Le Congo de Kabila et l’inefficacit

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Les Congolais(es) habitué(es) au franc-parler du Ministre Belge des Affaires Etrangères savent qu’il n’a pas "l’habitude de mâcher ses mots" quand il s’adresse aux gouvernants congolais et cela depuis bientôt plus de trois ans. Il ne fait aucun doute que beaucoup de compatriotes écoutant "le discours musclé" de Karel De Gucht tenu à l’ambassade belge à Kinshasa lundi soir aient applaudi son courage. Il a réussi à dire à Joseph Kabila et à certains membres du gouvernement congolais que la corruption et le non-respect des droits de l’homme sont des maux qui rongent le Congo. Et que les élections ne semblent avoir réglé rien du tout à cet état des choses. Il est sûr que certains d’entre nous doivent avoir félicité De Gucht quand, s’adressant aux politiques congolais  le lundi (21 avril 2008), il s’en est pris "aux privilèges de certains" qui s’enrichissent personnellement sur le dos du peuple congolais. Et les faits lui donnent raison: le train de vie de Joseph Kabila, celui des membres du gouvernement et celui des 500 "honorables" (dont les salaires s’élèvent à 6000 dollars par mois et qui viennent de s’octroyer des 4X4 coûtant 40.000 dollars après une année de boulot) est scandaleux.
Que M. De Gucht ait évoqué les contrats chinois non examinés par le parlement et qui sont un troc désavantageant le Congo (et ses générations futures), cela est à mettre à son actif. Comme peut aussi être mis à son actif le non-respect des engagements pris par Joseph Kabila au sujet du mandat du rapporteur spécial de l’ONU sur les droits de l’homme en RDC. Tuer à "huis clos", loin des regards gênants étant l’une des caractéristiques des gouvernants actuels du Congo.
Que les réponses "souverainistes" soient données à ce "discours musclé", il y a lieu de parler du galvaudage des mots ou de la mystification terminologique et linguistique (qui n’est d’ailleurs pas l’invention des criminels qui gouvernent le Congo). Brader les richesses du pays que l’on est supposé gouverner, amnistier les criminels de guerre, tuer des populations civiles à "huis clos", se servir dans les caisses de l’Etat (manqué), etc., voilà qui s’appelle "souveraineté au Congo".
Cela étant, il ne serait pas mal que nous posions "la question éternelle" qu’inspire l’attitude de Joseph Kabila et de son gouvernement: "Quand est-ce que les gouvernants congolais iront donner des leçons de gestion idoine de la chose publique en Belgique"? Et pourtant, ce ne sont pas les scandales qui y manquent ! Charleroi est un cas encore frais dans nos mémoires…Soit!
 
I. La réponse du berger à la bergère!
 
Néanmoins, il serait simpliste de conclure à partir de ces réponses "souverainistes" qu’à travers De Gucht, la Belgique a reçu la réponse du berger à la bergère. Pour avoir soutenu des "seigneurs de la guerre" avant et à l’issue d’une mascarade électorale qu’elle a plébiscitée, elle récolte ce qu’elle a semé! Une autre réaction simpliste serait celle consistant à nous renvoyer à l’histoire de nos relations tumultueuses avec "les noko" en prenant le pouvoir personnalisé de Mobutu comme référence. Ces approches de l’incident diplomatique de Kinshasa nous paraissent superficielles.
 Pour notre part, nous estimons que le pouvoir de Kinshasa est tombé dans les travers de la démocratie du marché guidée par la concurrence, la compétition et le désir de puissance. En d’autres termes, la réponse du berger à la bergère se situe beaucoup plus au niveau du système politico-économique en expérimentation au Congo et soutenu par tous les libéraux du monde, y compris Karel De Gucht et Charles Michel.
Dans un Congo mondialisé obéissant aux principes de la déréglementation, de la libéralisation et de privatisation, sur le marché congolais où règnent la concurrence et la compétitivité, c’est vers le plus offrant que l’on se tourne. Les Emirats Arabes, la Chine ou la Grande-Bretagne, c’est le pays qui a des capitaux frais, "du concret" qui gagnent le marché. Sur ce point, les critiques belges du Congo sont ses modèles. Les entreprises belges, françaises et américaines coopèrent avec la Chine sans se préoccuper outre mesure du respect des droits de l’homme dans ce pays.
 Donc, avec Kabila-Gizenga, Kengo et Kamerhe, le Congo s’est ouvert davantage à l’économie mondialisée de la prédation, se disant, à la suite de ses modèles occidentaux et asiatiques, qu’il n’y a pas d’autre alternative. D’où l’engouement de tous les néo-libéraux purs et durs dans ce pays aux dépens des Congolais(es). Plus de 33 % de leur territoire sont déjà vendus. Et le pire est encore à venir.
Dans ce contexte, les attaques personnalisées de Karel De Gucht ne remettent pas en cause la base matérielle de la démocratie du marché. Et pourtant, elle est presque la même en Belgique, au Congo, en France, aux Etats-Unis, etc. avec sa part de violence (matérielle ou symbolique) et d’exclusion.
Dans presque tous ces pays, bien qu’à des niveaux différents, "les petits peuples" se plaignent de la perte de leur pouvoir d’achat. Au pays de Charles Michel et de Karel de Gucht, il y a de plus en plus des travailleurs salariés qui n’arrivent pas à nouer les deux bouts du mois. Chez Sorkozy, la promesse d’augmenter le pouvoir d’achat n’a pas été tenue, une année après sa prise de pouvoir comme président de la République. Les Etats-Unis connaissent une récession aux conséquences incalculables. Pour longtemps. Bref, le néo-libéralisme est générateur de la violence, des inégalités et des exclusions. En sus, il dévore, à travers ses structures et ses "petites mains", les cœurs et les esprits.
Ainsi, à travers Kabila, son gouvernement et ses députés, le Congo, à la suite de l’Occident et de la Chine, se sous-développe en cœur et en esprit. "Ses Mopao" en 4X4 ne sont,  pour la plupart, que des "bintuntu", des zombies à visage humain. Tel est le niveau fondamental où se situe (le débat et) le problème mondial en général, et le problème congolais en particulier: la montée sur la scène publique de la représentation des monstres à visage humain, des vampires se nourrissant du sang de leurs compatriotes.
Kä Mana l’exprime en de beaux termes dans son dernier entretien avec Freddy Mulumba Kabuayi. Avouant son souci de voir le Congo de demain échapper au modèle occidental et asiatique, il affirme: " Je veux dire que les civilisations, les peuples et les pays ont un cœur et un esprit, comme les individus. Ils peuvent développer l’intelligence du cœur et de l’esprit en se donnant des finalités qui développent le cœur comme énergie de coopération et l’esprit comme lien commun à une transcendance humanisant. Dans cette perspective, ils développent le sens de l’être solidaire, la puissance d’appartenance à la commune humanité, la volonté de construire le bonheur partagé. C’est cette orientation du réel qui manque à l’intelligence occidentale des choses, cette intelligence est fondée sur la concurrence, la compétition, le désir de puissance, tout cela que la Chine et le Japon ont copié abondamment. Ces pays comme ceux de l’Occident ont beau accumuler les richesses et ils ont beau décider de nos en donner les miettes dans l’aide au développement ou l’annulation de nos dettes, cela ne change en rien le fait que leur intelligence sociale est irriguée par la force d’une rationalité agressive, dominatrice et compétitive." (KA MANA, La R.D. Congo est à inventer. Entretien avec Freddy Mulumba Kabuayi, Kinshasa, Editions Le Potentiel, 2008, p.127-128. Nous soulignons.)
L’agressivité de Karel De Gucht ne serait-elle pas (aussi) liée à la perte des marchés des minerais et du port de Matadi promis au celui d’Anvers et finalement offert par Joseph Kabila et son gouvernement aux Emirats Arabes Unis? Il semble que oui.
 
II. La théâtralisation médiatique d’un incident diplomatique. Pour quelle fin?
 
Cette rationalité agressive, dominatrice et compétitive est-elle une terre fertile où peut germer une sereine lutte contre la corruption, lutte pour laquelle la Belgique voudrait s’engager aux côtés des Congolais? C’est possible!
Il est vrai que la relative indépendance dont jouit la pouvoir judiciaire dans les pays dits de vieille démocratie (?) peut permettre de lutter contre ce fléau. Un certain nombre de juges et magistrats "acharnés" de ces pays font du bon boulot. Mais pour nous qui avons lu Notre affaire à tous, Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre? et La force qui nous manque de la Franco-norvégienne Eva Joly, nous ne nous faisons aucune illusion sur ces questions. Tous ces pays comptent "leurs invulnérables" impliqués dans la corruption au Sud  comme au Nord du monde.
A ce sujet Eva Joly écrit:" Avec le temps, mon souvenir a creusé la galerie des insoupçonnables, inaltérables, en un mot invulnérables, hommes ambitieux et pressés, faisant carrière en politique et dans les affaires. Leur arrogance, leur façon de m’opposer leurs titres reposaient sur une foi absolue dans l’opacité du système. Leur certitude n’était d’ailleurs pas toujours fonction de leur grade. Quarante ans d’histoire des paradis fiscaux parlaient pour eux: jamais le Lichtenstein, le Luxembourg ou la Suisse n’avaient jusqu’alors collaboré avec la justice. Echappés de dossiers divers, ils avaient en commun le sentiment fort de l’impunité…" (E. JOLY, La force qui nous manque, Paris, Les Arènes, 2007, p.102-103). Pour dire les choses autrement, la lutte contre la corruption et l’impunité de ceux qui l’entretiennent se mènent et au Nord et au Sud. Elle ne peut être efficace que menée dans ces réseaux où "les acharnés et les justes" du Nord et du Sud travaillent ensemble. Car elle est fondamentalement dirigée contre un système (au sein duquel opèrent des individus). En effet, "le capitalisme mafieux étend ses ramifications à tous les niveaux de l’Etat (et des Etats) (…) Des sommes considérables sont passées de main en main; des méthodes incroyablement sophistiquées ont été mises au point dans le seul but de détourner des milliards de dollars. C’est une inquiétudes majeure." (E. JOLY, Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre?, Paris, Les Arènes, 2003, p.187) La mondialisation de l’économie et de la finance a mondialisé la corruption. La démocratie  en tant que système de gouvernement semble avoir perdu ses repères et ses garde-fous. Au Nord comme au Sud, "lorsque les élites se soustraient au contrôle social, elles s’auto-intoxiquent entre égaux. Initiés aux mêmes circuits, elles succombent à la même ivresse." (Ibidem, p.234) L’évocation ivre du peuple et des droits humains devient une simple manœuvre de diversion pour cacher cette auto-intoxication.
Au certain, nos politiques et leurs gouvernements devant toujours répondre devant les IFI et les multinationales, juges auto-institués de leurs performances, n’ont pas de compte à rendre à nos populations. Ils ne vont vers eux que deux ou trois mois avant les échéances électorales. Affameurs et "appauvrisseurs" de nos populations par leur enrichissement illicite, ils ont souvent beaucoup de marge de manœuvre pour utiliser leurs biens mal acquis afin de corrompre les médias, les populations et les autres "techniciens du savoir" pour qu’ils reviennent aux affaires dans le but de pérenniser un style de vie national ayant réussi à les propulser au sommet du pays comme des propriétaires attitrés des ressources humaines, du sol et du sous-sol communs.
Ce cercle vicieux survit (aussi) grâce à une conception dévoyée du but naturel des actions politiques partagée par action et/ou omission par nos populations. Habituées au langage des IFI estimant le seuil de pauvreté en dollar, nos populations tiennent l’enrichissement personnel ou collectif (souvent tribal) (les makoki) comme étant l’unique signe visible de pouvoir. Quand, dans certains coins du monde avertis, on parle de plus en plus du "bonheur national brut" comme but naturel des actions politiques, nos populations occidentalisées accusent une ignorance et un retard mental inimaginables. (A ce point nommé, nos populations citadines et nos élites dévoyées guidant celles de nos villages aux urnes sont plus perverties que ces dernières.) En effet, "n’est-il pas évident pour tout le monde que l’état de l’économie détermine l’humeur électorale, et que donc tout se joue donc dans la capacité à au moins faire croire au citoyen quelconque que les choses iront mieux du côté des affaires, petites et grandes, s’il vote ou revote pour vous? Et donc que la politique n’est jamais que ce qui rencontre l’intérêt des sujets?" Et l’intérêt réduit à son côté matériel et non compris comme tout ce qui se passe dans les intervalles (inter) créés par des êtres vivant autant de fierté, d’égalité, de liberté, de partage, de dignité que de pain? De ce point de vue, "la corruption n’est pas ce qui menace la démocratie telle qu’elle fonctionne. Elle est sa véritable essence." (A. BADIOU, De quoi Sarkozy est-il le nom?, Paris, Lignes, 2007, p.121-122.Nous soulignons.)
Au certain, dans le contexte contemporain de galvaudage des mots, "si la démocratie est représentation, elle l’est d’abord du système général qui en porte les formes. Autrement dit: la démocratie électorale n’est représentative qu’autant qu’elle est d’abord représentation consensuelle du capitalisme, renommé aujourd’hui "économie du marché". Telle est sa corruption de principe (…)." (Ibidem, p.122)
Dans ce contexte, la dispute entre Karel De Gucht et Joseph Kabila est celle de deux "petites mains du capital" n’ayant aucune incidence réelle sur le devenir commun de nos populations Belges et Congolaises.
Que la théâtralisation médiatique en fasse "un incident diplomatique" de grande portée entre la Belgique et le Congo, cela se comprend. "Les petites mains médiatiques" sont, elles aussi, au service du capital.
Tenez! Relisez les articles du philosophe et théologien Congolais Kä Mana sur le Congo et sur Joseph Kabila, repassez en revue les prises de position Kankwenda Mbaya, de Candide Okeke, de Jeanne-Marie Sindani, de Marie-Thérèse Nlandu, d’Alphonse Tshiyoyo Mufoncol sur le Congo; revisitez l’article de Freddy Mulumba Kabuayi intitulé "les négriers africains modernes", relisez Les crimes organisés en Afrique Centrale d’Honoré Ngbanda ou "les leçons" de Constitutionnalisme du professeur Auguste Mampuya sur le Congo, relisez les pamphlets du Docteur Tshipamba Mpuila sur le régime criminogène actuel, visitez les sites Internet congolais tels que Congnetradio, Congoindependant, Congolite, Kabiladoitpartir, Congoone ou Congotribune. Allez sur Reveil_FM ou sur Beni-Lubero Online, vous vous rendrez compte que Karel De Gucht n’a pas inventé pas la roue. "Son discours musclé" est une reprise belge (tardive) des revendications et critiques quotidiennes des Congolais(es) formulées souvent sans fausse diplomatie et sans hypocrisie et publiées dans les médias congolais alternatifs.
La théâtralisation médiatique de ce discours serait (aussi) beaucoup plus un appel de pied  à Joseph Kabila pour un partage équitable et équilibré du gâteau congolais qu’une orientation lucide prise par la Belgique pour qu’elle se batte politiquement aux côtés des résistants congolais.
De toutes les façons, ce genre de théâtre ne surprend plus les Congolais(es) averti(es). Joseph Kabila et son "conglomérat d’aventuriers" pillent, tuent, violent, volent depuis plus de cinq ans. Aucune sanction sérieuse n’a jamais été prise contre ces criminels par la fameuse communauté internationale à laquelle Karel De Gucht fait allusion dans son discours musclé. Habitués aux "relations passionnelles" entre les politiques Belges et Congolais depuis 1960, "les résistants congolais" estiment qu’il est plus que temps qu’ils tracent leur propre voie. Même dans le roc! Cela prendra le temps que ça prendra! Mais ils ne semblent plus disposés à se laisser prendre au piège des pompiers pyromanes néo-libéraux. Ils sont convaincus qu’"il faut souvent attendre dans la solitude, à contre-courant, jusqu’à ce que l’esprit soit prêt à entendre la vérité. Une parole juste, même si elle dérange parce qu’elle brise un tabou, peut, à sa mesure, remettre le monde à l’endroit". (Ibidem, p. 258).
A n’en pas douter, "les résistants ", les patriotes congolais ainsi que les veilleurs-protecteurs de la mémoire collective congolaise n’accordent plus beaucoup de crédibilité aux gesticulations des partenaires traditionnels du Congo après plus de quarante ans de partenariat contre-productif. Ils ne laisseront pas prendre à ce jeu qui consiste à plébisciter un étranger et/ou un "des leurs" comme étant "l’espoir du Congo" (avant les élections) sans tenir aucunement compte de l’imprévisibilité de la nature humaine et en les prenant pour des imbéciles. Quelque temps après, face au refus du paternalisme et/ou "aux choix non-programmés" de "bons enfants élus", on sort les griffes, on mobilise les médias, on devient les défenseurs "des imbéciles d’hier" au nom de la démocratie et on se remet à la recherche "d’un autre oiseau rare"…Ce faisant, on s’imagine que tou(te)s les Congolais(es) sont des "BMV" et/ou sont dans les arbres en train de manger les bananes en attendant que "les noko" arrangent les choses pour des lendemains qui chantent…Non! Ce jeu est inutile et il touche à sa fin. Il touchera à sa fin. A tout prix! 
 
J.-P. Mbelu
Bruxelles- Belgique
Beni-Lubero Online
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