant attendu. Plus intéressant encore est le moment où ils se donnent réciproquement une bouchée (erilisania) et une gorgée (erinywisania), tout en se fixant dans les yeux. La réconciliation devient effective dans le cas où cette scène se déroulerait sans dégâts et dans la paix.
Chacun retourne à sa case, et l’harmonie retrouvée rayonne dans le vécu quotidien. Aucun de deux réconciliés ne saurait se dérober à ses promesses de pardon total faites devant la communauté entière sans contredire, sous peine d’être frappé d’amendes plus lourdes.
De la sorte, nous estimons avoir exposé, tant soit peu, mais d’une manière claire, le rituel du ‘mbanulo’ nande, au cas où une personne aurait causé du tort à son frère, a offensé les ancêtres ou encore l’Etre Suprême. Eu égard à ce qui précède, nous sommes à droit d’affirmer que le ‘mbanulo’ est une panacée au problème du mal, de la faute ou du péché chez les Nande. La communauté elle-même se maintient dans la vie harmonieuse en réhabilitant ses membres égarés. Elle se sent comme obligée de se protéger contre l’affaiblissement, car la perte de l’un de ses membres diminue sa force vitale. Ainsi doit-elle entretenir la vie de ses membres afin de s’assurer le bonheur. C’est sens que François Kabasele affirme : « Le maintien de cet élément correspond à la conception négro-africaine du monde comme lieu de participation, chaque être étant relié à la vie des autres comme des vases communicants. Une diminution de vie quelque part menace tout le groupe, depuis les ancêtres jusquaux vivants terrestres. Ainsi, la faute étant une disharmonie introduite dans la vie, elle est susceptible de provoquer la réaction en chaîne. La faute dun seul doit être réparée par lensemble; elle est un préjudice social »[19].
Loin de nous la prétention d’avoir voulu démontrer que les Nande n’auraient plus besoin de la Révélation chrétienne pour une connaissance complète de Dieu, du péché et pour une meilleure pratique de la réconciliation. On l’a vu, toute leur démarche s’arrête comme à mi-chemin, à un niveau social uniquement. S’arrêter à cette présentation serait réduire ce propos à une sociologie religieuse. Il faut donc tenter un plaidoyer pour un cérémonial inculturé du rite chrétien de réconciliation.
Toujours est-il que l’incarnation du message ne peut consister uniquement à adapter le christianisme à la symbolique africaine, mais, mieux encore, à montrer en quoi cette symbolique était vraiment prolégomènes -au sens du ‘logos spematikos’-, préparation et donc nostalgie de cette plénitude que lui apporte le christianisme[20]. Tachons alors de montrer comment le rite nande du ‘mbanulo’ peut être un lieu d’émergence liturgique pour le chrétien nande.
2.1. Le rite mbanulo, un lieu démergence liturgique ?
Si du choc de la symbolique rituelle du ‘mbanulo’ avec la sotériologie christique peut jaillir une nouvelle démarche liturgique, c’est à coup sûr, aux théologiens et pasteurs que revient l’urgence de mener à bien cette tâche d’inculturation en vue de cicatriser et juguler la crise qui endeuille la pratique pénitentielle. Une des multiples façons d’y parvenir, à notre avis, consiste à ne plus nous contenter de « penser par procuration, de répéter mécaniquement des gestes, des formules de prières ou des thèses de théologiens émises par dautres, fussent-ils des auteurs sacrés de lOccident’»[21].
Il va sans dire qu’il est d’un impératif catégorique de faire émerger notre propre théologie, notre propre liturgie pénitentielle en partant de notre propre terroir culturel profondément marqué par la pratique du ‘mbanulo’. En effet, comme le fait remarquer Kabasele, « dans lhistoire des traditions culturelles chrétiennes, aucun rite na été créé de toutes pièces, selon des critères qui se trouvaient dans les têtes des théologiens. Cest la vie quotidienne des Eglises locales, leur cheminement dans la prière et au sein de leur culture, à travers des initiatives tâtonnantes, qui est germination des rites »[22].
En fait, dans le domaine des rites, les approbations officielles ont toujours suivi la vie concrète des communautés. Nous estimons, pour notre part, que de la rencontre bienfaisante de la pratique du mbanulo avec le rite romain peut émerger une démarche pénitentielle typiquement nande. Nous estimons avoir la licéité de le faire en nous basant sur la Constitution conciliaire sur la liturgie qui demande que les rites soient adaptés au caractère, au génie et aux traditions des peuples, pourvu que soit sauvegardée substantiellement l’unité du rite romain dans cette catholicité (SC, 38).
2.2. Pistes dun cérémonial pénitentiel inculturé
Sans pour autant entrer dans les détails, essayons d’en esquisser un schéma squelettique. Nous ne jugeons pas nécessaire de parler du rituel romain car il est supposé connu avec toute la richesse du rituel pénitentiel de 1973(Ordo Poenitentiae). Ce rituel, on le sait, présente plusieurs formes de célébrations pénitentielles : réconciliation individuelle des pénitents, réconciliations de plusieurs pénitents avec confession et absolution générales, réconciliation de plusieurs pénitents avec confession et absolution individuelles.
Notre ossature suit une démarche qui englobe l’aspect personnel et l’aspect communautaire tout en privilégiant le second. Elle consiste, tout compte fait, en une synthèse même. Elle s’entrevoit plus clairement encore dans l’insistance que nous mettons à l’aveu public, à la nécessité d’indemniser la partie lésée à l’instar du ‘mbanulo’ nande[23], mais aussi dans la nouveauté de sceller la réconciliation par le Corps et le sang du Christ en présence de la communauté ecclésiale.
Cette ouverture de la célébration commencera à l’extérieur de l’Eglise et sera de type solennel, avec des gestes de bonté, tels la poignée de main, le sourire, des salutations de tout genre, préludant ainsi à la réconciliation, qui s’achèvera à l’Eglise. Cet accueil mutuel exprimera la présence du Christ au milieu des siens rassemblés dans l’unité, la confiance et la joie de la réconciliation. Il sera, par ailleurs, recommandé l’entrée à l’Eglise par une procession, par des chants bien rythmés, des pas de danse bien scandés, traduisant d’ores et déjà le désir d’harmonie qui anime l’assemblée.
La conversion est, à coup sûr, le fruit de l’écoute intériorisée de 1a Parole de Dieu qui annonce la réconciliation et invite à la pénitence. C’est la Parole de Dieu qui fonde la vraie contrition du cœur. Celle-ci, comme l’écrit Bernard Rey, ‘‘naît non de lintrospection personnelle dans lintime de la conscience livrée à elle-même, mais les interpellations de la parole de Dieu’’[24]. Même au confessionnal, le prêtre recourt souvent à la Parole de Dieu afin d’opérer progressivement une certaine éducation des consciences.
De la sorte, le paramètre n’est plus la panoplie des tabous et interdits coutumiers comme pour le cas du ‘mbanulo’ traditionnel, mais la Parole de Dieu, tant il est vrai que ‘autrefois Dieu a parlé à nos ancêtres à maintes reprises et sous maintes formes (…), mais maintenant, Il nous a parlé par son Fils, sa Parole, son Verbe’ (He 1, 1-2).
Signalons en passant que l’examen de conscience détaillé sera dirigé par le célébrant qui touchera du doigt tous les points sur lesquels les chrétiens s’égarent du projet salvateur de Dieu. Le confesseur remuera tous 1es coins et recoins les plus secrets de l’âme de ses chrétiens afin de faire découvrir même la plus infime peccadille enfuie dans les méandres les plus secrets de leur conscience. C’est aussi l’étape d’une contrition sincère, c’est-à-dire « la volonté de changer de vie, le propos bien mûri et établi de transformer tout son être par labandon à Dieu et le rejet du péché et de toutes ses conséquences »[25].
2.2.3. Laveu
Comme manifestation extérieure du repentir de l’âme, l’aveu est indispensable à double titre. En effet, non seulement il permet une libération du pénitent de l’angoisse et du sentiment de culpabilité qui l’étreignent, mais encore i1 oriente le prêtre à exercer valablement son ministère de juge et de médecin, consistant à « soigner et guérir linfection, une fois labcès crevé et le pus sorti ». L’aveu est ainsi la parole efficace par laquelle le pénitent se pose socialement comme auteur de son péché. SAGNE le souligne mieux en ces termes : « Laveu est la parole par laquelle lhomme pécheur prend sur lui sa propre faute. Avouer cest déclarer que lon est bien responsable de la conduite que lon a suivie. Laveu est tout entier un acte de parole, non seulement parce quil est composé des paroles, mais parce quil est une parole efficace. Dans laveu, la parole fait ce quelle dit et dit ce quelle fait »[26].
Dès lors, on comprend pourquoi l’accusation des fautes doit être ordinairement individuelle, car le péché est un fait profondément personnel. Mais cela n’écarte pas pour autant le caractère social, public de l’aveu car, par l’entremise du ministre, c’est la communauté ecclésiale lésée par le péché de l’un de ses membres qui accueille à nouveau le pécheur repenti et pardonné de son péché, surtout quand celui-ci a été commis publiquement, au vu et au su de plusieurs.
Partant de ce postulat, pour les Nande du Nord, l’on imagine qu’il aurait avantage à ce que certains éléments de ce sacrement -dont l’aveu, la réparation et l’absolution- aient parfois lieu d’une manière publique, en particulier en certains cas de péchés publics, gravement scandaleux pour la communauté chrétienne qui en supporte inévitablement les stigmates comme des balafres qui, jamais, ne se cicatrisent[27].
Un certain aveu public de cette faute pourrait précéder l’absolution qui pourrait être, à son tour, conférée publiquement. De même, la réparation de torts causés pourrait être accomplie au vu et au su de tous, à l’instar du ‘mbanulo’ nande, le scandale ayant été public. Enfin, la prière et la charité de tous aideraient le pécheur à retrouver sa place au sein d’une communion fraternelle scellée dans la communion au corps et au sang du Christ.
Nous ne méconnaissons pas, certes, les difficultés que rencontrerait une telle pratique avant de s’imposer. C’est pourquoi, on recommande sur terrain, un essai (usage du rite ad experimentum) avec une attention particulière et prudente sur les modalités de faisabilité de cette démarche pénitentielle, dont nous ne sous estimons pas, du reste, les avantages.
En somme, l’aveu public ne serait exigible que pour des fautes publiques. De ce chef, le rite du ‘mbanulo’ nande ne devient plus qu’une préparation lointaine des Nande à l’accueil de la réconciliation chrétienne, qui ne peut devenir plus africaine qu’en se faisant plus communautaire et collective ! Le ‘mbanulo’ trouve ainsi sa plénitude dans le christianisme.
Moment strictement important, d’autant plus que c’est le Christ, notre Véritable ‘Mbanulo’ (Rachat), qui agit dans son humble serviteur, le prêtre, par la force de son Esprit Saint. C’est donc ensemble qu’ils font le délibéré, le ‘kasyakulu’ (huis clos), pour apprécier les fautes du pénitent, sa culpabilité, reconnaître la sincérité de ses dispositions, le guérir par des exhortations, des conseils, des recommandations, etc.
Par ailleurs, le prêtre assis au confessionnal, est le ministre de l’Eglise, de celle qui détient le pouvoir de remettre les péchés au nom du Christ. Le rôle du prêtre consiste donc à être le lien, le trait d’union, à mettre en contact avec Dieu et avec l’Eglise. C’est aussi cela que Bernard Rey entend par la médiation ecclésiale. En effet, il dit : « La fonction médiatrice de lEglise se trouve médiatisée dans le prêtre qui rejoint le pécheur le rétablit dans son alliance baptismale (…). Le lieu important de la réconciliation est moins lassemblée des chrétiens que le confessionnal, où, dans lintimité dun dialogue, le pécheur peut dire je et se dévoiler à son Dieu avec une totale confiance (…). Là, il peut entendre : Je tabsous de tous tes péchés. Va en paix. Et il repart guéri et joyeux, engagé de nouveau personnellement dans la vie nouvelle »[28].
Revenant enfin au rôle irremplaçable de l’Esprit, disons d’emblée que c’est lui qui agit auprès du pécheur pour le pousser au repentir. L’Esprit Saint est surtout nécessaire au prêtre en vue de l’accomplissement de son ministère. Il lui confère la lumière, la charité, le discernement et les mots justes pour la guérison des âmes. Par ailleurs, comme le sacrement de la réconciliation vise un changement d’esprit, l’absolution confère au pénitent la présence d’un Esprit qui est lumière, force, joie et sainteté. Le geste pluriséculaire de l’imposition de mains, signifiant dans tous les sacrements la communication de l’Esprit de Dieu, vient illustrer ce caractère spirituel et spiritualisant de l’absolution par le prêtre.
Bref, cette étape rend compte de la quadruple dimension théologique, christologique, pneumatique et ecclésiologique que nous retrouvons dans la formule d’absolution.
A ce niveau, l’absolution individuelle donnée, il est préférable de commencer une messe d’action de grâce pour louer Dieu. Le péché a brisé l’harmonie au sein de la communauté ecclésiale. Maintenant que les liens s sont ressoudés, il convient de remercier Dieu pour ce fait.
Le rite nande du ‘mbanulo’ nous a montré que la manducation, le partage fraternel des mets choisis scelle la réconciliation chez les Nande. Désormais, le Nande rénové par sa foi, convaincu que le Christ s’offre à la communauté des croyants (par son corps et son sang) comme le Véritable ‘Mbanulo’ (Rachat), aura la joie de communier aux deux Espèces, de boire à la même coupe avec son partenaire en présence de la communauté ecclésiale. Une montée vers l’autel de deux protagonistes serait aussi autre chose qu’un simple déplacement nécessaire pour recevoir le pain et la coupe partagé. Les pas posés librement signeraient la réintégration tant souhaitée. Si, dans l’histoire, la réconciliation a toujours précédé et préparé à la communion, désormais la communion scelle et parachève la réconciliation.
Dans le milieu culturel nande, l’Eucharistie deviendra ainsi le sacrement de réconciliation par excellence. En effet, ‘pour qui a la foi, il nest pas étonnant que le Corps Virginal et Glorieux du Seigneur ressuscité émette une sorte de fluide spirituelle, comme il le faisait durant sa vie terrestre[29]. Notons, enfin, que cette réconciliation aura déjà été manifestée et concrétisée auparavant par le baiser de paix précédant alors l’Agnus Dei et avant le Pater[30].
2.2.6. Sortie de lEglise : action de grâce
La danse extatique et les chants rituels exécutés lors du ‘mbanulo’ après la manducation peuvent donner un ton festif à l’action de grâce après la consommation totale de la réconciliation. En effet, comme « il y a plus de joie dans le Ciel pour un seul pécheur qui se repent » (Lc15, 7), nul doute que la réconciliation procure joie, paix et harmonie dans le corps de la communauté ecclésiale. D’où l’importance d’une procession joyeuse et dansante comme à l’entrée, au début des célébrations eucharistiques[31].
Par satisfaction, nous entendons les œuvres de pénitence imposées au moment de l’absolution pour expier les peines temporelles du péché. Certes, il n’y a aucune proportion entre nos œuvres de satisfaction et nos offenses contre Dieu, Lui la Bonté Suprême. Rappelons que la satisfaction- réparation est le ‘mbanulo’ proprement dit, au sens premier de dédommagement, de caution d’indemnité pour signifier tant le regret pour la bonne volonté de s’amender pour l’avenir. Or le chrétien nande sait désormais qu’Un Seul a réparé pleinement l’offense contre Dieu : Jésus-Christ notre ‘Mbanulo’. C’est en vertu de ses seuls mérites que notre réparation a quelque chance de valoir aux yeux du Père Céleste.
Néanmoins, nos petits gestes ‘mbanulo’ (dédommagements) sont utiles pour la réconciliation avec nos frères, si bien que le besoin de réparation des offenses est profondément enraciné dans l’âme africaine. Plus positivement encore, l’amende versée est le signe de la bonne volonté de renouer une amitié sincère avec les autres, de changer de vie, de réparer les torts causés, de se corriger de ses fautes envers les prochains, de vivre désormais dans la droiture, la sainteté[32]. L’on imagine mal, en effet, la pécheresse retourner à ses manœuvres d’adultère et de prostitution après une effusion de larmes (Lc 7, 36-50).
Bref, les œuvres de satisfaction font passer une véritable conversion dans la vie chrétienne. Elles inaugurent la vie nouvelle reçue par la grâce du sacrement. Nous ne pouvons pas passer sous silence le cas de la sincère contrition qui motivait certains chrétiens bien intentionnés, au lendemain de pillages ou des guerres dites de libération, par exemple, à remettre sans tarder tous les biens mal acquis, volés, pillés ou massés. Et les confessionnaux de plusieurs paroisses sont devenus les principaux centres de récupération-redistribution-restitution de ces biens mal acquis. Seule la volonté de réparation-satisfaction-dédommagement (‘mbanulo’) peut être à la base de tels actes chez les chrétiens.
2.2.8. Résolutions pour lavenir -Engagement dans la vie concrète
Ce dernier moment insiste sur la dimension missionnaire du sacrement : accueillir le pardon de Dieu pour être témoin. Et, comme le note Bernard Rey, « le pécheur qui reçoit labsolution nest pas renvoyé à lui-même, ni à sa conscience apaisée. Il est envoyé à ses frères, auprès desquels lœuvre de Dieu qui sest accomplie en lui portera des fruits de pardon »[33].
En fait, en confesse, le pénitent prend des résolutions concrètes, pratiques et bienfaisantes pour l’avenir. Il s’engage à être de plus en plus fidèle à l’Evangile au sein de la cité terrestre, en évitant le péché et ses occasions. L’essentiel consiste finalement à produire ‘du fruit qui témoigne de la conversion’ (Mt3, 8), par des actions concrètes, des œuvres de charité, des gestes de pénitence.
Voilà esquissées, tant soit peu, les grandes lignes, les principales pistes que peut désormais emprunter, en les enrichissant, un pasteur théologien soucieux de reformuler, d’inculturer la pratique pénitentielle chez les Nande, en partant de la structure du ‘mbanulo’. Nous estimons avoir mis à jour l’ébauche d’une forme de réconciliation empruntant respectivement à la double tradition africano-occidentale.
Il est temps, écrit Nyom, de prendre nos réalités locales, nos différences légitimes, notre propre histoire, pour en faire de nouveaux lieux théologiques[34]. Réinterpréter la symbolique du ‘mbanulo’, y faire émerger la libération dont elle est porteuse pour le compte de la pastorale pénitentielle inculturée, telle a été la tâche qui nous a tenu en haleine tout au long de ce modeste travail.
Dans le sacrement de réconciliation, c’est Dieu qui pardonne au pécheur par le biais de son ministre ordonné qui préside à la réintégration du pécheur dans la communauté ecclésiale. Aussi est-il souhaitable qu’en plus du ministre qui absout le pécheur, il y ait présence de la communauté ecclésiale et de la partie lésée -s’il y en a- pour recevoir l’aveu et accorder le pardon sincère, surtout pour le cas du péché public. Certes, c’est Dieu qui pardonne et remet les péchés parce que c’est lui qui change le cœur de l’homme. Mais, comme le soulignent les Evêques de la République démocratique du Congo (alors Zaïre), la communauté et la personne lésée doivent aussi accorder au coupable leur pardon[35]. C’est en ce sens qu’ils affirment : « Il s’avère nécessaire de revoir l’affirmation selon laquelle ‘la confession individuelle et complète, avec absolution correspondante, est le seul moyen ordinaire(…) grâce auquel le fidèle se réconcilie avec Dieu et avec l’Eglise, à moins qu’une impossibilité physique ou morale ne l’excuse de cette confession »[36].
Le risque de concordisme demeure énorme et notre quête présente peut bien le friser. Mais, maintenant que le Christ a achevé la révélation naturelle, nous ne devons pas, fût-ce au nom d’une phobie exagérée de la théologie des pierres d’attentes, nous méprendre de valeurs religieuses qui continuent d’exercer un attrait irrésistible sur les chrétiens africains et qui mènent à pratiquer un christianisme folklorique. C’est dans le souci d’éviter ce concordisme que nous n’avons pas jugé bon d’opposer les valeurs positives et négatives du ‘mbanulo’. Nous avons insisté sur le dépassement du christianisme par rapport à la pratique traditionnelle yira de réconciliation puisque celle-ci trouve sa plénitude dans le christianisme. En outre, nous avons volontairement laissé sous silence les valeurs négatives du ‘mbanulo’ parce que, selon François Kabasele, le mouvement liturgique africain tend à dépasser le pseudo-débat de théologie d’adaptation, quand il s’agit des rites[37].
Notre étude ne peut nullement prétendre être exhaustive. Cette approche, non moins utile, ouvre à de nouvelles perspectives dans les investigations ultérieures. Puisse cette quête de reformulation servir au surgissement d’une pratique typiquement nande, capable d’endiguer la crise qui frappe la pratique religieuse de la confession.
Tout compte fait, il revient à l’ordinaire du lieu de voir dans quel mesure il peut aider le peuple de Dieu qui lui est confié à mieux comprendre le sacrement de réconciliation, au besoin adapter, en partant de sa vie pratique, un rituel qui lui permettrait de vivre le sacrement de réconciliation sans le considérer ni comme un tribunal, ni comme une routine (SC, 38). De la sorte, le peuple nande vivrait la réconciliation comme une pratique enracinée dans sa tradition et sans trahir, dans sa substance, le sacrement chrétien.
Ø BERGMANS L., Les Wanande. Tome 1. Histoires des Baswagha, Butembo, Editions ABB, 1970.
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Ø BOKA di MPASI, ‘‘ Libération de l’expression corporelle en liturgie africaine ’’, in Concilium, n°152, 1980, p. 77-79.
Ø COMITE PERMANENT DES EVEQUES DU ZAIRE, Rapport de la session du 26 au 31 juillet 1982, Kinshasa, Editions du Secrétariat général de l’Episcopat, 1982.
Ø HEGBA M., Sorcellerie, chimère dangereuse ?, Abidjan, INADES, 1979.
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Ø REY B., Pour des célébrations pénitentielles dans l’esprit de Vatican II, Paris, Cerf, 1995.
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Ø VARAUT J.-M., Le droit au droit : pour un libéralisme constitutionnel, Paris, PUF, 1986.
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Ø WASWANDI K., ‘‘Nyamuhanga : la conception de Dieu chez les Nande du Zaïre’’, in CRA, Volume XIX, n°38, 1985, pp 249-268.
Ø WASWANDI K., ‘‘ Le langage hamartiologique Erilolo dans la société africaine et le sens chrétien du péché’’, in RAT, Volume XII, n° 23-24, 1988, pp.139-172.
P. Emery-Justin KAKULE MUVAWA, mccj (bibolais@yahoo.ca)
Caire, Egypte
Beni-Lubero Online


[1] B. REY, Pour des célébrations pénitentielles dans lesprit de Vatican II, Paris, Cerf, 1995, p. 273.
[2] F. KABASELE , Liturgies africaines. L’enjeu culturel, ecclésial et théologique, Kinshasa, FCK, 1996, p. 13.
[3] Ibidem, p. 8.
[4]N. RATAGNOIR, « Le yondo, initiation traditionnelle du peuple Day au Tchad. Les pastorales interpellées par les valeurs africaines », in Telema, Volume LXV, n° 1, 1991, p. 59.
[5] R. J. SCHREITER, « Tabou », in P. POUPARD (dir.), Dictionnaire des religions, Paris, PUF, 1984, p. 1647.
[6] L. BERGEMANS, Les Wanande. Tome 2. Croyances et pratiques traditionnelles, Butembo, Editions ABB, 1971, p. 96.Il faut préciser que cela ne rend point absente, chez les Nande, la notion religieuse du péché, comme l’ont fait croire certains africanistes, comme Mbonyinkebe et Von Fuerer Haimendorf. Ceux-ci arguent que les Nande privilégient le sens extérieur, hétéronome qui se résumerait en un accident de parcours historique et en une infraction extérieure d’interdit si l’on est vu. C’est là, selon l’Abbé Waswandi, une façon de dévaloriser les termes et les nuances des péchés en Afrique et d’accentuer la perte du sens chrétien et africain du péché. Toute la société africaine reconnaît et privilégie le sens intérieur, libre, intentionnel, autonome et théocentrique de la faute morale. Soutenir le contraire, c’est saper les racines religieuses africaines et ouvert la voie à l’anomie et au sécularisme dont souffre la société africaine en pleine mutation (WASWANDI Kakule, "Le langage hamartiologique Erilolo dans la société africaine et le sens chrétien du péché", in RAT, Volume XII, n° 23-24, 1988, p. 141-142).
[7] WASWANDI Kakule, "Le langage hamartiologique Erilolo dans la société africaine et le sens chrétien du péché", in RAT, Volume XII, n° 23-24, 1988, p. 157-158.
[8] Ibidem, p. 162.
[9] Le Kinande, appelé aussi Kiyira, est la langue des Nande de la République démocratique du Congo.
[10] F. KABASELE, Liturgies africaines. L’enjeu culturel, ecclésial et théologique, Kinshasa, FCK, 1996, p. 15.
[11] F. KABASELE, ‘‘Le péché, la confession et la réconciliation de l’Afrique”, Concilium, n°210 (1987), p. 102.
[12] Le « Kasyakulu » est littéralement le petit vieux. Il s’agit d’un vieillard mythique et fictif, derrière lequel les Sages se cachent afin de livrer les secrets de la délibération à huis- clos, et leur donner plus de poids. Ils attribuent les décisions qu’ils ont eux-mêmes prises à un Etre supérieur, « Omusyakulu » (le Vieux, l’Ancêtre). C’est, pourquoi, en revenant de la délibération, ils ne disent jamais : « Nous décidons », mais plutôt : « Le Vieux nous envoie dire ce qui suit ».
[13] J.-M. VARAUT, Le droit au droit : pour un libéralisme constitutionnel, Paris, PUF, 1986, p.134.
[14] F. KABASELE décrit un rite quasi semblable chez les Baluba ( Op. cit., p. 45-47).
[15] V. M. KALUMBIRO, Aspects anthropologiques de lEucharistie : liturgie eucharistique et fonction des coutumes relatives au repas des Banande du Zaïre, Mémoire de maîtrise, Universités des sciences humaines de Strasbourg, Faculté de Théologie, 1973, p.136.
[16] A. WASWANDI, ‘‘Nyamuhanga : la conception de Dieu chez les Nande du Zaïre’’, in CRA, Volume XIX, n°38, juillet 1985, p.267.
[17] E. KATALIKO, Lidée de Dieu, des Esprits et des mânes chez les Bantu Nande. Essai de confrontation avec la doctrine chrétienne, Rome, Université Pontificale Propanganda Fide, 1962, p. 270. Il convient de noter que chez les nande, le mouton noir ou blanc est le symbole de l’innocence. Sans tache, il incarne la douceur, l’harmonie de la vie. Présent dans les familles, il symbolise le sacré, la présence de Dieu. C’est pourquoi les nande l’appellent « Embuli ya Nyamuhanga », le mouton de Dieu. Il est offert pendant les grands moments de la vie pour réconcilier l’homme et son créateur. Il est l’holocauste pendant le grand sacrifice(obuhere bukulu). Par lui, la famille demande bénédiction à Dieu pour les parents et les enfants. L’attitude calme du mouton est signe de la vertu d’humilité et de non-violence, et demeure l’expression la plus haute du rapport harmonieux de tous les humains en société.
[18] Ce geste rituel peut être interprété comme suit : la lance symbolise non seulement la communication avec l’autre monde, mais aussi le signe d’un danger imminent, celui de la dysharmonie de la communauté; la viande est le signe de la fête et marque la joie de la réconciliation; le manche de la lance symbolise le lien unissant les deux parties opposées; le contre don mbanulo’ est le signe de reconnaissance et de partage; la bouche béante symbolise la disposition d’accueillir le pardon demandé par le coupable et offert par l’offensé.
[19] F. KABASELE, Art. cit., p. 101-102.
[20] E. MVENG, Lart de lAfrique Noire. Liturgie cosmique et langage religieux, Tours, Mame, 1964, p.31.
[21] O. BIMWENYI , « Inculturation en Afrique et attitudes des agents de l’évangélisation », in BTA, vol III, n°5, 1981, p. 13.
[22] F. KABASELE, « Du canon romain au rite zaïrois », in BTA, Volume IV, n°8, 1982, p. 223.
[23] Nous ne voyons pas comment on peut être tranquille après s’être confessé alors que les victimes de notre action restent dans un traumatisme. Par exemple, le cas d’un ancien rebelle qui a éventré les femmes enceintes après les avoir violées avec leurs filles, et cela en présence de son mari et de leur père qui a été préalablement ligoté. L’aveu et résolution de ne plus recommencer ne peuvent guère libérer le pauvre père de tout ce qu’il a subit comme souffrance.
[24] B. REY, Op. cit., p. 166.
[25] C. SAGNE, Tes péchés sont pardonnés, Paris, Editions Chalet, 1989, p. 57
[26] Ibidem, p. 41-42.
[27] Notre suggestion rejoint peu ou prou l’avis nuancé du spécialiste en la matière, François KABASELE, qui dit : ‘‘Nos traditions nexigent pas toujours que cet aveu soit fait en présence de toute la communauté réunie. La présence de représentants légitimes suffira’’( Liturgies africaines. Lenjeu culturel, ecclésial et théologique, p. 5 et 11). Cette nuance est souvent prouvée sur terrain.
[28] B. REY, Op. cit., p. 255.
[29] M. HEGBA, Sorcellerie, chimère dangereuse ?, Abidjan, INADES, 1979, p. 207.
[30] F. KABASELE, Op. cit., p. 47.
[31] Le père BOKA di MPASI reconnaît bien la valeur de la danse en Afrique Noire(« Libération de l’expression corporelle en liturgie africaine », in Concilium, n°152, 1980, p. 77-79 ).
[32] F. KABASELE, Op. Cit., p. 116. D’après lui, la punition et l’amende sont une manière de faire prendre conscience de la responsabilité de chacun devant ses actes. Il suggère que ces amendes ne soient évidemment pas trop lourdes dans les rites chrétiens de réconciliation, mais seulement symboliques. Il faut noter que cette proposition n’est nullement une façon de reconduire la pratique de la pénitence tarifiée du Moyen Age (VI ème –XII ème siècle).
[33] B. REY, Op. cit., p. 161.
[34] B. NYOM, " Apport et originalité de la spiritualité africaine", in CERA, Volume XXIV, n° 47, 1990, p. 134.
[35] CEZ, Rapport de la session du 26 au 31 juillet 1982, Kinshasa, Editions du Secrétariat général de l’Episcopat, 1982, p. 62.
[36]Ibidem, p. 65.
[37] F. KABASELE, Op. Cit., p. 5-19.

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