Le Congo a besoin d

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En suivant l’actualité de la R.D. Congo et en attendant la décision de la Cour Suprême de Justice, la presse doit être lue avec une certaine vision : celle des hommes et des femmes qui veulent le bien du Congo. La première attitude consisterait, à mon avis, à donner au monde une image positive du Congo. La presse, dans sa manière de prendre position pour un camp ou pour un autre, peut facilement continuer à « diviser le pays » comme elle le fait actuellement, ou simplement entretenir et jouer sur la frustration d’une partie de la population ou de toute la population. Pire est qu’elle contribue à perpétuer une image sombre du Congo.

Avec la complexité du contexte congolais, et imaginant qu’il y a au Congo d’autres hommes et femmes expérimentés, il faudrait réfléchir deux fois avant de donner raison ou tort, à ceux qui pensent, avec ou sans raison, que le Congo mériterait mieux. Cela dit, nous avons eu ces deux candidats, et quel que soit le gagnant, il sera le président de la République Démocratique du Congo. Ce serait aussi un manque de sagesse patriotique et de maturité démocratique que de rejeter un chef d’Etat simplement parce qu’il n’est pas de « notre camp » politique ou idéologique. S’il y a un gagnant, il y aura une opposition. Mais l’opposition la plus démocratique n’est pas forcément celle qui encouragera une descente systématique dans les rues tel qu’on l’a observé jusqu’aujourd’hui; ni les propos qui se limitent à détruire tout ce qui ne vient pas de « notre camp ». Les meilleurs opposants ne seraient-ils pas ceux qui seront à mesure de s’asseoir, concevoir un projet de société, et montrer en quoi il est pertinent pour le bien du peuple ?

La manipulation de l’opinion par l’écrit paraît encore plus néfaste, quand elle empêche les gens d’exercer leur propre sens critique. Souvent d’ailleurs le fait d’appartenir à un camp pousse certains à perdre le sens critique et à ne présenter qu’une vision sombre et négative de l’actualité. Quiconque aime le Congo ne peut pas ne pas s’indigner de voir que le discours de ce qui risque d’être officiellement l’opposition politique de demain, ne propose encore rien de positif pour le bien des congolais. Il devient par exemple difficile en ces jours de distinguer sur Internet (pour ne prendre que ce cas) le MENSONGE de la VERITE ; ce qui construit de ce qui détruit. Il paraît surtout difficile d’espérer un relèvement proche de la R. D. Congo, si on prend tout ce qui se dit comme absolu. J’ai lu pour vous ce qui suit.

Une presse du 17 novembre titrait : « Escroquerie électorale en RD Congo: le mensonge ne se transforme jamais en vérité » pour ensuite affirmer ce qui suit :

« Si elle était vraie et conforme à l’expression de la volonté de la majorité de notre Peuple (Le total de 58.05% et des voix en sa faveur dans toutes les provinces du Pays), l’annonce de la soit-disante (sic !) victoire de “Joseph Kabila” aurait provoqué une explosion de joie générale, des liesses et des jouissances populaires, des feux d’artifice… à travers tout le Pays. Au contraire, c’est avec un froid glacial, une déception profonde, des regrets et même une révolte intérieure difficile à dissimulée que les Congolais résidant à l’extérieur et à l’intérieur du Pays et qui avaient naïvement cru à “la transparence du scrutin” et à “la victoire des urnes” ont accueilli la triste nouvelle. »

Je n’ai pu m’empêcher de me poser certaines questions. Qui sont les congolais résidant à l’intérieur du pays et qui « avaient naïvement cru à la transparence du scrutin et à la victoire des urnes ? » Si le candidat de l’UN avait gagné, cela aurait-il signifié que les urnes devenaient « victorieuses » et que le scrutin, par un coup de bâton magique devenait « transparent » ? Quelle est cette logique qui affirme que «victoire dans notre camp signifie transparence,» et «victoire dans le camp adverse signifie escroquerie électorale » ? De quel « intérieur » s’agit-il lorsque l’article fait allusion aux congolais résident à l’intérieur du pays ? A-t-on déjà couronné le morcellement du pays pour que l’expérience des certains Congolais et Congolaises ne soit pas retenue comme expérience nationale ?

L’article qualifie le moment de la proclamation des résultats de « Moment d’une très grande douleur physique et d’un immense déchirement intérieur irrémédiablement irréparables, le Moment de la Haute Trahison et de la Honte: Trahison. »

Quelle lucidité pour partager au monde une telle vision! La première disposition que nous avons à cultiver c’est certainement de réfléchir à l’impact de ce genre de langage sur une population « sinistrée » et qui attend un changement. L’impact de ce genre de langage sans promesse d’avenir sur le monde extérieur qui attend le relèvement du Congo.

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Ce qui perpétue le mal du Congo c’est aussi ce genre de mémoire courte qui nous fait affirmer une chose et son contraire en même temps et dans le même sens. Qui ne se rappelle la réaction de la population congolaise, y compris celle de KIN, après le deuxième tour des élections ? Si on ne peut se rappeler cela, je ne vois pas comment on peut tirer des conclusions fiables et si fermes comme ce « Moment de Haute Trahison et de la Honte. » Et pourtant c’est ce genre de langage et ce manque de mémoire que l’on brandit pour construire un Congo uni !

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Le même jour, 17/11/2006, on pouvait lire sur le Net « Kinshasa est privée de sa fête et boude le vainqueur ». Un reportage à la capitale nous offrait ce qui suit. « On nous a privés d’une fête… » « Les Kinois sont amers sinon déçus…Au lendemain de l’annonce des résultats, la capitale a boudé la fête et offert plutôt les apparences d’une cité en état de siège. »

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Je pense en effet que la capitale sera en état de siège, tant que le terme « kinois » signifiera « partisans d’un candidat à la présidence ». Tant que le pays sera confondu et réduit à sa capitale, ce sera perpétuer un état de siège. Tant que même la diversité de la population kinoise sera niée par des discours englobant, Kinshasa sera une « cité en état de siège. » Un état de siège, non par une armée quelconque, mais par une certaine mentalité qui refuse de voir le pays au-delà de sa capitale. Tant que la complexité du Congo sera niée en réduisant le pays à la dichotomie «swahiliphones-lingalophones», le pays tout entier sera en « état de siège ». Même les enfants de l’école primaire s’opposeraient au réductionnisme qui passe sous silence la richesse linguistique du Congo, une complexité qui se refuse de voir le lingala comme « le » critère pour être candidat incontestable à la présidence. Un peu de bon sens aiderait aussi à comprendre qu’une capitale le devient et que des capitales ont déjà changé de lieu dans l’histoire de divers pays. Si Kananga était la capitale du Congo, le Tshiluba se serait-il pour autant imposer comme la langue des « bana mboka » ? Le fait qu’il y a au moins cinq « grandes » langues en RDC trahit le type de vision de ceux qui continuent à brandir le discours de la bipolarité linguistique et géographique pour diviser au lieu de rassembler.

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Le même article continuait ainsi : « Certes, dans les premiers moments qui suivirent la proclamation des résultats, on vit…des militants se congratuler et brandir … l’effigie de leur nouveau chef, le plus jeune des présidents africains. » (Congo Tribune, 17 novembre, l’italique vient de moi). »

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De nouveau je me suis demandé comment le nouveau chef d’Etat serait-il simplement le chef de ses « militants » et non pas en même temps le chef de l’Etat congolais ? Et si son opposant avait gagné, aurait-il été uniquement le chef de ses propres militants? L’article mentionne aussi le dispositif de sécurité impressionnant que l’on pouvait voir dans la capitale, comme s’il y a quelqu’un qui ignore encore l’imprévisibilité des réactions « kinoises » lorsque les manipulateurs des habitants de la rue se mobilisent sans toujours maîtriser leurs sympathisants et les conséquences de leurs actes ? Et quiconque connaît la complexité de la constitution d’une armée intégrée en R.D.C. comprendra la possibilité de débordement des ces hommes armés, sans compter ceux qui assurent la garde des candidats à la présidence.

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Au grand marché de Kinshasa, continue le reportage, Antoine, un handicapé qui transporte les marchandises sur sa chaise roulante, n’en revient toujours pas : « nous sommes en deuil, notre candidat n’a pas été élu, cette élection nous a été volée… »

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Une réaction tout à fait normale, à mon avis. Mais peut-on imaginer un instant qu’elle aurait été différente si notre journaliste avait pris la peine ou avait pu visiter autre chose que la capitale ou les autres provinces où la proclamation des résultats provisoires avait constitué « une honte » ? Si l’actuel candidat que l’on dit malheureux (à tort ou à raison) avait gagné, la réaction aurait peut-être été la même dans d’autres parties du pays: « cette élection nous a été volée ». La fête aurait certainement eu lieu à KIN et dans les provinces où « mwana mboka » arrive en tête, tandis qu’ailleurs ça aurait été un froid glacial. Mais qui dit que la joie des « kinois » est plus authentique que celles des « autres » ? Qui dit que les voix des habitants d’une capitale comptent plus que celles des autres ?

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Le plus tragique se cache dans ce que révèle la partie suivante du même article : « Les mamans, de robustes commerçantes visiblement originaires de l’Equateur ne sont pas avares de commentaires et elles déplorent l’éviction de «mwana mboka» l’enfant du pays, celui qui parle le lingala comme elles. Expliquer que ce sont les gens de l’Est qui ont permis la victoire de Kabila suscite des réponses cyniques : « comment peut on dire que quatre millions de Congolais ont été victimes de la guerre à l’Est et que malgré tout ils restent les plus nombreux ? » Une sourde animosité à l’ encontre des swahiliphones se dégage de ces propos, et indique combien les « gens de l’Ouest » vivent mal le fait de n’être plus à la source du pouvoir. » (Congo Tribune).

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A mon avis, le problème est bien là ! Un bon nombre de congolais ont encore une mauvaise idée de la ‘démocratie’. Comme si la démocratie signifiait se focaliser sur l’opinion de la capitale, à l’exclusion des autres. Tant que la « guerre de l’Est » restera perçue comme la guerre qui a affecté les « swahiliphones » (un terme qui n’est d’ailleurs pas adéquat), il sera difficile de concrétiser l’unité du pays. Il sera difficile d’être « unis dans l’effort » et « unis dans le sort ». Car tant que le sort de l’Est laissera « l’Ouest » indifférent, tant que la souffrance des uns ne sera pas partagée par les autres, il sera difficile de concevoir que la joie des uns soit partagée par les autres. Dieu, merci, il y a des exceptions ! Comme lorsque les étudiants à KIN s’étaient mobilisés pour dénoncer les méfaits de Mutebusi, Nkunda…à Bukavu, ou alors plus prêt de nous, lorsque les « Rwandais » avaient coupé le courant de la capitale, nous avons légèrement semblé faire de la guerre de l’Est notre propre expérience ! Unis dans le sort, nos yeux s’étaient enfin ouverts ! Mais malheureusement cette courte prise de conscience d’être « unis par le sort » s’était limité à appliquer le supplice du collier et après nous avons oublié !

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C’est peut-être quand tous les congolais auront souffert la même souffrance qu’ils seront à mesure de s’unir pour la même cause. Bien sûr personne ne souhaite plus de souffrances à ce « peuple grand, peuple libre à jamais » au front « longtemps courbés » pour qu’enfin l’unité du pays prenne racine.

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Le même jour (17 novembre), Libération (France) titrait : « Un ‘président par héritage’ légitimé par les urnes. »

La même logique apparaît lorsque l’autre écrit : «Divisions. Mais force est de reconnaître qu’il est désormais le président ‘démocratiquement élu’ d’un pays plus divisé que jamais entre l’Est, qui a massivement voté pour lui, et l’Ouest, qui lui est largement hostile.»

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L’article articule si bien ce qui avait fait la une des journaux congolais avant et pendant la campagne. « Les élections n’ont pas levé le ‘mystère Kabila’. Pas tant celui de ses origines ¬ ses opposants l’accusent d’être le fils d’un compagnon de Laurent-Désiré Kabila ¬ que celui de son ‘ressort intérieur’. Qui est-il ? Que veut-il vraiment ? Ou n’est-il … que la marionnette de la communauté internationale, le docile élève de ‘papa Chirac’, le chouchou des Belges et des Américains ? »

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La liste d’accusations –vraies ou fausse- est bien plus longue. C’est dommage, cependant, que la presse que nous lisons tous les jours contribue, d’une certaine façon à maintenir le Congo dans la situation qu’on qualifie souvent de « fracture entre l’Est et l’Ouest ». Celui qui a inventé le concept de congolité a peut-être créé une bombe sans en être conscient. Beaucoup de contestations, comme le disent plusieurs observateurs, ont porté sur le « mystère Kabila ». Mais ne pense-t-on pas surtout que le processus aurait été plus compromis si les congolais prouvaient leur impartialité en se penchant sur le « mystère mwana mboka » ? Mais le mystère reste peut-être trop grand dans ce dernier cas pour qu’on ose le sonder. Mais voyez-vous, le pays se réunifiera lorsque les gens au pouvoir et les opposants, se mettront à penser en termes de projets pour la reconstruction du pays, même quand la congolité ne sera plus une pierre d’achoppement.

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Au lieu de faire du bruit sur les chaînes de télévision ou dans les rues, nos compatriotes gagneraient à s’asseoir, à articuler leur vision, leurs projets et les présenter aux nouvelles instances locales et nationales. Voilà ce qui constituerait un véritable défi pour les nouveaux gouvernants ; non par le discours actuel qui fait l’objet de la honte publique pour emprunter le mot de l’article cité précédemment. On ne construit pas un pays par les bruits. L’un de nos musiciens avait peut-être compris cela : « Batongaka mboka na maloba mpamba te ! il faut mosala eleka maloba na ebele ! » (Koffi dans son titre « Affaire d’Etat ») Et même si les paroles accompagnaient les actes, il faudrait que ça soit des paroles capables de « construire un village » !

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La presse en ligne est très expérimentée dans la critique destructive, mais « tout le monde » attend que ceux qui inondent l’opinion nationale et internationale par les discours trop pessimistes apprennent à voir le bien sur lequel nous pouvons commencer (ou plutôt continuer) à bâtir notre pays. Ecrire des articles qui entretiennent la frustration du peuple -ou même d’une partie du peuple- semble indiquer que nous ne sommes pas encore à la hauteur de ce que nous prétendons défendre : la démocratie. La construction du Congo a besoin d’hommes et de femmes capables de donner aux Congolais et Congolaises des raisons d’espérer, et des raisons de se mettre au travail, même quand le soleil leur reste encore caché !

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P. Daniel Syauswa, S.J.

Berkely University (USA)

Beni-Lubero Online

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