L’illusion d’une paix par le dialogue avec Nkunda

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 Que sont devenues les leçons tirées par les Nations Unies dans les Balkans ?
 
S’il est vrai que « l’Histoire se répète », il est malheureusement tout aussi vrai que très peu de gens sont capables de faire une lecture sage des signes du temps ou de tirer les bonnes leçons des tragédies du passé.
 
Au regard de la tragédie humanitaire à l’Est de la RDC et de ce ballet diplomatique, mais surtout en raison de la division de la classe politique tant nationale que provinciale (Nord Kivu) sur l’opportunité d’engager des négociations directes entre le gouvernement de la R.D.C. et le C.N.D.P. de Laurent Nkundabatware, il nous semble plus que jamais opportun de rappeler certaines leçons que les Nations Unies prétendent avoir tirées de la tragédie des Balkans pour voir dans quelles mesures elles s’appliquent en R.D. Congo (1), avant de questionner la « négociabilité » des revendications de Nkundabatware (2). Nous terminerons cette brève réflexion, par la mise en exergue du danger que représente le C.N.D.P. sur l’intégration de la communauté tutsie en R.D. Congo (3).
 
1.- Les leçons tirées de la tragédie des Balkans (en ex-Yougoslavie) par les Nations Unies
 
Un dicton cynique dit ceci : « Lorsqu’un assassin tue deux (2) personnes, il est emprisonné ; lorsqu’il en tue deux cent (200), il est mis dans un asile psychiatrique et lorsqu’il en assassine vingt mille (20.000), il est invité dans une conférence de paix ».
 
Le criminel de masse, peut-il être un acteur de la paix pour être invité à la table de négociation dans un processus de paix ? 
 
Dans les lignes qui suivent, nous nous limiterons à rappeler quelques extraits du Rapport du Secrétaire général des Nations Unies sur « La chute de Srebrenica » ( ), tout en recommandant vivement la lecture de l’intégralité du document qui nous semble être un bilan sans complaisance de l’action des Nations Unies dans les Balkans.
 
Les deux principales « leçons pour l’avenir » ( ) tirées par les Nations Unies dans ce Rapport, peuvent être ainsi résumé :
 
– La nécessité du recourir à la force dans certains conflits. En effet, l’éloge de la solution militaire apparaît clairement lorsque le Secrétaire général écrit : « la communauté internationale tout entière doit reconnaître sa part de responsabilité dans les tragiques événements qui ont résulté de son refus prolongé de recourir à la force durant les premières phases de la guerre. Cette responsabilité est partagée par le Conseil de sécurité, le Groupe de contact et les Etats qui ont contribué à retarder le recours à la force » ( ).
 
– La deuxième leçon qui est la conséquence logique de la première est le caractère inapproprié de la solution dite négociée ou politique, lorsque dans un processus de paix les interlocuteurs sont des meurtriers et des individus sans scrupules. Le Rapport affirme en effet : « la principale leçon de Srebrenica est qu’une tentative délibérée et systématique de terrifier, d’expulser ou d’assassiner un peuple tout entier doit susciter non seulement une réponse décisive mettant en œuvre tous les moyens nécessaires, mais aussi la volonté politique de mener cette réponse jusqu’à sa conclusion logique. Dans les Balkans, cette leçon a été donnée non pas une, mais deux fois en une décennie. Dans un cas comme dans l’autre, en Bosnie et au Kosovo, la communauté internationale a essayé de négocier un règlement pacifique avec un régime meurtrier et sans scrupules. Dans les deux cas, il a fallu recourir à la force pour mettre un terme aux expulsions et tueries planifiées et systématiques de civils. » ( ) .
 
Pour l’avoir compris trop tard, le Secrétaire général de l’O.N.U. fait son mea culpa en ces termes : « L’expérience vécue par l’ONU en Bosnie a été l’une des plus difficiles et douloureuses de notre histoire. C’est avec un regret et un remords profonds que nous avons passé en revue les actions et décisions par lesquelles nous avons essayé de répondre à l’assaut contre Srebrenica. Des erreurs d’appréciation et de jugement, ajoutées à notre incapacité à reconnaître les forces du mal pour ce qu’elles étaient, nous ont empêchés de jouer pleinement notre rôle et d’aider à protéger la population de Srebrenica contre la campagne serbe d’exécutions de masse. Personne ne regrette plus que nous les occasions de rétablir la paix et le droit qui ont été manquées à ce moment-là. Srebrenica a été le révélateur d’une vérité que l’ONU et le reste du monde ont comprise trop tard, à savoir que la Bosnie était une cause morale autant qu’un conflit militaire. La tragédie de Srebrenica hantera à jamais notre histoire » ( ).
 
Comment dès lors se racheter ? Pour le Secrétaire général de l’O.N.U., « la seule amende honorable et durable que nous puissions présenter aux citoyens de Bosnie-Herzégovine qui ont placé leur confiance dans la communauté internationale est de faire tout notre possible pour éviter que de telles horreurs ne se reproduisent ».
 
Aussi nous pouvons nous permettre d’affirmer que n’eussent été les frappes militaires de l’O.T.A.N. en 1999, la crise des Balkans se serait prolongée jusqu’à ces jours avec son cortège d’horreurs. Pour rappel, c’est en application de certaines recommandations contenues dans ce Rapport qu’une étude approfondie à été faite et qui s’est clôturée par le Rapport dit Brahimi en 2000, sur les opérations de maintien de la paix ( ) sur lequel nous n’allons pas revenir ici.    
 
La tragédie humanitaire dans l’Est de la R.D. Congo ne rappelle-t-elle pas étrangement, celle des Balkans, tant du coté de l’inaction de l’ONU que de la barbarie milices sous le contrôle et la dépendance totales du Rwanda ? Sert-il à quelque chose d’engager des négociations directes avec Nkundabatware ?
 
2.- La négociabilité des revendications de Nkundabatware
 
Dès lors que le gouvernement actuel de la R.D. Congo est issu des élections, c’est dire que pour être négociable, les revendications du C.N.D.P. de Nkundabatware doivent revêtir un certain poids politique.
 
Le poids politique ne se mesure pas par la force des armes, ni par la capacité de nuisance d’un groupe armé. Il doit être proportionnel au poids électoral que représente un parti ou un mouvement politique. Sur cette question, on rappellera que Nkundabatware est le produit du R.C.D. (Rassemblement congolais pour la démocratie) et a été formé par Kagame, le président rwandais. On rappellera également que les revendications du C.N.D.P. sont pratiquement les mêmes que celles du R.C.D. et qu’enfin que le C.N.D.P. comme le R.C.D. étaient des mouvements politico-militaires qui agissaient dans une dépendance totale et complète du gouvernement rwandais. Et la question devait être celle de savoir quel a été le poids électoral du R.C.D. lors de ces dernières élections ? Quelle lecture a-t-on faite de l’échec électoral de ces seigneurs de guerre qui infligent aux populations congolaises des guerres inutiles injustes et meurtrières ? N’est-il pas grand temps de comprendre que le C.N.D.P. n’est qu’une tentative pour le Rwanda de récupérer ce qu’il a perdu par la voie des élections en R.D.Congo ?  
 
Concernant le contenu des revendications de Nkundabatware, on se perdrait à spéculer sur ses revendications officielles, notamment la protection des prétendues minorités tutsie menacée en R.D. Congo par la présence des F.D.L.R., prétendus génocidaires rwandais. Négocier sur cette base ce serait perdre le temps sur un faux problème entretenu depuis l’époque de l’A.F.D.L. et celle du R.C.D. Pour rappel, le Rwanda avait eu le contrôle de l’Est de la R.D.C. pendant plusieurs années sous le couvert de ces mouvements politico-militaires (l’A.F.D.L. et le R.C.D.) et ne s’y était pas du tout intéressé. Toute l’attention du Rwanda était plutôt portée sur l’exploitation, par des moyens criminels, des ressources naturelles de la R.D.C. Sur cette question en effet, on rappellera les différents Rapports du panel des experts de l’O.N.U. sur le pillage des ressources naturelles de la R.D.C. ( ), ainsi que les Rapports d’O.N.G. comme Global Witness ( ). C’est pour faciliter ce pillage qu’on instrumentalise la question des FDLR et celle de la prétendue minorité tutsie au R.D. Congo. C’est aussi pour faciliter ce pillage que tant du sang congolais est versé sur leur propre territoire, que tant de déplacements des populations congolais sont causés.
 
Pendant longtemps, on a fait croire que le conflit des « banyamulengue » au Kivu était un conflit de nationalité, et que l’octroi de la nationalité congolaise à ces personnes-là ramènerait la paix dans les Kivu. Mais ceux qui se sont laissés prendre dans ce piège, ne faisaient pas la distinction entre la nationalité officielle ou juridique et la nationale sociologique, c’est-à-dire celle que l’on pratique effectivement. L’Histoire a finalement démontré que ces personnes se sentaient beaucoup plus proches du Rwanda que de la R.D. Congo et étaient d’ailleurs tout à fait prêt à trahir leur « compatriotes » congolais dans l’intérêt du Rwanda. Ainsi, ceux qui croyaient que la paix au Kivu devait passer par le règlement de la question de la nationalité ont perdu le temps sur un faux problème.
 
Pour revenir à l’option de la négociation, on rappellera que beaucoup de gens étaient opposés à la conférence de Goma en janvier 2008. Cette conférence s’est tenue quand même, le C.N.D.P. y a participé et des Accords de paix y ont été signés. Le programme Amani est ainsi né. Quel aura été l’apport de cette conférence si l’on doit encore renégocier avec le même groupe armé qui s’est déjà donné comme objectif de renverser un gouvernement issu des élections ? Quelle leçon aura-t-on tiré de cet échec de la conférence de Goma ?
 
Aussi, c’est sur la base de ces éléments qu’il convient de questionner le caractère négociable des revendications des Nkundabatware ou plus exactement celui des revendications du Rwanda en R.D. Congo.
 
3.- Le danger représenté par le C.N.D.P. sur la communauté « tutsie » en R.D. Congo.
Les actes criminels du gouvernement du Rwanda au travers ces mouvements politico-militaires qu’il crée, le C.N.D.P., le R.C.D., et l’A.F.D.L sont en eux-mêmes générateurs de haine contre les membres de la communauté tutsie en R.D. Congo. C’est dans ce sens que Collette Braeckman prévenait déjà il y a quelques jours que ces acteurs de la tragédie des grands lacs « risquent de provoquer ce qu’ils prétendent vouloir éviter : une rancœur durable à l’égard des tutsie congolais pris comme prétexte à leurs aventures guerrières ».
Que ce soit la question des F.D.R.L., que ce soit celle de la nationalité des « banyamulenge », il semble impérieux de prendre conscience du danger que le gouvernement rwandais à travers les milices et mouvements politico militaires opérant en R.D. Congo, fait courir aux membres de la communauté d’origine rwandaise. Pour rappel, le génocide est en réalité le reflet d’un échec d’intégration d’une communauté dans un milieu social. Dans ce cas précis, cet échec serait paradoxalement imputable à ceux-là qui s’autoproclament protecteurs des minorités tutsies. Le fait de commettre intentionnellement tant des crimes contre les populations congolaises, soi-disant pour protéger des tutsies, nous parait être un jeu diabolique aux conséquences dramatiques. A quoi servirait la création d’un Tribunal pénal international pour traquer les génocidaires (présents ou futurs), si ces derniers n’ont fait que céder à la provocation sous le regard complaisant de la communauté internationale ?
La communauté internationale ne devrait-elle pas investir des efforts dans le sens d’une intégration harmonieuse des membres de cette communauté dans les milieux sociaux congolais, plutôt que de laisser agir ceux qui croient que ces communautés seront intégrées par la force des armes et des crimes horribles ? Cette même communauté internationale ne devrait-elle pas faire tout ce qui est dans son pouvoir pour faire neutraliser ceux-là qui instrumentalisent la cause de ces minorités ethniques pour piller les ressources naturelles de la R.D. Congo et pour commettre des exactions contre les congolais ? Il nous semble donc que c’est s’attaquant au crime de génocide en amont, c’est-à-dire sous l’angle de sa prévention, en décourageant tous les actes pouvant générer la haine ethnique, que la communauté internationale démontrerait la valeur qu’il accorde à la protection de certaines minorités.
Il est grand temps de se rappeler de la leçon des Balkans, il est grand temps d’arrêter de se laisser distraire par ce prétexte de nationalité, des F.D.L.R., et des minorités tutsies qui seraient menacée.
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Fait à La Haye (Pays-Bas), le 07 Novembre 2008
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Jacques MBOKANI
Chercheur à l’U.C.L.
Belgique

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