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Le pantalon du préfet Tshirakwa Bene ou la loi taillée sur mesure (1979)

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Nous avions l’habitude de nous complimenter mutuellement à chaque fois qu’un camarade de classe apparaissait dans ses nouveaux vêtements ou ses nouvelles chaussures. Cela se faisait souvent lorsque nous nous mettions en rangs avant l’entrée de classe. Sindani dit «Rumako», originaire d’Oïcha, était l’élève le plus attentif à tout changement que chaque camarade de classe opérait dans son mode vestimentaire. Il n’hésitait pas de le féliciter à haute voix en décrivant devant toute la classe la qualité du tissu, la texture de celui-ci, le tailleur ou la coupe à tel point que les plus timides s’interdisaient de porter leurs nouveaux habits à l’école craignant la publicité qui s’ensuivrait. 

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Quant à la bande de jeunes à laquelle j’appartenais, en dépit de notre état de pauvreté qui ne nous permettait pas de changer régulièrement de garde-robe, nous optâmes pour de la provocation en adoptant un style osé qui était en vogue à l’époque et connu sous le nom de «regeza». Ce mot était tiré d’un verbe swahili qui signifie «détendre, lâcher légèrement». Nous «détendions» nos ceintures et nous «lâchions légèrement» nos pantalons jusqu’à faire apparaître un pan de nos sous-vêtements. Cette mise nous obligeait de changer notre démarche, en dodelinant de nos postérieurs.

Les élèves de l’Itav à Butembo, en particulier ceux qui venaient de Kinshasa pour étudier dans cette école vétérinaire très réputée, étaient de ceux qui rendirent célèbres ce mode vestimentaire. Avant cela, ils venaient de rendre aussi populaires le mode «retro», ces pantalons-là avec plis en avant et en forme d’entonnoir au-dessus desquelles flottaient allègrement des chemises de taille XXL connues son leur nom de «papa m’a donné». 

Evidemment, ce nouveau style ne fut pas du goût de nos professeurs qui menacèrent de nous punir en cas de récidive. Mais le vent allait tourner en notre faveur. En effet, quelques jours après cette mise en garde que nous jugions d’un autre âge, le préfet des études de l’Institut Lwa-Nzururu de Beni-Païda se rendit à Mangina pour l’inspection de sa succursale, notre école. Et quelle ne fut notre joie de le voir «débarquer» en regeza! Oui, avec son derrière brinquebalant, monsieur Tshirakwa Bene, l’autorité principale de notre collège, portait un pantalon fait de deux poches en avant et de deux autres en arrière. Il n’avait pas de ceinture. En plus, devant les élèves entourés du corps professoral, il prit la parole en ayant ses deux mains dans les poches de derrière, ce qui mit en évidence son fessier et laissa apparaître sa culotte! Ça lui allait très bien. Oui, c’était vraiment à notre goût. «Voilà un préfet ‘civilisé’», nous disions-nous discrètement. Nous nous frottions les mains. O quel soulagement enfin! Résumant le sentiment de toute la classe, un camarade dira : «En voilà au moins un qui vit à notre époque!» Et même les filles étaient de notre avis! 

Toutes les paroles que prononça le préfet furent applaudies par les élèves qui se reconnurent dans leur préfet… essentiellement pour cet accoutrement. Lui-même nous trouva sympathiques car nous avions le sourire aux lèvres ne s’imaginant pas que nous avions trouvé une porte de sortie de crise avec nos professeurs conservateurs qui nous harcelaient. Notre nouvelle tenue vestimentaire venait d’être avalisée implicitement par le chef d’établissement qui est la plus haute autorité de l’Institut, un modèle et un garant tant sur le plan moral que sur le plan intellectuel. 

Dès son retour à Beni, Tshirakwa Bene ne pouvait s’imaginer la vague de protestations que son attitude allait provoquer dans sa succursale de Mangina. Ce fut de la vraie pagaille! Les professeurs furent traités des ringards, des «professeurs de la brousse». Notre professeur de français, le jeune Nguruki Mbusa, originaire de Beni-Païda d’où venait le préfet, se refusa à tout commentaire pour ne pas envenimer les débats ou créer des polémiques inutiles. D’autres professeurs s’effacèrent également. Ce fut alors le début d’un débat houleux entre les professeurs jusqu’aux-boutistes et les adeptes du regeza que nous fûmes. Ghossolah était un professeur parmi les plus conciliants tandis que Nzoli Bombo Bahati Thassy, notre prof de maths, se rangea dans le camp de défenseurs inconditionnels des «valeurs morales». Ce dernier semblait d’ailleurs jouer parmi ses pairs le rôle de «représentant» du préfet de l’Institut. 

Ghossolah s’avança au tableau et se mit à nous enseigner son cours de technologie. Mais ce jour-là, nous l’interrompîmes pour avoir son point de vue personnel sur le «regeza». En grand philosophe, il dira : «Le regeza c’est la façon de s’habiller propre à un Préfet des études qu’un élève n’a pas le droit d’imiter, sinon il serait puni». Et les questions fusèrent de partout : «Puni pourquoi?» Ghossolah répondit : «A cause de son orgueil». «Quoi! Quel orgueil?», répliquèrent tous les élèves y compris les plus timides. Ghossolah se résuma : « Je dis bien à cause de son orgueil de chercher à se comparer au préfet». 

Rappelons qu’au départ, la punition était brandie par le corps professoral au motif qu’il s’agissait de réprimer une conduite indécente, celle d’avoir un pantalon en dessous de ses hanches. Mais les professeurs abandonnèrent cet argument une fois que le préfet se soit illustré dans la même tenue. Les professeurs se retinrent dorénavant de qualifier ce mode d’habillement d’‘indécent’, d’‘inconvenant’, de ‘dégradant’ et encore moins de ‘mal poli’ s’évitant ainsi le retour de la manivelle. En effet, nous estimions que nous étions suffisamment armés contre «Nzoli & Cie» et prêts à en découdre en nous servant de la «jurisprudence» née du préfet lui-même. Le pantalon du Tshirakwa Bene devenait, du coup, un élément clé et un épouvantail que nous brandissions à tout vent pour asseoir la légitimité de notre nouveau style. Dans l’autre camp constitué des opposants du regeza, ce même pantalon devenait un vrai cauchemar. Nous étions sûrs et certains de gagner tout procès qui serait intenté contre nous sur ce sujet, que ce soit devant un Conseil de discipline ou devant un Comité de parents. L’argument que nous détenions tenait sur quelques mots : accuser ce corps professoral de porter atteinte à l’autorité morale du préfet Tshirakwa Bene. 

Mettez-vous à la place de nos pauvres professeurs. En créant une loi contre le regeza, ils cherchaient à nous inculquer de bonnes valeurs, du «civisme» pour reprendre leur propre terme. Ils étaient donc bien intentionnés. Mais voilà, à cause d’une erreur venant de leur chef, tous leurs efforts étaient voués à l’échec. Il n’y avait pas que leur chef qui était répréhensible dans cette affaire. Nos professeurs avaient une part de responsabilité car il leur avait manqué du courage de prévenir le préfet, dès son arrivée, que sa tenue allait choquer certaines consciences au sein de l’Institut. En outre, on peut en déduire qu’ils votaient des lois dans la succursale sans se donner la peine d’en informer leur hiérarchie au travers des comptes-rendus. Monsieur Tshirakwa Bene serait ainsi informé du bannissement du regeza à Mangina. 

Il ne leur restait donc que leurs yeux pour constater les dégâts et pour pleurer. Il leur fallait, à présent, réaménager leur discours tout en maintenant une fragile cohérence avec leur délibération antérieure qui voulait que les récalcitrants soient sévèrement disciplinés. Changer leur fusil d’épaule en soutenant que nous faisions une concurrence déloyale au préfet était leur dernière parade, leur unique porte de sortie. Ils étaient visiblement confus et très embarrassés. Malgré tout, ils ne s’avouèrent pas vaincus : ils menacèrent, par moments, de convoquer nos parents au sein d’un conseil de discipline. Cela nous rappela bien évidemment un texte classique – «Le loup et l’agneau» – de Jean de La Fontaine que nous étudiions à cette même période. Il débutait par ce vers : «La loi du plus fort est toujours la meilleure». Ce poème finissait par une leçon qui s’appliqua à nous: «Si ce n’est toi c’est donc ton frère… [ou] quelqu’un des tiens car vous ne m’épargnez guère». Et «là-dessus au fond des forêts», les «Nzoli & Cie» l’«emportèrent» sur nous et nous «mangèrent sans autre forme de procès». 

Kasereka KATCHELEWA

Courriel: kasereka.katchelewa@orange.fr

Aisy-sur-Armançon, France

©Beni-Lubero Online

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