Limogeage de Nkunda : scission ou psychodrame ? (CongoForum)

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Après l’annonce hier au soir du limogeage de Nkunda par ses officiers qui nommaient Bosco Ntaganda général « par intérim », on apprend aujourd’hui que Nkunda compte rester an place et qu’il considère son chef d’Etat-major comme coupable de « Haute Trahison ». Bref, on se trouvait devant une situation d’un classicisme presque désolant : les deux leaders qui s’anathématisent réciproquement.
 
La BBC faisait d’ailleurs remarquer judicieusement dès hier soir qu’une scission du CNDP ne ferait que compliquer les choses, en augmentant encore le nombre des milices présentes sur le terrain !
 
Mais est-ce tout ?
 
« Torpillage » de Nairobi
 
Le résultat le plus immédiatement évident que pourrait avoir cette zizanie supposée à l’intérieur du CNDP, ce serait de torpiller en douceur les discussions de Nairobi. « En douceur » parce qu’au lieu de claquer la porte, le CNDP pourrait refuser de s’engager « compte tenu de l’autre faction », ou même prendre des engagements qui ne seraient pas tenus par « l’autre faction »… Les possibilités ne manquent pas, de scénarii qui permettraient de poursuivre les hostilités « à son corps défendant » tout en n’ayant pas les apparences impopulaires de la partie qui a saboté les pourparlers.
 
La tactique du CNDP est invariable (et pourquoi en changerait-il, puisqu’il est jusqu’ici gagnant ?) : alterner les épisodes de guerre « chaude », pendant lesquels on fait néanmoins des offres de négociations, et les épisodes de guerre « froide » où l’on demande la lune tout en multipliant les réclamations au sujet d’incidents sur le terrain.
 
Pendant ce temps – et c’est là le but essentiel – le pillage des minerais congolais au profit du Rwanda peut se poursuivre, de même que les exactions contre les populations civiles. Celles-ci finiront par en mourir ou par émigrer, faisant ainsi de la place pour de nouveaux « Kivutiens » importés du Rwanda. Les opérations militaires de cette guerre ont une importance secondaire. Si l’attaque sur Goma avait eu pour but de prendre Goma, la ville aurait été prise ! Mais ce qui compte c’est la poursuite du pillage et de la « colonisation de peuplement ».
 
En ce sens, l’opération « de Goma à Nairobi » a été une manœuvre magnifique : Nkunda a couru sciemment le risque d’une intervention militaire (les Angolais n’ayant été arrêtés que par l’intervention de l’envoyé de l’ONU) pour obtenir des pourparlers directs pendant lesquels le pillage pouvait se poursuivre à l’aise. Résultat remarquable même s’il a été facilité par une certaine naïveté d’Obasanjo qui semble être arrivé avec l’idée que tout cela n’était qu’une petite querelle que l’on pourrait trancher vie fait sous l’arbre à palabres… Il était presque amusant de voir le ton des réponses de la « facilitation » aux ergotages du CNDP se faire de jour en jour plus nerveux… pour aboutir aujourd’hui à « si l’on signe un cessez-le-feu, quelle importance la localisation des troupes peut-elle avoir ? »
 
L’ONU ayant semble-t-il perdu ses dernières illusions sur le compte de Nkunda cependant que les Congolais n’en ont jamais eues, les « négociations » ont perdu toute apparence d’avoir un sens (Elles n’en ont en fait jamais eu). Restait à trouver une porte de sortie honorable. La « scission » du CNDP arrive à point… Tellement à point qu’en peut se demander si elle est réelle.
 
Ntaganda ou Kagame ?
 
Les deux protagonistes, à savoir Nkundabatware et Ntaganda, sont des personnages très différents. Alors que Nkunda est un général d’occasion qui a commencé par étudier la psychologie, s’est également intéressé à la religion, se pique d’avoir des idées politiques et affecte parfois des allures de chef coutumier, Ntaganda est un soudard classique, un peu mitigé d’assassin. (Ce qui ne fait que le mettre sur un pied d’égalité avec son chef, surnommé « le boucher de Kisangani »). Et, alors que Nkunda multiplie les déclarations filandreuses sur sa « congolité », son concurrent ne fait pas mystère de sa nationalité rwandaise (qui lui sert d’ailleurs de parapluie, le Rwanda n’ayant pas adhéré à la CPI).
 
Afrique oblige, on n’ pas manqué de remarquer aussi que des faits « ethniques » les opposent également. (Le mot « ethnique » est si vague qu’il peut aisément contenir tout ce que l’on voudra). Les populations qualifiées de « Tutsi » (alors qu’il est impropre de donner ce nom à des gens habitant ailleurs qu’au Rwanda ou au Burundi) sont loin de constituer une communauté homogène: ils se séparent en deux grandes familles (Tutsi du Nord-Kivu et Banyamulenge du Sud-Kivu) avec des dizaines de clans souvent rivaux. Au Nord-Kivu, sur ses terres de Rutshuru, Laurent Nkunda bénéficie d’un fort soutien parmi les Tutsi, et est également populaire parmi les dizaines de milliers de réfugiés « tutsi » congolais qui vivent dans des camps au Rwanda et en Ouganda et qui, souvent radicalisés, sont le principal vivier de recrutement du CNDP. Pour les recruter, Laurent Nkunda n’a eu qu’à exploiter la paranoïa qui saisit les Tutsi dès que l’on fait référence aux violences anti-tutsi et au massacre de 1994 au Rwanda voisin, ceci bien qu’il il n’y ait pas eu de violences majeures contre les Tutsi ces dernières années dans la province congolaise du Nord-Kivu, où opère Laurent Nkunda. Ce soutien est moins marqué chez les Bagogwe, sur le plateau du Masisi, dans l’ouest du Nord-Kivu, qui sont traditionnellement rivaux de leurs frères de Rutshuru.   Or, les gens de Rutshuru prédominent au sein du CNDP. Bosco Ntaganda, chef d’état-major de Nkunda, incarne cette contestation interne, souvent méconnue, et rallie autour de lui les mécontents.
 
Doté d’une personnalité moins originale que Nkunda, Bosco Ntaganda incline davantage que son chef à exécuter les ordres sans excessives fioritures d’imagination. Il est bien entendu que les ordres, en l’occurrence, sont ceux du « Congo desk » de Kigali ! Il y a d’ailleurs à cela de bonnes raisons, en dehors du simple patriotisme rwandais : comme on l’a dit, Ntaganda n’échappe à la CPI que grâce à sa nationalité. Cela le rend évidemment très désireux de danser très exactement sur la musique choisie à Kigali.
 
D’ailleurs, si les raisons invoquées pour le « limogeage » de Nkunda cette fois-ci sont d’un vague absolu (mauvais commandement et mauvaise gouvernance), la fois précédente, lorsque Ntaganda s’était présenté comme « chef intérimaire » après la fausse mort de Nkunda, son message représentait un retour à la « ligne rwandaise pure et dure » par rapport aux propos de Nkunda qui s’écartait de la « protection des Tutsi » pour se mêler de politique congolaise… 
 
Bien des choses opposent donc ces deux hommes. C’est peu de dire qu’ils n’ont guère d’atomes crochus. Les raisons de se haïr ne leur font pas défaut. Cela serait sans doute suffisant pour expliquer que l’un conspire contre l’autre. Il n’est cependant pas interdit de « gratter « un peu davantage !
 
Si la « tentative de coup d’état » de Ntaganda a été plus qu’un simulacre visant à amuser la galerie et à expliquer l’échec prévisible de Nairobi, cela est-il dû à une initiative personnelle de Ntaganda, ou –t-il agi sur l’ordre du Maitre du Jeu, c’est-à-dire de Kagame ?
 
Certains analystes congolais – qui par ailleurs traitent l’affaire comme un « non-événement, disant que cela ne changera rien au fond – croient y voir un signe que Kagame chercherait à se débarrasser de Nkunda, devenu peu fiable et même encombrant.
 
Cela mériterait d’être examiné.
 
1) La personnalité de Ntaganda et le précédent du « décès » de Nkunda le montrent si étroitement fidèle à la « ligne rwandaise » qu’il serait presqu’étonnant qu’il ait agi sans en référer à son chef. 
 
2) Il est question ces dernières semaines d’un « réchauffement » entre Kinshasa et Kigali. Abandonner Nkunda serait une manière commode de donner des gages de bonne volonté.
 
3) Le point faible de ce qu’on pourrait appeler « de l’impérialisme par procuration », c’est que le comparse, que l’on envoie ailleurs jouer au « révolutionnaire national » peut se lasser du rôle de marionnette et casser ses ficelles. Kagame a déjà été « déçu » par Laurent Kabila dont il doit considérer l’attitude comme ayant été emprunte de la plus noire ingratitude. Chat échaudé craint l’eau froide ! Nkunda avait il la bénédiction du Maître du Jeu quand il s’est mis à parler de revendications globales ? Les deux larrons se seraient-ils disputés pour leurs parts respectives du butin congolais ? Les possibilités de frictions ne manquent pas !
 
4) Ce derniers temps, l’attention de la « communauté internationale » s’est tournée de plus en plus vers les véritables causes de la guerre, c’est-à-dire vers l’exploitation illégale des ressources congolaises. Et le rôle du Rwanda a également été dévoilé de plus en plus. Il serait prudent de penser (façon document Cohen) à des méthodes plus « civilisées » d’exploitation que la guerre. De là à se débarrasser de ceux qui la faisaient…  
 
© Guy de Boeck, le mercredi 7 janvier 2009
Belgique
Congo Forum
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