Menaces sur les pays africains

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Après avoir lu Pierre Péan (Carnages. Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique, Paris, Fayard, 2010, 562 p.), il serait intéressant de lire Charles Onana (Menaces sur le Soudan et révélations sur le procureur Ocampo. Al-Bashir et Darfour. La contre-enquête, Paris, Duboiris, 2010, 477 p.) Ces deux livres permettent de progresser dans l’approfondissement de la compréhension des menaces pesant sur certains pays africains en particulier et sur tout le continent africain en général. En lisant ces deux livres, il se dégage une évidence : un certain nombre de pays occidentaux travaillent à la déstabilisation de l’Afrique de manière permanente et cela depuis très longtemps. Ces pays se présentant eux-mêmes comme de grandes démocraties pratiquent depuis toujours un double discours : l’officiel et l’officieux. Ce dernier étant plus efficace que le premier. Quand ils parlent de démocratie et de droits de l’homme, ils se situent au niveau du discours officiel servi aux plus naïfs d’entre nous. Officieusement, ils sont au service de la ploutocratie ; et ils soutiennent que la politique n’est ni morale, ni éthique. D’où ils peuvent tuer par eux-mêmes ou par leurs nègres de service interposés ; sans aucun remord. Ils n’ont aucun respect de la vie et de la souveraineté des peuples ne partageant pas leur vision a-morale et a-éthique de la politique. Relisons rapidement le dernier livre de Charles Onana à travers quelques questions.

Pourquoi les menaces pèsent-ils sur certains pays africains comme le Soudan ?  

Les relations traditionnelles de ces pays avec les Palestiniens (assimilés tous aux islamistes) en font les ennemis d’Israël. Et ce pays, à travers ses puissants lobbies influence sérieusement la politique étrangère des USA. Déstabiliser le Soudan par exemple prive la Palestine de l’un de ses soutiens africains. Il y a plus : le Soudan a du pétrole, une matière première stratégique vitale pour les USA et leurs alliés. Fondés sur la logique capitaliste de la concurrence et de la compétitivité, ils voient d’un mauvais œil les échanges économiques entre la Chine et le Soudan. Cela d’autant plus que le Président A-Bachir n’est pas un disciple de la pensée unique véhiculée par l’impérialisme occidental …Les menaces déstabilisatrices du Soudan comme celles de biens d’autres pays africains servent cet objectif : permettre l’accès aux matières premières et aux autres ressources naturelles.  

Récapitulons. Contrer la montée de l’islam et de la Chine dans les pays africains riches en matières premières stratégiques, fragiliser les soutiens de la Palestine participent de la politique déstabilisatrice des USA, d’Israël, de la Grande-Bretagne, de la France et plusieurs autres pays occidentaux opérant dans l’ombre. 

Comment procèdent-ils pour appliquer cette politique déstabilisatrice ?  

Ils cooptent à la tête de certains pays africains-satellites des marionnettes fabriquées dans leurs universités ou grandes écoles au cours des élections truquées. (Pour Paul Kagame par exemple, « tout commence en 1990, lorsque Paul Kagame, le chef des rebelles tutsi, réfugié en Ouganda, décide d’attaquer le Rwanda pour accéder au pouvoir par les armes. A ce moment-là, il achève une formation militaire aux Etats-Unis à Fort Leuvenworth dans le Kansas. Les autorités américaines et en particulier des responsables du Pentagone misent sur lui pour renverser le président en exercice au Rwanda Juvénal Habyarimana. » (p. 251)) 

Cette cooptation réussit là où les médias dominants sont mis à contribution. Ils désinforment, fabriquent l’opinion publique et/ou la manipulent en se servant de certains intellectuels médiatiques soutenus par de puissants lobbies et certaines ONG. Tel est le cas de Bernard-Henry Lévy.  

Les marionnettes, une fois fabriquées, jouissent de la protection des parrains. Même devant les cours et tribunaux internationaux. Souvent, ceux-ci sont instrumentalisés par ces mêmes parrains qui les financent et gèrent leur politique. 

La fabrication des marionnettes est permanente et continue. Elle passe par la formation et la coopération militaires (et sécuritaires). (L’année dernière (2009), par exemple, au mois d’avril, des « instructeurs américains et britanniques sont arrivés à Kigali pour améliorer différents aspects de la formation des soldats rwandais. Ils sont venus s’ajouter à une longue liste d’instructeurs américains et israéliens qui se succèdent à Kigali et réalisent depuis une décennie une série de programmes de formations militaires. » (p.262) A quoi sert cette militarisation ? « Cette militarisation à outrance du Rwanda dirigé par Paul Kagame réponde à deux objectifs majeurs : préparer le Rwanda à jouer un rôle militaire clef dans les crises africaines pour le compte des de puissances étrangères et les aider à mieux assurer la défense des intérêts économiques occidentaux en Afrique. » (p.262)) 

La diabolisation, le harcèlement, le dénigrement, l’élimination physique ou la traduction à la CPI des dirigeants africains indociles à la pensée unique impérialiste sont aussi les moyens auxquels « les maîtres du monde » recourent dans l’application de leur politique déstabilisatrice. La diabolisation passe par les médias dominants ou par les ONG créant les évènements de toute pièce. Le cas de l’Arche de Zoé volant les enfants au Tchad et les appelant « les enfants du Darfour » est très bien étudié par Charles Onana. 

Et l’ONU dans tout ça ? 

Elle est souvent au service de ses bailleurs de fonds. Elle leur obéit au point de travailler, au Darfour, avec des militaires rwandais impliqués dans les crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et dans d’autres pouvant s’apparenter au génocide. Charles Onana évoque le cas de Karenzi Karake dont le contrat a été prorogé par l’ONU au Darfour alors qu’il était sous le coup du mandat d’arrêt international. 

Les techniques de déstabilisation atteignent-elles, à tous les coups, leurs objectifs ? 

Non. Il arrive qu’elles échouent de temps en temps. En soutenant la rébellion dirigée par John Garang en 1990 contre le Nord, les Américains cherchaient à affaiblir le pays et à la diviser. « Mais ce petit plan a échoué : le Nord a tenu bon. » (p. 243). Que se passe-t-il quand ils échouent ? Ils changent de stratégie. Ils appliquent d’autres méthodes. Pour le cas du Soudan, dès 2000-2001, ils ont utilisé la pression diplomatique. Et souvent, une partie de l’élite locale cède à la pression et au chantage. 

Que pensent les marionnettes et les autres élites compradores d’eux-mêmes ? 

Ils soutiennent qu’ils sont « pragmatiques ». Le pragmatisme est ici synonyme de trahison de la souveraineté de son pays ou des pays frères pour jouir des dividendes tirées de l’application de la politique de leur déstabilisation. Du moment que l’on jouit de la protection des parrains, tout va bien dans les meilleurs des mondes. 

A quoi sert l’application de la politique de déstabilisation à partir des pays tiers ? 

A affaiblir les Etats dont le sol et le sous-sol sont riches en matières premières stratégiques et en ressources naturelles. A les diviser pour mieux les dominer. A les incapaciter dans la réalisation de leurs fonctions régaliennes pour en faire des pays pauvres, vivant de l’aide au développement et de l’application des programmes d’ajustement structurel du FMI et de la Banque mondial. L’application de la politique de déstabilisation des pays africains viole et/ou étouffe dans l’œuf leur désir de souveraineté. Elle conduit à la tutelle. La tutelle appelle une présence permanente de l’ONU, des instructeurs militaires des pays déstabilisateurs, de leurs ONG humanitaires-satellites, etc. Créer la déstabilisation permet aux pays déstabilisateurs de justifier leur présence prédatrice dans les pays à souveraineté constamment violée et/ou bafouée. Cette présence permanente leur permet d’initier des processus politiques qu’ils contrôlent et au bout desquels ils désignent leurs gouverneurs à la tête des pays qu’ils contrôlent à partir de leurs ambassades ou Consulats. Telle est la quadrature du cercle dans laquelle les grandes démocraties occidentales enferment les pays africains riches mais appauvris par ceux-là mêmes qui déclarent, au grand jour, qu’ils sont pour le développement intégral et pour l’éradication de la pauvreté et qui, dans les ténèbres, recourent à leur politique a-morale pour servir leurs intérêts platement cupides. Avec bien sûr, la participation des élites locales compradores. 

Quelles leçons pour nous ?  

Les médias dominants altèrent les faits, les déforment et désinforment. Quand les journalistes alternatifs s’adonnent à des contre-enquêtes, ils rendent des services énormes à nos élites intellectuelles et politiques. Encore faudrait-il que ces dernières aient le temps de lire, de se former en permanence, de s’informer à la bonne source et de désapprendre. 

Pour éviter que les forces politiques africaines du changement soient, demain, au four et au moulin, elles devraient apprendre à travailler en réseau et à se servir des lieux où la pensée critique naît, germe et s’épanouit. Le Soudan d’A-Bachir, c’est aussi ce Centre International d’études africaines (International Center for African Studies) de Khartoum où la question du Darfour est étudiée. Et son directeur écrit : « Le Darfour est un prétexte utilisé par l’Occident et nos adversaires pour s’emparer de nos richesses et déstabiliser notre pays. Tenez, moi je suis Dafouri et ma grand-mère était Zaghawa. Les mélanges de population au Darfour sont complexes et la présentation caricaturale des médias occidentaux ne correspond pas à ce que nous savons et vivons au Darfour. En réalité, leurs préoccupations sont ailleurs. Les Occidentaux ne supportent pas de voir le Soudan coopérer étroitement avec la Chine et la Russie. » (Cité p. 367) Etre averti sur l’instrumentalisation de la diversité ethnique pour « les maîtres du monde » et les élites locales compradores est un apport de la pensée africaine à partager avec nos populations souvent manipulées par ces dernières au cours des processus électoraux concoctés à partir des capitales occidentales. 

La question de la multipolarité dans la coopération internationale est une donnée géostratégique à prendre au sérieux. L’histoire d’une coopération appauvrissante et avilissante devrait pousser les forces africaines du changement à revoir à changer le fusil d’épaule. « Face à l’agression et à l’arrogance américaines, les Soudanais, (eux), ont préféré l’humilité et la discrétion chinoise. » (p.367) (Sur ce modèle, tout un débat peut être organisé. Le fait que la Chine vende des armes légères aux pays satellites des USA et alliés, sa reproduction du modèle capitaliste occidental sont des questions méritant une certaine attention. Même sa coopération avec les pays déstabilisateurs. Mais ce n’est pas le débat pour le moment.) 

Que les techniques de déstabilisation ne réussissent pas à tous les coups peut servir d’incitant dans l’entretien de la culture de la résistance et le refus de la renonciation et de la capitulation face à la disproportion des moyens (dont disposent les pays déstabilisateurs et ceux des résistants africains). 

Après avoir vu le documentaire intitulé Françafrique, après avoir lu Pierre Péan et Charles Onana (et certains autres auteurs analysant sérieusement les menaces pesant sur les pays africains depuis bientôt une dizaine d’années), croire dans l’appui des pays déstabilisateurs de l’Afrique riche à la démocratie, au développement, à l’éradication de la pauvreté, à la protection des droits de l’homme relèverait dorénavant de la folie. N’empêche qu’il y ait chez eux et mêmes dans les rangs de leurs hommes et femmes politiques, des citoyens vertueux croyant que « la dignité et la liberté des peuples ne se monnayent pas. » Cela étant, la politique étrangère des pays déstabilisateurs est généralement a-morale et a-éthique. Elle est au service de la mort et de la ploutocratie. Le reste, jusqu’à ce jour, n’est qu’hypocrisie et faux-semblant. Les citoyens africains amoureux d’une autre Afrique possible doivent ouvrir l’œil et le bon. Les luttes des résistants panafricains doivent tenir compte de cette triste réalité : le triomphe de la cupidité sur les valeurs démocratiques dans le chef des champions de la démocratie.

J.-P. Mbelu

Facebooktwittergoogle_plusredditpinterestlinkedinmail

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*