Mangina : Les surnoms de mauvais goût à effets destructeurs (1974-78)

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Les surnoms assumés 

A l’école, les élèves avaient l’habitude de désigner leurs camarades de classe par de petits noms créés de toutes pièces. Bien de fois, les gens se choisissaient eux-mêmes leurs propres surnoms. A la fin des années 70, la tendance à Beni-Lubero était de sacrifier la dernière lettre de son nom en la remplaçant par le suffixe « os ». Un collègue prénommé Kasereka devint ainsi «Kaserdos », un autre opta pour « Palos » en lieu et place de Paluku tandis que Kisonzoro sacrifia ce joli nom pour « Kidjos ». Bref, chacun y allait de son goût et de sa façon. Et cela se passait généralement bien. Un surnom plaisant arrivait parfois à supplanter définitivement le nom de l’intéressé. 

Ce fut le cas avec Ngambiseke, le plus grand dessinateur de notre classe. Il avait quelques soucis pour assimiler les maths, surtout la partie qui traitait sur les angles adjacents. Par la magie des surnoms que l’on s’attribuait, l’adjectif « adjacent » devint un nom qu’il porta du jour au lendemain. Il le prit bien, surtout que ça le différenciait des autres Ngambiseke de la même classe. Kahoterana, une fille très gentille qui venait de Somicar et qui faisait partie de notre promotion accepta aussi que nous puissions l’appeler KH. Il y avait aussi deux filles qui portaient toutes les deux le nom de Kanyere : l’une fut baptisée La Grande à cause de sa taille et l’autre devint La Petite. Sans rechigner. 

Les surnoms tolérés 

Prenons le cas de monsieur Wasukanava. Ce vieillard vivait à Manzanzaba en face de la plantation de Kayihembako. Son hospitalité était devenue légendaire qu’elle lui valut un surnom. Il marchait difficilement à cause du poids de l’âge et d’énormes difficultés de santé, mais l’accueil spontané qu’il réservait à ceux qui s’invitaient chez lui interpellait tout le monde et devint plus tard une parole proverbiale. Une vraie référence. En effet, à chaque fois qu’on pouvait lui rendre visite aux heures de repas, Wasukanava accueillait ses visiteurs chaleureusement et sans a priori. Avant même qu’ils ne franchissent le portail de sa propriété, notre hôte leur disait en kinande : « Kalibo ! Was’ukanaba », ce qui, traduit, veut dire : « Bienvenue ! Approche-toi en te lavant [les mains afin de partager ce repas avec nous] ». Il accepta de porter ce surnom sympathique jusqu’à sa mort. 

D’autres personnes se sont résignées aussi. Par exemple, ce monsieur qui ne s’exprimait qu’en swahili pour n’avoir pas appris une autre langue dans le camp d’ouvriers de mine d’or de Kilomoto où son père travaillait. On l’appela du coup “Kaswahili”. Un autre devint “Kasimangala” probablement parce qu’il s’exprimait en lingala. 

Les surnoms qui tuent 

Par contre, une fille qui était visiblement obèse eut le malheur d’être notre condisciple. Elle venait du quartier Feza-Shabantu. Un jour, Mukeveri dit d’elle qu’elle était «énorme», mais en swahili typique de Mangina, à savoir : « kafumba ya mwanamuke ». Tundire qui écoutait cette conversation s’esclaffa et se mit à répéter à haute voix le mot «ka…fu…mba», en appuyant sur la lettre « f » de « fu ». Sangala, pourtant de nature réservé, transforma le « fu» en « vou » qu’il dédoubla pour faire de petits « vou…vou…vou…».   Il fit comme s’il imitait le vrombissement de moteur d’un véhicule, ce qui amusa toute la classe, excepté, bien entendu, la pauvre fille en surpoids. 

Quand on la voyait arriver, on se mettait à rigoler. On avait l’impression que ses pas faisaient aussi du vrombissement. Plus elle s’énervait contre nous, plus on se prenait de zèle et on remettait ça. On remit la couche encore et encore, plusieurs fois dans la journée. Notre camarade de classe devint très vulnérable. Elle devint aussi irascible et, par conséquent, une cible en or à titiller. Il suffisait d’imiter l’accélération d’une voiture et le rire de toute la salle était garanti. Même un simple passage devant notre école d’un camion vrombissant ou changeant de vitesse provoquait de fous rires en plein cours, ce qui déstabilisait certains profs qui ne comprenaient rien de nos ricanements spontanés! Et pire encore, la pauvre fille eut du mal à convaincre le corps professoral du harcèlement moral qu’elle subissait de notre part. 

Il est vrai que nous étions punissables pour nos paroles sarcastiques à son encontre. Mais à chaque fois qu’on nous interrogeait à ce sujet, nous alléguions que nous étions entrain de reproduire des onomatopées, c’est-à-dire le bruit de certaines choses – comme l’exigeait dans son cours notre professeur de français. En l’occurrence, nous disions que l’onomatopée la plus préférée de toute la classe était le bruit d’un moteur en marche. Ah ! nous étions une génération à plaindre… 

Et le plus mesquin d’entre nous eut le courage de dire au professeur qui cherchait à nous sanctionner, que si tel serait le cas, la plaignante devrait se retourner aussi contre tous les camions qui passaient par là et qui vrombissaient en faisant « vou…vou…vou…vou… ».   La fille perdit « le procès » contre le «gang» et prit son mal en patience, en attendant la fin de l’année scolaire. Elle devint malheureuse en se renfermant sur elle-même et n’éprouva plus de joie de nous fréquenter même pendant la récréation. Etant donné qu’elle était issue d’une famille aisée, elle dut nous quitter pour d’autres cieux où elle espérait bien se fondre dans la masse et passer incognito dans sa nouvelle école. 

En prenant du recul, on se rend compte que c’est très destructeur de donner à nos semblables des sobriquets par dérision. Aujourd’hui, « Kafumba » (pardon, ça m’échappe encore!) est peut-être devenue une grand-mère, ou une femme épanouie ou peut-être même une « personnalité »…. Quel que soit son statut, au nom de la bande de jeunes que nous formions, qu’elle daigne accepter nos excuses. Avec promesse de versement d’une amende conséquente lors de notre prochaine rencontre après plus de trente ans de séparation. Vivement les retrouvailles, chère Kafu…, – pardon! comment s‘appelait-elle déjà? – J’ai même oublié son vrai nom.   En attendant, qu’elle se rassure que beaucoup parmi ses anciens camarades de classe ont pris du poids, de l’embonpoint et on a même l’impression que les bruits de leurs pas font du vrombissement, eux aussi… Bref, vous n’êtes plus seule dans la catégorie poids lourds. Disons alors à tous : « Bienvenue au club! » 

« En Nya’Nzuva, je m’appelle… » 

En quatrième primaire, une fille qui habitait vers ce qu’on appelait le grand « Kiriko » [canalisation d’eau] de Manzanzaba, devint une de mes collègues de classe. Le premier jour de la rentrée scolaire, les écoliers avaient coutume de se présenter à tour de rôle à toute la classe. Chacun devait décliner son nom et son post-nom. 

Mais cette fille de Manzanzaba eut le malheur de porter un pull-over ce jour-là. Le port des pull-overs passait pour ringard. D’ailleurs, à l’époque, le mot ‘tricot’ ou ‘monitrice’ pour designer le pull-over venait de céder place au terme dédaigneux de ‘Nya’Nzuva’ qui veut dire la « mère de Nzuva ». (Un pull-over porté par la maman de Nzuva serait donc un vêtement propre aux femmes d’un certain âge. « Un nya’Nzuva » devenait ainsi synonyme d’un habit qui n’était plus à la mode.) 

L’enseignant tendait son bâton vers un élève en particulier et l’invitait ainsi à se présenter. Ce fut alors le tour de cette fille. D’un air sérieux, le maître s’adressa à elle en ces termes: « Toi, en nya’nzuva, comment t’appelles-tu ? » Elle se leva poliment, croisa ses bras et dit : « En nya’nzuva, je m’appelle Kavira Makasyatsurwa ». Toute la salle explosa de rire non pas à cause de son nom, mais plutôt à cause de son introduction innocente par un « en nya’nzuva, je m’appelle… ». Cette phrase lui resta collée à la peau. Elle devint la risée de jeunes garçons qui profitaient aussi de sa timidité. Moi, y compris. Et je ne m’imaginais pas à l’époque que je serais rattrapé par l’histoire quelques années plus tard. 

Et ce jour-là arriva. En effet, un beau matin, un cousin proposa de m’amener visiter sa fiancée vers Manzanzaba. Je ne savais pas de qui il s’agissait. J’avais hâte de la voir, – cette belle-sœur. Et quelle ne fut ma stupéfaction ! Je me retrouvai en face de la fille que l’on surnommait « En Nya’Nzuva »!… A l’idée qu’elle allait devenir ma belle-sœur pour toute la vie, j’avais envie de m’enterrer vivant ! « Pourquoi m’étais-je mis du côté de ceux qui la taquinaient ? » m’étais-je confessé au fond de moi. Quelle honte! Je repris mon courage en deux mains, en me disant dans mon cœur : «Pourvu qu’elle ne me reconnaisse». Malheureusement, les carottes étaient cuites: elle me reconnut du premier abord et me salua par mon nom. Je fis semblant de ne pas me souvenir d’elle avant de lui dire, en me grattant la tête: «C’est toi?!…» Et d’ajouter avec beaucoup de respect perceptible dans ma voix : « Nous avons tous grandi. Je ne pouvais plus te reconnaitre… ô De-maï ! ». 

Il convient de préciser que le terme « De-maï » était un mot nouveau dans notre vocabulaire. Ce terme venait d’Oïcha et fut vulgarisé par des chansons populaires de mariage, “matakio”, où ce mot revenait en refrain. Il tirait ses origines de la déformation de « maïna » (belle-sœur). Ce terme était donc peu usuel à Mangina à cette époque. Le fait d’avoir utilisé ce vocabulaire populaire en m’adressant à cette ancienne collègue de classe créa comme par miracle une certaine complicité et, me semble-t-il, permit de faire oublier le passé peu glorieux entre elle et moi. Le cousin m’observa comme pour me demander si tout allait bien. J’avais perdu ma joie. Je me culpabilisai. Je regrettai mes impairs vis-à-vis de cette fille. Après le repas, ça me tardait de me retrouver seul avec mon cousin pour tout déballer. Heureusement, il me comprit et me demanda de ne pas en faire toute une histoire. 

Néanmoins, depuis ce jour-là, je réalisai que les anciens avaient raison de dire qu’il fallait vivre en paix avec tout le monde. Et ils n’arrêtaient pas de nous répéter un vieux proverbe qui disait que « les montagnes ne se rencontreront jamais entre elles, mais, de leur vivant, les humains se rencontreront un jour». Pour la petite histoire, ma « De-maï » reste toujours une belle-sœur formidable. A chaque fois que l’on se rencontre, l’expression « en nya’nzuva je m’appelle » fait partie intégrante de salutations réciproques que nous nous échangeons devant ses fils et ses petits-enfants qui n‘y voient que du feu dans ce drôle de langage.   Et on en rigole encore et encore. 

Kasereka KATCHELEWA

Aisy-sur-Armançon, France

©Beni-Lubero Online

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