Les limites de la Force de l’Union Européenne pour la sécurisation des élections

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De quelle sécurité parle-t-on ? Les limites de la Force de l’Union Européenne pour la sécurisation des élections *

par Pascal K. Kambale **

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Les autorités congolaises ont d’abord semblé hésiter lorsqu’il s’est agi d’autoriser l’exécution d’un plan de déploiement de troupes européennes pour sécuriser les élections. Le plan était concocté depuis plusieurs mois, plus exactement depuis novembre ou décembre 2005, par des diplomates et des fonctionnaires des Nations Unies (NU) et de l’Union européenne (UE). Parlant à radio Okapi le 19 mars, le ministre des Affaires étrangères Ramazani Baya en était encore à exiger de connaître « les tenants et les aboutissants de cette opération». Mais dès le lendemain, c’est quasiment sans condition que le gouvernement a accepté le plan élaboré en dehors de lui. Dans un communiqué du 20 mars, le Conseil Supérieur de la Défense a dit accepter « de soutenir l’initiative de la mise en place de cette force spéciale européenne. » Trois jours plus tard, le Conseil de l’Union européenne a dévoilé une partie des « tenants et des aboutissants » du plan en déclarant qu’il consistait en la mise à disposition d’une force de l’UE qui, « le cas échéant, pourrait être déployée en RDC en soutien de la MONUC pendant le processus électoral. » Un mois plus tard, le 25 avril, le Conseil de sécurité de l’ONU a endossé le déploiement de la force EUFOR en RDC.

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Le défaut le plus significatif de l’opération n’est cependant pas d’avoir été préparée sans consulter les autorités congolaises dans une matière qu’on croyait encore relever de la souveraineté nationale. Maintenant qu’on en sait un peu plus sur les détails de l’opération, on voit bien que des failles plus graves, puisque liées à ses objectifs, remettent chaque jour en question les intentions déclarées des dirigeants européens qui l’ont conçue.

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On dit de EUFOR qu’elle vise à apporter un soutien éventuel en sécurité pendant les élections. Mais c’est maintenant, avant les élections, que la situation d’insécurité généralisée qui touche près du tiers du territoire requiert un plan d’urgence. On ajoute que moins de 500 troupes de la force seront déployées à Kinshasa tandis qu’une force plus importante, à la dimension d’un bataillon, sera cantonnée en dehors du pays – « au-delà de l’horizon » (on parle du Gabon et du Congo-Brazzaville) – en position d’être « rapidement déployable ». Mais c’est dans les provinces de l’est du pays que les élections courent le plus grand risque d’être perturbées par la violence d’une multitude de groupes armés qui y gagnent en force et en mobilité. On précise, enfin, que c’est à la Monuc que UEFOR vise à fournir un « soutien ciblé ». Mais ce sont les troupes FARDC, minées par la corruption et démoralisées par une crise aigue de commandement, qui ont le plus besoin de soutien si l’on veut contenir la menace à la sécurité qu’elles constituent désormais.

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Décrivant le mandat de la Force européenne, l’Envoyé spécial de l’UE dans la région des Grands Lacs, Aldo Ayelo, a déclaré le 4 avril que «son but est la dissuasion à l’égard des potentiels fauteurs de troubles ». Dans plus du tiers du territoire national, les ‘fauteurs de troubles’ sont réels, pas potentiels. Ce qu’ils font à la population civile depuis plusieurs mois est bien pire que perturber la sécurité dans un bureau de vote. Même si décideurs et observateurs se refusent à prononcer le mot, la réalité est que depuis au moins deux ans, ce pays est à nouveau en guerre.

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Des territoires entiers à l’est subissent une dégringolade lente mais constante vers une insécurité généralisée. Les programmes de brassage, d’intégration et de formation de l’armée nationale paraissent incapables de stopper la descente vers le chaos. A chaque nouvelle brigade intégrée FARDC semble correspondre un renforcement plus important de la capacité opérationnelle des groupes armés. Pendant que les FARDC peinent à assurer leur intégration, les groupes armés à l’est entreprennent des mutations structurelles importantes. Les 400 à 500 hommes du général Laurent Nkunda assurent à présent une coordination de plus en plus intégrée avec les troupes de l’ancienne Armée Nationale Congolaise (ANC, branche armée du RCD) qui disparaissent des centres de brassage par brigades entières. Le MRC (Mouvement Révolutionnaire Congolais), né à Kampala de la fusion entre le FNI-FRPI et l’UPC-PUSIC, enregistre des victoires en Ituri contre les FARDC et la MONUC et démontre le peu d’impact que l’arrestation tardive des chefs historiques comme Germain Katanga ou Thomas Lubanga a sur ses capacités opérationnelles. Un activiste local qui a tout perdu sauf son sens de l’humour a suggéré que le MRC pourrait donner des leçons de brassage aux FARDC. Plus sérieusement, Mme Pétronille Vavweka, Commissaire de district de l’Ituri, informe que les trop criantes limites de la démobilisation exécutée par CONADER alimentent le MRC qui recrute parmi les combattants officiellement ‘démobilisés.’ Il n’y a pas qu’en Ituri où les centres de regroupement et de désarmement sont quasiment devenus des centres de brassage pour les groupes armés. Aussitôt sortis des centres de regroupement de Kimbulu et Bingi dans le territoire de Lubero au Nord-Kivu, les enfants soldats ‘démobilisés’ sont immédiatement réarmés et recrutés par des groupes May May, perçus par les populations civiles comme seuls capables de les protéger.

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Le soutien massif de la MONUC aux opérations militaires FARDC contre les groupes armés semble ne pouvoir rien faire pour arrêter l’escalade de la violence. Au contraire, sur plusieurs fronts ce sont les groupes armés rebelles ou étrangers qui semblent prendre l’initiative et pousser la coalition FARDC/MONUC à la défensive. Le week-end suivant l’annonce par le gouvernement congolais de son soutien au plan européen de sécurisation des élections, les FDLR lançaient d’importantes opérations dans les territoires de Kabare et Walungu au Sud-Kivu et reprenaient le contrôle d’une dizaines de localités, dont leur ancienne base opérationnelle de Cibiroro, après en avoir chassé les FARDC. Durant toute la semaine d’après, ils ont pillé et harcelé la population. Ils ont incendié les maisons des paysans à Irhenga-Barhonyi comme dans plusieurs autres localités de Kabare. Ils ont ensuite pratiqué leur propre version de la justice pour faire régner la ‘sécurité’ dans les localités qu’ils contrôlaient. A Lutunkulu dans le territoire de Walungu, ils ont publiquement coupé la tête à une femme qui n’avait pas payé une dette de 2 kilos de viande. Traumatisée, la population a répondu en tuant deux enfants du village issus de viols commis par les FDLR. Vous savez qu’un groupe terroriste a le vent en poupe quand ses adversaires se mettent à l’imiter dans ses méthodes. Ici, faute d’adversaires qui détalent aux premières apparitions des FDLR, ce sont les victimes qui doivent recourir aux crimes comme à une gratuite consolation.

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Les messages rassurants que les journalistes à Kinshasa sont conviés à entendre chaque mercredi au cours du point de presse hebdomadaire de la MONUC sont parfois l’exact opposé de la situation sur terrain. La veille de Pâques, encore une opération conjointe FARDC/MONUC (la 15ème ? la 25ème ?) a été lancée sous le nom « Operation North Necklace » contre les FDLR au Nord-Kivu. Seulement 4 mois plus tôt une autre opération, pompeusement baptisée « Virunga Clearance », avait été annoncée contre le même groupe par la même MONUC pour «déloger les quelque 5 000 rebelles Hutus rwandais qui contrôlent les forêts et montagnes quasiment impénétrables du parc national de Virunga.» Mercredi 19 avril la MONUC a partagé avec la presse quelques bonnes nouvelles du front de North Necklace et de sa cousine, l’opération « South Sustain », également en cours contre les mêmes FDLR, mais au Sud-Kivu où une troisième opération, « Safe Path » fait toujours rage. Quelqu’un devrait suggérer à la MONUC de donner aux futures opérations contre les FDLR – car il y en aura beaucoup d’autres – des noms plus authentiquement congolais. « Lokuta Monene » est certainement plus facile à prononcer que « North Necklace ».

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Pendant ce temps, les rebelles ougandais de l’Armée de Résistance du Seigneur (ARS) – que le ministre de la Défense Onusumba promettait en septembre 2005 de « chasser par la force s’ils refusent de se rendre pacifiquement » – prennent quartier au nord de la province Orientale et s’enracinent sur un territoire plus grand que le Nord-Kivu et le Sud-Kivu réunis. Tandis que les ougandais ARS et les soudanais SPLA fortifient leurs bases respectives dans les territoires de Bondo et Ango, d’autres bandes armées, dont les ‘mbororos’ – décrits tantôt comme pasteurs centrafricains, tantôt comme nomades lybiens – sont signalées dans les forêts de Dungu et Faradje. Les raids effectués régulièrement par l’ARS et les mbororos sur les villages de pêcheurs pour les piller jettent déjà des milliers des paysans sur les sentiers. Des témoins ont signalé début mars que l’ARS procédait désormais à l’enrôlement forcé de jeunes congolais et intensifiait les activités d’extraction et de trafic des minerais. Les hommes de Joseph Kony, dont le ministre de la Communication Mova Sakani disait il y a 6 mois qu’ils allaient être « immédiatement refoulés », sont donc venus au Congo pour s’installer.

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Plus au sud dans la même province Orientale, la grande offensive lancée depuis octobre 2005 par les FARDC/MONUC contre les positions du MRC en Ituri montre aujourd’hui des signes visibles d’essoufflement. Cette offensive était conçue pour donner l’assaut final aux rebelles du MRC, mais c’est le dispositif opérationnel des FARDC en Ituri qui en est sorti avec des fissures qu’il faudra presque un miracle pour colmater. Avec l’appui logistique de la MONUC, les forces gouvernementales ont lancé deux attaques en un mois contre la base fortifiée du MRC à Tsheyi dans le territoire d’Irumu. Toutes les deux fois, les FARDC ont battu à la retraite devant la salve nourrie des rebelles. Après un siège de deux jours, les 16 et 17 janvier, au cours duquel ils ont pilonné sans arrêt la localité de Tsheyi, les troupes gouvernementales ont fui au troisième jour devant la contre-offensive des rebelles MRC qui les ont pourchassées jusqu’à Bogoro, position avancée du contingent pakistanais de la MONUC. Ces rebelles étaient sous le commandement conjoint d’anciens chefs de milices lendu et hema, adversaires d’hier, aujourd’hui ‘brassés’ et unis sous le drapeau du MRC : les commandants ex-UPC/PUSIC Alex Munyalizi, Bebwa et Bosco Ntaganda et les commandants ex-FNI/FRPI Matthieu Ngundjolo et Matata alias Cobra.

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Trois semaines ont suffi aux officiers FARDC pour reprendre les esprits, monter un second siège de Tsheyi et rédiger un nouveau plan d’attaque. Le général Bob Ngoie Kilubi, commandant second de la 9ème région militaire en charge des opérations dans l’Ituri se disait prêt à lancer la seconde offensive dès la deuxième semaine de février. Son ardeur a été refroidie par la pression des agences humanitaires et des notables locaux qui craignaient une attaque visant indistinctement des cibles militaires et civiles, et qui espéraient qu’un peu plus de temps allait permettre à la population civile de se désolidariser du MRC qui la prenait en otage pour l’utiliser comme bouclier humain. Début février en effet, le siège des FARDC, qui durait alors un peu plus d’un mois, et la main de fer des MRC avaient déjà sur la population civile un bilan infernal. Ce témoignage d’un agent humanitaire local est absolument terrifiant :

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« Les miliciens retiennent en otage à Tsheyi une forte population estimée à environs 60.000 personnes en majorité des femmes et des enfants. Assiégée par les FARDC, la population fait face à la famine et au manque des soins. Par jour il y a une moyenne de 3 enfants qui meurent de manque de soins, 60 % d’enfants meurent à l’accouchement, 30% de femmes meurent à l’accouchement, beaucoup des cas des malformations congénitales, des blessés meurent des suites des infections et beaucoup d’autres cas de morts des maladies bénignes et de faim. Pour le moment une partie de la population est groupé à Bukiringi, Gety, Kagaba Kaguma et Rudjoko ou sont basés des humanitaires. On a recensé environs 6000 déplacés dans la ville de Bunia qui n’ont accès à aucune assistance. »

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Le général Bob Ngoie a donc voulu donner un visage humain à l’attaque qu’il s’apprêtait à lancer contre le MRC. Le 6 février 2006 il a signé un communiqué officiel (numéro 003/2006 de l’état major OPS Ituri) demandant à la population civile de Tsheyi de se désolidariser d’avec les miliciens et de quitter la zone avant le début des opérations militaires. Selon le communiqué, Les FARDC déclinaient toute responsabilité pour les pertes, destructions et autres dommages collatéraux. Des copies du communiqué ont été larguées dans la zone ciblée par des hélicoptères de la Monuc et des messages radiodiffusés ont accompagné le largage. Ensuite tout est allé très vite. Jeudi 23 février, le général Ngoie a tenu « une causerie morale » à l’intention des 750 hommes du premier commando intégré de la brigade venue de Aba via Aru qui ont commencé dans l’après midi à se déployer vers Aveba.

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Dès cet instant, tout observateur qui avait suivi les relations tendues entre officiers et hommes de troupe à l’état major de Bunia pouvait prévoir la débâcle qui attendait les FARDC. Les officiers de ce 1er commando intégré appelé à la rescousse depuis leur base de Aru ne cachaient pas leur mépris pour le commandement du général Bob Ngoie dont ils détestaient la personne. Issus de l’ancienne composante gouvernementale et commandés par le colonel Jean Beauvin Kalenga, un oncle paternel du président Kabila, et le capitaine Ngoy Kakudji, ces commandos qui étaient tout sauf intégrés ne cachaient pas leur soupçon que le général Bob Ngoie, issu du RCD, sympathisait avec le MRC et passait secrètement les plans d’attaque à l’ennemi. En plus, ces commandos se plaignaient publiquement d’avoir faim et d’être abandonnés sans ration ni soutien matériel. Radio Okapi avait rapporté qu’ils avaient été auteurs des pillages à Aru sur leur passage vers Bunia les 18 et 19 février. Ils promettaient à présent « une situation apocalyptique » d’après un témoin et proféraient des menaces de vengeance « contre les traîtres dans le commandement opérationnel » d’après un autre. Etaient-ils plus intéressés à en découdre avec le « traître » Bob Ngoie qu’avec les rebelles MRC ?

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L’offensive a commencé le lundi 27 février 2006 tôt le matin. Le mercredi premier mars à midi, la Monuc a suspendu les opérations militaires à Tsheyi, les militaires FARDC ont déserté le front et se sont repliés sur Aveba à 15 km de Tsheyi pour tenter de tuer le général Bob Ngoyi Kilubi qu’ils accusaient de les avoir laissés sans ravitaillement en munition et en nourriture et d’avoir donc provoqué les pertes lourdes qu’ils avaient subies devant l’ennemi. Bob Ngoie a juste eu le temps de se mettre à l’abri dans un char blindé de la Monuc, manquant de peu d’être atteint par une grenade lancée par les hommes du colonel Kalenga. Il était encore réfugié dans le char de la Monuc quand il a reçu des appels de sympathie du président Joseph Kabila, alerté des faits par William Swing, et de son père, le général Kisempia. Accouru sur les lieux pour braver la mutinerie, le général Padiri Bulenda, dont Bob Ngoie est l’adjoint, n’a pas eu plus de chance. L’hélicoptère blindé de la Monuc qui l’amenait à Aveba a du retourner en catastrophe à Bunia le soir du jeudi 2 mars sous les tirs nourris des commandos FARDC du colonel Kalenga. Ce dernier est passé plus tard en cour martiale avec 26 de ses hommes pour outrage à supérieur et démoralisation des troupes au front. Mais le procès, ouvert le 1er avril devant la Cour militaire de Kisangani siégeant à Bunia, ne saura jamais constituer une réjouissante compensation pour les dizaines de milliers d’otages civils que les divisions stériles au sein des FARDC ont empêché de sauver de l’emprise du MRC. Ceux de ces boucliers humains qui pouvaient écouter les nouvelles à la radio devaient se demander à quelle époque et sur quelle planète vivaient les européens et leurs alliés congolais qui parlaient de sécuriser les élections.

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Quand l’UE déploiera quelques centaines de ses troupes à Kinshasa en juin pour sécuriser les élections, il sera trop tard pour des dizaines de milliers d’autres électeurs potentiels. Trop tard pour près d’un millier de paysans de Rutshuru et Masisi que les troupes de Laurent Nkunda et leurs alliés de la 83ème brigade ANC du RCD obligent depuis début mars à avaler ou déchirer leurs cartes d’électeur. Trop tard pour les paysans dans le Nord-Katanga qui, chaque matin avant de sortir travailler au champ, doivent décider entre porter leur carte d’électeur avec eux ou la laisser à la maison. Un choix dont peut parfois dépendre leur vie : s’ils rencontrent une patrouille FARDC ils ont intérêt à avoir choisi de porter leur carte d’électeur ; si c’est une patrouille May-May qui les interpelle, ils ont intérêt à l’avoir abandonnée à la maison. C’est maintenant, pas en juin, que ces paysans aimeraient que quelqu’un leur parle de sécurité. Dans les territoires de Lubero et de Rutshuru, les activités des FDLR, May-May, FARDC et ANC jettent des centaines de milliers de paysans sur les sentiers depuis 2 ans. En février la Caritas diocésaine de Butembo identifiait plus de 18.880 ménages de déplacés dans la seule région de Kanyabayonga. Certaines familles ont fait le tour complet de tous les camps de déplacés du sud de Lubero et beaucoup d’autres sont fatiguées de fuir chaque semaine pour échapper au pillage d’un groupe armé pour aussitôt tomber la semaine d’après dans le raid d’un autre groupe armé. Préserver sa carte d’électeur est bien le cadet des soucis de ces paysans qui ont perdu dans leur déplacement permanent des documents beaucoup plus précieux comme leur livret de propriété parcellaire, les bulletins scolaires de leurs enfants ou leur carte de baptême. Bien plus que les élections, ce sont les électeurs – ces paysans – qu’il faut sécuriser maintenant.

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Face à une situation aussi explosive et si proche d’une guerre civile non déclarée, l’obsession pour les élections est troublante. Certains voient dans ce chaos non pas un obstacle à la tenue d’élections sécurisées, mais la preuve que les groupes armés seraient paniqués par les élections qu’ils essayent d’empêcher. Cela est probablement vrai en partie, mais il faut avoir mentalement injecté une très forte dose de potion magique dans les élections pour croire que les groupes armés tremblent dans leur culotte à la seule invocation des échéances électorales, eux qui ne se laissent impressionner ni par les démonstrations de force de la MONUC et des FARDC ni par les déclarations guerrières régulièrement publiées par le Conseil de sécurité de l’ONU. « Est-ce un plan d’intimidation et d’insécurisation en cours pour des finalités politiques inavouées ? », se demande l’évêque de Bukavu devant le regain d’insécurité dans son diocèse. Dans un « message d’indignation et d’effort de paix » du 7 avril, Mgr Maroy demande « aux responsables concernés de nous donner la réponse » avant d’avertir : « nous, nous voulons aller aux élections ! ».

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Bukavu étant la ville stratégiquement importante qu’elle est devenue pour les politiciens en campagne électorale, Mgr Maroy aura une réponse à sa question, que la réponse vienne sous forme de saupoudrage précipité ou de colmatage momentané comme c’était le cas le lendemain de l’attaque du colonel Mutebusi en juin 2004. Les autorités de l’église catholique du Katanga, qui demandent depuis plus d’une année une intervention du gouvernement en vue de désarmer les milices et de poursuivre leurs chefs en justice, n’auront pas bénéficié de la rente de situation politique dont Bukavu jouit. Dans une déclaration du 5 février, les dirigeants de toutes les congrégations catholiques oeuvrant au Katanga ont déploré que « plusieurs appels aux autorités gouvernementales et militaires et à la communauté internationale, ainsi que des cris d’alarme émanant des autorités ecclésiastiques n’ont pas pu apporter de solution durable au problème » d’insécurité dans la province et que « la situation ne fait qu’empirer ».

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La situation ira se détériorant sur tout le territoire à l’est de l’axe Bondo-Pueto si l’objectif demeure l’organisation d’élections techniquement satisfaisantes dans les conditions d’une sécurité telle qu’elle est définie par les FARDC et la MONUC, une sécurité de zéro tolérance à l’égard de certains groupes et de complaisance maximum à l’égard d’autres groupes. La MONUC sera bientôt à court de noms à donner à ses opérations contre les FDLR, mais pas le moindre début d’opération n’a été lancé contre les troupes de Nkunda. La MONUC est jointe par le gouvernement et les autorités civiles et militaires du Nord-Kivu dans cette conspiration du silence. C’est sous des pressions et presque à son corps défendant que le gouvernement avait dû se résigner à lancer l’année dernière contre le général Nkunda un mandat d’arrêt international. Mais ce mandat, personne au Nord-Kivu ne parierait sur le sérieux du gouvernement et de la MONUC à le faire exécuter.

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Ce n’est pas que les hommes de Nkunda, estimés à seulement 150 à 200 par le général de brigade de la MONUC Gudapati V. Satyanarayana, seraient terriblement plus équipés et mieux entraînés que MONUC et FARDC réunis. Ce n’est pas non plus qu’il faille recourir à des investigations sophistiquées pour déloger Nkunda de sa cachette : il n’en a pas puisqu’il agit au grand jour et que tout le monde sait où le trouver. "Ses hommes circulent librement à Goma, il y a une compagnie de Casques bleus juste à côté de là où il se trouve et personne ne vient le chercher", s’amuse un de ses sympathisants devant un journaliste de l’AFP. Interrogé par l’AFP sur l’existence éventuelle d’un plan pour capturer le général Nkunda, le général Gabriel ‘Tango Fort’ Amisi, chef de la 8ème région militaire, répond par une autre question : "A quoi ça sert de gâcher le processus électoral ?"

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Mystère de la foi électorale : ce serait perturber les élections que de chercher à arrêter celui qui représente l’une des plus sérieuses menaces aux élections. Mythe de l’intégration de l’armée nationale : rongées par la corruption des chefs politiques et militaires, démoralisées par le manque de clarté de la stratégie de brassage, les FARDC ne sont pas seulement incapables de protéger la population civile contre l’insécurité. Elles font désormais partie des causes de l’insécurité. Mystique de la quadrilogie gouvernementale : le gouvernement, qui ne sait pas – ou ne veut pas – demander l’extradition des responsables MRC arrêtés la semaine dernière à Kampala, est incapable d’agir contre les groupes armés en liberté en Ituri, au Bas Uele, au Haut Uélé, au Katanga et au Kivu. Il reste la force européenne EUFOR et les points de presse hebdomadaires de la MONUC pour rassurer.

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(*)Texte préparé à la demande de l’organisation Congrès des Congolais d’Amérique (CCA) et paru dans CCASCOPIE, ou Lettre Bimensuelle du CCA, no 4 du 15 Mai 2006

(**)Pascal Kambale dirige le Centre d’Etudes Juridiques Appliquées (CEJA) de l’Université Catholique du Graben à Butembo (Nord-Kivu). Il est directeur de campagne de AfriMAP, un projet de l’organisation Open Society Institute (OSI) sur la bonne gouvernance en Afrique. Les vues exprimées ici n’engagent ni le CEJA ni OSI.

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 Pascal Kambale

Maryland, USA

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