Mes retrouvailles avec Butembo apr

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Le texte ci-contre est un peu long. Aussi j’en présente le plan afin que chacun choisisse la section qui semble attirer son attention si on n’a pas le temps de parcourir tout le texte.
1. Mes impressions au contact avec mon milieu naturel
1.1. Les métamorphoses de Butembo et de la contrée Yira
1.2. Le maintien des anciennes infrastructures et la création de nouvelles
1.3. L’insécurité nocturne et une voirie défectueuse
a. L’insécurité nocturne
b. L’absence d’une voirie appropriée
 
2. Un mot sur Kinshasa
2.1. Un réseau routier en lambeaux
2.2. Une démographie explosive
2.3. Une insécurité multiforme
 
Conclusion
 
Mes retrouvailles avec Butembo après une longue absence
 
Je voudrais, dans les lignes qui suivent, parler de mes retrouvailles avec Butembo après quelques années d’absence. Il y avait treize ans que je n’avais plus été au bercail. Par contre, je n’avais pas revu Kinshasa depuis Mars 2003. L’on peut des lors deviner la joie qui inondait mon cœur lorsque j’ai eu ā revoir les miens et le pays en Septembre 2007. 
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Depuis mars 2003, je vivais aux Etats-Unis. Comme tout ce qui a un début a inexorablement une fin, j’ai dû quitter ce pays ā cause, entre autres, de sa situation antipodique par rapport au mien et ā l’inconfort aussi bien psychologique que pratique lié ā cet éloignement. Mais ceci ne veut nullement dire que je ne pourrai pas y rentrer un jour. Je me saisis de cette occasion pour adresser mes vifs remerciements au Père Assomptionniste Vincent Machozi pour avoir allégé le coût de mon retour au bercail en me trouvant sur l’Internet un billet ā bon marché « USA-Entebbe via Amsterdam ». Comme quoi l’homme a toujours besoin d’autrui pour se réaliser, actualiser ses projets ou se tirer d’embarras. 
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Le 25 Septembre 2007, je suis parti des Etats-Unis pour Butembo par Amsterdam où j’ai fait un transit aéroportuaire d’environ trois heures et par Entebbe/Kampala où j’ai passé la nuit. Comme la magie de la technologie a sensiblement réduit les distances en faisant du monde une sorte de gros village et en rendant possible une extrême mobilité humaine, un avion de CETRACA m’a conduit le matin du 27 vers Butembo où nous avons atterri autour de 13h après deux brefs transits aux aéroports de Bunia et de Beni. 
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A l’aéroport de Rughenda, j’ai été accueilli par un Religieux Assomptionniste, Vianney Thaliwateka lequel m’a conduit ā la maison Provinciale ā Kambali et après au Scolasticat de Bulengera où j’ai préféré rester ā cause de violents maux de tête qui me torturaient depuis les USA. Tout au long de mon séjour ā Butembo, j’ai donc bénéficié de la généreuse hospitalité de nos cousins Assomptionnistes ā qui je sais gré de m’avoir une nouvelle fois hébergé. Assomptionnistes et Prémontrés entretiennent des relations de cousinage du fait que leur mode de vie qui est régi par une règle commune: la Règle de saint Augustin. Comme je suis arrivé ā Kinshasa par Beni-Lubero, je m’en vais d’abord parler de ce qui m’a impressionné en positif ou en négatif ā Butembo et dans ses campagnes avant de dire un mot sur Kinshasa où je suis arrivé le 15 Novembre 2007 et d’où je suis reparti le 1er Juillet 2008.
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1. Mes impressions au contact avec mon milieu originel
1.1. Les métamorphoses de Butembo et de la contrée Yira
Ce qui m’a frappé lorsque l’avion volait au-dessus de Butembo et qu’il s’apprêtait ā atterrir, ce sont les dimensions qu’a prises la ville : elle s’est sensiblement étendue. La ville de Beni m’a donné la même impression même si je ne m’y suis pas arrêté. L’extension géographique de Butembo est une indication claire que sa population a considérablement augmentée. La ville compterait, d’après ce qui m’a été dit, environ 700.000 habitants. On le sent lorsqu’on se retrouve au centre commercial c’est-ā-dire au marché et ses pourtours où du lundi au samedi on trébuche partout sur des masses de gens parmi lesquelles on a du mal ā se frayer un passage. 
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De ce point de vue, Butembo rivalise avec le marché central de Kinshasa et ses environs qui depuis des lustres grouille de monde toute la semaine. La tendance ā remplacer les maisons en pisée ou en matériaux semi-durables (maisons en potopoto couvertes de tôles) par des maisons en briques saute aux yeux quand on arrive ā Butembo. En effet, les maisons en matériaux durables déjà achevées ou encore en construction sont de plus en plus nombreuses. Même dans les campagnes, il est rare de trouver un village sans au moins une maison d’habitation en matériaux semi-durables ou en matériaux durables. Phénomène qui était rarissime il y a quelques années. S’il n’y a plus de guerre qui vient entraver cet élan ou si les biens des citoyens sont sécurisés contre les brigands ou contre les prédateurs de tout poil qui fourmillent dans la région, d’ici quelques années la ville de Butembo qui doit sa survie et son essor économique aux seuls efforts des fils et filles de la contrée va connaître des métamorphoses insoupçonnées. Il est vrai que la misère y est encore grande mais celle-ci est un tant soit peu atténuée par l’esprit d’entreprise, l’assiduité au travail et un mode de vie modeste et réaliste qui caractérise la population locale laquelle a le mérite de s’être toujours gardée de vivre au-dessus de ses moyens. 
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Ceux qui ne peuvent pas se procurer le pain quotidien en se livrant ā des activités de type commercial ou en vivant de leurs diplômes s’adonnent aux travaux des champs aux alentours de Butembo ou ā la campagne ou ā toute autre activité susceptible de leur permettre de tenir le coup. Des métiers qui, dans le passé, étaient considérés comme indignes de tout quiconque se respecte ou entend se faire respecter telles que la maçonnerie, la fabrication des briques, la taille des pierres, la collecte du sable, la menuiserie, la charpenterie, la plomberie, la tôlerie, la coiffe des cheveux… sont devenues très prisés dans un contexte où l’Etat ne s’occupe de personne mis ā part ses animateurs et les fonctionnaires de haut rang. Mais de toutes ces activités, celle qui bat le record c’est l’agriculture. Le retour ā la terre est perçu comme l’activité la plus rassurante. Quiconque n’a pas un champ est condamné ā vivre ā l’étroit. Tout le monde ou presque cultive la terre. Survie oblige. Aussi, je me suis demandé ce qu’attendent les militaires, les policiers ainsi que leurs épouses pour se conduire comme tout le monde: avoir un champ quelque part ou pratiquer en parallèle un des métiers susmentionnés aux fins de leur survie. Il est grand temps qu’ils comprennent que rien n’est plus déshonorant ni plus risqué que de chercher ā assurer leur survie par voie de rapine et de brigandage. Ils ne doivent pas oublier que leur mission consiste, entre autres, ā éduquer ā la citoyenneté et donc ā être des modèles de civisme et de patriotisme.
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Dans un contexte où les emplois sont rares et où les rémunérations sont insignifiantes ou tout simplement inexistantes, le manuel s’est trouvé être revalorisé. Il est devenu ce sans quoi la survie n’est pas possible. Tout indique qu’ā court ou ā long terme, cette revalorisation conjoncturelle ou circonstancielle du travail manuel aura pour effet bénéfique le développement de la contrée. 
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1.2. Le maintien des anciennes infrastructures et la création de nouvelles
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J’ai particulièrement été fort impressionné par les efforts déployés ā Butembo et dans les campagnes pour maintenir en état les infrastructures héritées de la colonisation (écoles, centres médicaux…) et pour créer de nouvelles. Ces efforts sont dignes d’éloges quand on sait que bon nombre de bâtiments d’intérêt public telles que les écoles aussi bien ā l’intérieur qu’ā Kinshasa se sont déjà écroulés soit pour n’avoir pas été entretenus soit pour n’avoir pas été restaurés après avoir été endommagés par les intempéries naturelles. 
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Le foisonnement d’écoles primaires et secondaires devenues plus nombreuses que par le passé, la création des établissements d’enseignement supérieur et universitaire (5 Universités et plus de 10 Instituts Supérieurs), la sortie du sol de nouveaux centres médicaux, l’installation dans nombre de villages des moulins actionnés par des groupes hydrauliques pour moudre le manioc et le maïs, etc. sont révélatrices de la volonté de la prise en charge de la population par elle-même. Dans certaines localités comme Kyondo et Lukanga, la population a accès au courant électrique venant pour la première d’une centrale hydro-électrique sur la rivière Taliha et pour la seconde d’une centrale hydro-électrique sur une des rivières de la contrée. La nuit, Butembo n’est pas totalement plongée dans le noir grâce ā des faisceaux lumineux ayant pour origine des groupes électrogènes détenus par des particuliers. Un immense bâtiment ā trois ou quatre étages devant abriter les bureaux de la mairie de la ville de Butembo est en construction au-delà de l’Institut Kambali et en deçà du quartier Météo. Il ne reste plus que les travaux de finissage dont le démarrage se fait malheureusement attendre faute de fonds.
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Dans cette vitalité performative, Dieu n’a pas été laissé pour compte. Certains villages, en effet, sont aujourd’hui dotés de très belles chapelles construites grâce ā la ténacité des paysans. Une façon pour eux de rendre grâce au Seigneur pour les merveilles qu’il ne cesse de réaliser ā travers eux dans un monde où la vie est loin d’être rose, un monde devenu, ā tout prendre, un vaste champ de bataille quotidienne : l’ardue bataille pour la survie.
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A côté de ce qui ā Butembo « va » grâce ā la créativité de ses habitants, deux phénomènes incommodants méritent d’être signalés. Il s’agit, d’une part, de l’insécurité nocturne, insécurité créée et entretenue par les forces négatives et, d’autre part, du défaut d’avenues viables dans la ville ou de routes aisément carrossables dans certaines campagnes.
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1.3. L’insécurité nocturne et une voirie défectueuse
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a. L’insécurité nocturne
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A propos de l’insécurité nocturne, le moins que l’on puisse dire est que l’épée de Damoclès est suspendue au-dessus de la tête de chacun. Outre que certaines personnes font l’objet d’agressions en pleine journée -la mort brutale et inattendue de l’homme d’affaires, Dr Kisonia abattu dans son bureau par des hommes non cagoulés en juin 2007 est un cas de figure parmi d’autres-, la ville de Butembo était sous le contrôle des brigands pendant la nuit. A partir de 17h00, chacun s’arrangeait pour rejoindre son domicile avant 19h00. Ceci pour ne pas tomber dans les filets des malfrats. 
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Plus d’une fois, j’ai dû m’arracher en trompe ā la compagnie des miens pour rejoindre Kambali avant qu’il ne fût tard. Vivre chez soi comme dans un camp de concentration ou comme dans une prison ā ciel ouvert: rien de plus frustrant. Cela était d’autant plus frustrant que ceux qui sont préposés ā la sécurisation des personnes et de leurs biens semblaient eux-mêmes être dépassés par les événements. Les autorités civiles se conduisaient comme tout le monde. Elles aussi étaient tétanisées par la peur : celle d’être agressées par des malfrats. Se réveiller le matin sans avoir reçu la visite indésirable de ces derniers semblait relever de la chance. En effet, on apprenait que ça et lā il y avait eu des actes de vandalisme ou d’agression la nuit. Aussi ne pouvais-je que me rappeler avec beaucoup de nostalgie mes années de jeunesse ā Butembo où je pouvais tranquillement dormir chez moi jusqu’au matin ou circuler jusqu’a minuit sans crainte d’être agressé. 
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Abandonnés ā leur triste sort, confrontés au défi d’une insécurité quasi-quotidienne et excédés par des exactions ā répétition, il est arrivé, comme c’est le cas encore aujourd’hui dans certains quartiers comme Furu, que les gens surmontent la peur et se décident ā prendre leur sécurité en main. Ainsi, plus d’une fois, ces braves fils de la ville ont mis hors d’état de nuire des bandits ā main armée qui, plus d’une fois, se sont révélés être des militaires, des policiers ou des miliciens démobilisés. En effet, quand on en a raz le bol dans un environnement où la barbarie organisée a élu domicile, on n’a pas de choix autre que celui d’user de violence pour contrer la violence ou les actes de vandalisme ā répétition et de faire ainsi appel ā ce qu’en droit on appelle la « légitime défense ». Ce qui ā Butembo, comme du reste ā Goma, est un autre mode de lutte pour la survie. Heureusement qu’ils’ expérimentait en milieu rural une certaine sécurité. Je dis bien une certaine sécurité car aujourd’hui on trouve des militaires même lā où leur présence n’est pas nécessaire comme Mabambi, Muhangi et Vuyinga. Comme toujours, il arrive que ces éléments des FARDC mettent en mal la sécurité des paisibles paysans. Combien ne sont pas ces gens qui ont été blessés voire fauchés par balles par ces messieurs qui pourtant sont censés les protéger ? 
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Aussi ne peut-on éluder la question de savoir pourquoi des militaires sont détournés des zones chaudes -où sévissent les bandes de Nkunda, Interahamwe, soldats des ex-Forces Armées Rwandaises, Rasta ou qui sont devenues le ventre mou de l’infiltration des armées rwandaise, burundaise et ougandaise en RDC- pour se retrouver dans des localités qui n’ont que faire de leur présence. Il s’agit lā bien entendu d’une des multiples facettes de la mauvaise gouvernance tant décriée non seulement par le Ministre des Affaires Etrangères belge Karel DE GUCHT mais aussi par bon nombre des congolais. C’est dans des zones comme Kayna, Luofu, Miriki, Kanyabayonga, Masissi, Mwenga, Kamituga, le long de l’axe routier Kanyabayonga-Goma, etc. qu’on a besoin des militaires et non ailleurs. 
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D’ailleurs, il ne manque pas dans le pays d’autres coins où la présence militaire s’impose : tel est le cas du nord du diocèse de Bondo dans la Province Orientale. Qui ignore que cette partie du pays est envahie et occupée depuis longtemps par les pasteurs Mbororo venus de l’autre côté de la frontière. Détourner des militaires de lā où ils doivent être-le front ou les zones rouges- pour les affecter lā où ils ne doivent pas être, qu’est-ce sinon de la haute trahison pour laquelle la Loi fondamentale prévoit des sanctions appropriées ā l’encontre de tout quiconque s’en rend coupable ? Si le gouvernement de la RDC banalise la nécessité et l’urgence de la sécurisation du territoire national, des personnes ainsi que de leurs biens, qui le fera ? Le mutisme du couple au sommet de la pyramide gouvernementale ā ce sujet donne matière ā réflexion. Ce mutisme est-ce le signal d’un aveu d’impuissance, de complicité ou de mauvaise foi ? 
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b. L’absence d’une voirie appropriée
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Si la ville de Butembo est en pleine expansion géographique et en plein essor économique, elle se caractérise cependant par une absence criante des routes aisément carrossables. En effet, les routes ā l’intérieur de la ville donnent beaucoup de fil ā retordre aux chauffeurs. Prise totalement en charge par elle-même, la ville de Butembo est dépourvue de moyens de transport en commun. C’est une ville sans bus et sans voitures-taxis. Heureusement que la magie de la débrouille l’a dotée d’un immense charroi de motos-taxis lesquelles rendent des services inappréciables ā la population. 
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Au début de mon séjour, j’avais peur de recourir ā ces engins, pour avoir eu dans la famille deux victimes de la circulation en moto. Mais face ā l’absence de bus, taxi-bus ou voitures-taxis, j’ai vite fait de me départir de mes hésitations et de faire comme tout le monde. Ce qui étonne est que, d’une manière générale, certaines routes qui relient les campagnes ā la ville sont en bon état. Je peux citer ā titre d’exemple indicatif les routes qui vont de Butembo ā Mabambi (entre Mabambi et Muhangi, la route est en très mauvais état), de Butembo ā Manguredjipa, de Butembo ā Musienene, de Butembo ā Luotu. Il est à noter que ces routes de desserte agricole sont entretenues non pas par l’Etat mais bien par des ONG.
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Les animateurs de ces ONG estiment que l’entretien des routes et avenues ā l’intérieur de la ville revient ā la mairie. La réaction des ONG se comprend parfaitement dans la mesure où on est en droit de se demander ā quoi servent les recettes générées par les multiples et exorbitantes taxes dont les citoyens sont parfois indûment accablés. Je n’ai pas demandé pourquoi la route qui relie Butembo ā Bunyuka est laissée pour compte. L’est-elle parce que rangée dans la catégorie des routes urbaines ? C’est possible. Cet axe qui jadis était très bien entretenu est devenu un casse-tête pour les chauffeurs. Les Assomptionnistes de Bulengera ont cessé de le fréquenter. Ils passent par Mukuna. Toutefois, contrairement ā Kinshasa où on cohabite avec une insalubrité indescriptible, Butembo n’est pas encore une poubelle. On n’y trouve pas des montagnes d’immondices, des sachets en plastique vides, des lambeaux de linge qui jonchent la plupart des rues, de places publiques ou d’espaces verts ā Kinshasa. 
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Une des choses qu’on déplore ā Butembo c’est soit la boue ā cause d’une météo fréquemment pluvieuse soit la poussière quand la pluie se décide ā donner du répit ā la population locale. Aussi, pour remédier ā cette situation, l’asphaltage des rues, avenues ou routes s’impose. Il est ā espérer que les Chinois venus ā la rescousse de la RDC vont y penser. Après la pluie, on a horreur de sortir moins ā cause du froid qu’ā cause de la boue dans laquelle on est condamné ā patauger et qui colle aux chaussures comme les sangsues ā la peau. Quand le soleil supplante la pluie, on a affaire ā un autre adversaire : la poussière. Une poussière épaisse, aveuglante et salissante. Cela mis ā part, Butembo est un joli cadre vital où la vie est moins accablante et moins stressante qu’ā Kinshasa.
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2. Un mot sur Kinshasa
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Quand je quittais le pays ou, plus précisément, Kinshasa en 2003, la quasi-totalité des infrastructures congolaises se trouvait déjà dans un état de délabrement très avancé. A mon retour, le constat était amer : le pays est devenu un vaste chantier si bien qu’il doit être extrêmement difficile aux décideurs politiques de savoir par où commencer. Je partage l’avis de ceux qui estiment que « Qui veut peut ». Toutefois, la question de fond ici est bien celle de savoir si les autorités congolaises sont sincères lorsqu’elles déclarent être déterminées ā travailler dans le sens de la réhabilitation des infrastructures existantes et dans celui de la création de nouvelles. 
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Au regard de l’immensité du travail ā réaliser, l’extravagance de leur train de vie paraît être en flagrante contradiction avec une telle déclaration. Le récent octroi d’une jeep tout terrain aux parlementaires et aux membres du gouvernement tant nationaux que provinciaux pour ne citer que cet exemple n’augure rien de bon. Une pareille générosité de la part d’un gouvernement confronté ā une panoplie des défis me paraît tout simplement déplacée. Comment un gouvernement en permanence ā court d’argent peut-il se permettre d’octroyer ā chacun de ses animateurs une jeep revenant ā environ 62.000 Dollars ? Comment les gouvernants, avec un tel état d’esprit, espèrent-ils restituer ā la capitale du pays sa beauté d’antan, cette ville malmenée ā la fois par ses habitants qui en ont fait un vaste dépotoir d’ordures et par la nature qui ne cesse de la cribler d’érosions dont la plupart sont difficiles ā endiguer ?Quand Kinshasa redeviendra-t-elle Kin-La-Belle, ainsi qu’aimaient ā l’appeler les musiciens ? 
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2.1. Un réseau routier en lambeaux
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La capitale du pays -Kinshasa- a la malchance d’être construite sur un sol dont une partie est marécageuse et l’autre sablonneuse. C’est ainsi que, faute d’entretien, plusieurs axes routiers ne sont plus opérationnels parce que coupés quelque part par des érosions béantes. L’avenue de l’Université est quasi-impraticable. Ceux qui veulent protéger leurs voitures ne la fréquentent plus. 
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L’axe « Rond-Point Moulard-IPN (UPN) » est coupé en deux par un immense trou infranchissable où de part et d’autre il se pratique ce que les Kinois appellent le « demi-terrain ». Les bus, taxi-bus et taxis venant dans un sens comme dans l’autre s’arrêtent devant ce gigantesque trou et font demi-tour. Le tronçon « Delvaux-Barré-Ecole Supérieure Militaire » a cessé d’être fréquenté. Il faut longer le Palais de Marbre et prendre la tangente au niveau de la paroisse Saint Luc pour se rendre au quartier Ozone ou encore continuer jusqu’à Kintambo Magasin et longer le fleuve pour aller au Pompage, ā Kimbala-Malweka, ā Kinsuka-Mbudi, ā CPA, etc. Le tronçon « Ecole Supérieure Militaire-Saint Cyprien-BRIKIN est abandonné depuis une vingtaine d’années. 
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Le tronçon « UNIKIN-Kimwenza » fonctionne aussi sous l’embêtant régime du demi-terrain pour les usagers des taxi-bus et taxis. La route est coupée par une large et profonde érosion qui a avalé une bonne portion de la chaussée sur toute sa largeur et dont les ravages qui ont déjà englouti plus d’une maison se poursuivent de manière implacable. Ceux qui dispose d’un véhicule personnel passent par Mont Ngafula, dévient au niveau de Masanga-Mbila et rejoignent la route de Kimwenza ā quelques hectomètres du terminus par une étroite route de terre battue où le dépassement en sens opposé est très délicat voire impossible en certains endroits. La « colline sainte » de Kimwenza peuplée en grande partie de consacrés des deux sexes est pour ainsi dire presqu’enclavée. Pour la désenclaver, il faut soit relier les deux rives de l’érosion sus-évoquée par un pont soit la combler. C’est donc un travail de titan qui attend les ingénieurs chinois venus au secours de la RDC. 
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La rareté des routes carrossables a pour conséquence désagréable leur congestion aux heures de pointe. Alors qu’il fallait plus ou moins 30 minutes pour aller de l’UNIKIN au centre-ville (La Gombe), il faut aujourd’hui deux ou trois heures. Qu’on suive la trajectoire « Triangle-Rond-point Ngaba-Lemba-Boulevard Lumumba » ou « Triangle-Cité Verte-IPN (UPN)-Delvaux-Kintambo Magasin », on ne peut pas échapper aux bouchons qui condamnent les chauffeurs ā rouler ā pas de tortue. Comme la plupart des véhicules ne sont pas ventilés ou climatisés, ils deviennent de véritables hauts fourneaux pour leurs occupants. Pour éviter les embouteillages et être sûr d’arriver ā temps en « ville » où se trouvent concentrée la quasi-totalité des services administratifs, il faut se mettre en route vers a 6h00 du matin et amorcer le mouvement de retour chez soi au plus tard ā 15h00. Manifestement, il ne fait plus bon vivre ā Kinshasa, entre autres, faute de pouvoir y circuler aisément. 
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Si les destructions opérées par le déchaînement aveugle de la nature se limitaient aux artères susmentionnées, les ingénieurs Chinois ā qui il vient d’être fait appel pour s’occuper de la reconstruction du réseau routier en RDC auraient moins de travail. Mais ā ces destructions naturelles s’ajoute une multitude des routes défoncées, des avenues et ruelles non carrossables ā l’intérieur de la plupart des communes. Ce qui est désolant est que cette situation n’est pas particulière ā la ville de Kinshasa. Elle est générale. Ce qui fait craindre que les 10.000.000.000 de Dollars que les Chinois ont consenti ā affecter ā la réfection des routes congolaises contre exploitation des pierres précieuses ne puissent se révéler insuffisants d’autant plus que du reste 12% de cette somme doivent revenir ā titre de commission ā quelqu’un dont l’identité reste soigneusement dissimulée aux congolais. Cette crainte est d’autant plus grande que l’Afghanistan qui est de loin plus petit que la RDC a besoin pour sa reconstruction de 34.000.000.000 d’Euros soit environ 56.440.000.000 de Dollars promis par la communauté occidentale. Bref, le prêt chinois me paraît insignifiant au regard des gigantesques défis ā relever. 
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A l’inconfort sous-jacent aux immenses difficultés de mouvement ou de locomotion ā Kinshasa, il faut ajouter l’incommodante insalubrité ā laquelle il a été fait allusion plus haut et sur laquelle il ne sert ā rien de m’appesantir. Qu’il me suffise de redire que Kinshasa est devenue une vaste décharge où immondices de tous genres (déchets de nourriture, sachets en plastique, morceaux de papier et de linge, carcasses de véhicules, etc.), se disputent les chaussées et les espaces verts non protégés. Cet inconfort environnemental est exacerbé par les eaux boueuses et puantes qui infestent bon nombre des parcelles pendant et après la pluie ou qui stagnent dans des caniveaux bouchés depuis longtemps. Bref, Kinshasa souffre d’une épouvantable pollution, une pollution causée non par une industrialisation intempestive mais par une insalubrité ā nulle autre pareille. Rien d’étonnant si le taux de mortalité y est très élevé bien que voilé par une démographie toujours galopante.
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 2.2. Une démographie explosive
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Curieusement, cette incommodante insalubrité n’a pas endigué l’exode rural lequel se poursuit au su et au vu des gouvernants malgré la saturation des capacités d’accueil dans les centres urbains, plus particulièrement ā Kinshasa où les nouveaux riches multiplient de très belles résidences construites, aux côtés des masures pour ne pas dire des taudis, dans un style architectural provocateur et inutilement coûteux. La ville de Kinshasa, selon des estimations approximatives, ne compterait pas moins de huit millions d’âmes. Ce qui y pose d’énormes problèmes de logement. 
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Aussi des espaces non constructibles sont-ils constamment envahis par les nouveaux venus. Le dernier en date est celui situé juste ā côté du camp anciennement appelé Camp Mobutu et débaptisé Camp Kabila depuis la chute du régime de Kuku Ngwendu. Cet espace qui était couvert de légumes ou des tiges de manioc a été squatté pendant mon séjour ā Kinshasa par des militaires sans toits lesquels y ont érigé des cabanes de fortune aux murs entourés de cartons ou de plaquettes de fûts et aux toits couverts de tôles de seconde main. Un signe éloquent parmi plusieurs autres que les acteurs politiques congolais se moquent éperdument de tout le monde, c’est-ā-dire, en ce y compris la frange de la plus dangereuse de la population : les militaires. Les gens ont massivement déserté l’intérieur du pays soit ā cause de l’insécurité qui y prévalait pendant la guerre soit ā cause de l’espoir de trouver du travail ā Kinshasa. 
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2.3. Une insécurité multiforme
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En fuyant l’insécurité liée ā la guerre ou entretenue dans les zones rouges du pays ou celle sous-jacente au manque d’emplois ā l’intérieur, les « fuyards » se trouvent confrontés ā Kinshasa ā une insécurité ā plusieurs visages. Ce passage d’une situation d’insécurité ā une autre est analogue ā la désagréable expérience de quelqu’un qui échappe de justesse aux canines voraces d’un lion pour se trouver aussitôt après confronté aux crocs d’un tigre. Outre que les biens des habitants de cette gigantesque agglomération humaine sont tout le temps insécurisés, ces derniers dans leur grande majorité se trouvent eux-mêmes confrontés ā plusieurs défis sécuritaires parmi lesquels le taux élevé de chômage, une promiscuité étouffante, une insécurité alimentaire permanente se traduisant par une sous-alimentation criante non seulement en termes de qualité mais aussi de quantité malgré la transformation de la ville en une vaste plantation des cultures potagères, de manioc, de maïs, d’arachides et d’arbres fruitiers…, la quasi-nullité du pouvoir d’achat et l’absence totale de couverture médicale dans un contexte où les soins médicaux sont le privilège d’une infime minorité. 
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A cause de cette insécurité pluridimensionnelle, la mort est devenue un fait banal ou, ā mieux dire, un fait divers qui ā Kinshasa n’émeut plus outre mesure. Elle frappe n’importe quand et n’importe qui. Enfants, jeunes gens, adultes ou personnes âgées sont indistinctement emportés. La malaria, l’hypertension, le diabète, la gastrite, l’asthme frappent pêle-mêle et sans sommation. Ces pathologies pourtant maîtrisables sous d’autres cieux accordent une mince marge de manœuvre ā leurs victimes dans la mesure où leurs anticorps sont fragilisés par une faim chronique ou par un état permanent de stress. Aussi l’impitoyable et implacable mort toujours aux aguets vient-elle asséner le coup fatal sans beaucoup de résistance de la part des victimes. 
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Avant de passer ā la conclusion, il est n’est pas anodin de relever qu’ā la différence des autres villes du pays qui bénéficient dans leurs pourtours de vastes étendues de terre fertile, le sol kinois est stérile et impropre ā l’agriculture. Raison peut-être pour laquelle la capitale y a été établie. Outre que le sol se refuse ā produire quoi que ce soit s’il n’est pas enrichi par force fumier, les cultures sont arrosées deux fois par jour : le matin et le soir. Ce qui n’est pas le cas ā l’intérieur du pays. C’est donc l’instinct de survie qui accule bon nombre des kinois et kinoises ā forcer cette terre peu sensible aux souffrances humaines ā produire quelque chose. 
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A noter aussi que, compte tenu des difficultés existentielles immenses auxquelles les kinois sont confrontés au quotidien, l’esprit de débrouillardise ne leur est pas étranger, esprit de débrouillardise symbolisé par une expression fort révélatrice « KOBETA LIBANGA ». Ce qui littéralement signifie « casser la pierre » et est ā la fois indicateur du caractère ardu et pénible de cette débrouillardise. Eux aussi sont pour ainsi dire disposés ā faire n’importe quel travail pour se maintenir dans l’être. Les Kinois rivalisent d’inventivité et de génialité dans leur lutte pour la survie. C’est ainsi que par exemple des épaves des véhicules bonnes ā être broyées sous d’autres cieux sont miraculeusement et régulièrement remises en marche et repeintes par les mécaniciens et les tôliers de Ndjili pour assurer les déplacements des Kinois ou pour être revendues comme véhicules d’occasion au même titre que ceux en provenance d’Anvers.
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 Conclusion
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Ce qui précède peut donner ā penser que je suis un admirateur inconditionnel de la débrouillardise généralisée qui a élu domicile dans notre pays depuis des décennies. Ainsi que cela a été dit plus haut, celle-ci est conjoncturelle. Autrement dit, c’est une nécessité liée ā la conjoncture difficile que traverse le pays. Aussi n’est-il pas malaisé de se rendre compte qu’elle est révélatrice d’une anomalie troublante: la mauvaise foi, pour ne pas dire la méchanceté, des animateurs de l’Etat qui, dans la répartition du fruit du travail collectif, réduisent le gros du peuple ā la portion congrue c’est-ā-dire ā des conditions de vie infrahumaines ou ā une misère déshumanisante afin de pouvoir se réserver la part du lion. En d’autres termes, les souffrances des autres sont la condition de possibilité de leur enrichissement rapide et intempestif. Malheur ā ceux qui ne sont pas au pouvoir ou ne gravitent pas autour de lui.
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 En effet, dans un environnement sociopolitique sain, les fonctionnaires de l’Etat, les défenseurs du territoire national que sont les militaires, les agents de l’ordre et de la sécurité que sont les policiers, bref, tous ceux qui travaillent ā temps plein quelque part se trouvent en marge du type de débrouillardise décrit plus haut car ils savent vivre décemment de la contrepartie de leurs prestations professionnelles. Dans un tel environnement, personne ne s’attend par exemple ā ce qu’un enseignant puisse, aux fins d’assurer sa survie et celle des siens, se convertir en cultivateur ou en aide-maçon avant ou après les cours ou qu’un infirmier passe le gros de son temps au champ alors qu’il a ā faire ā l’hôpital où l’attendent les malades. Le fait que la multitude vit d’expédients au quotidien et dans une insécurité quasi-permanente est un signe que le pays est en très mauvaise posture.
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Les effets pervers de cette débrouillardise qui a pratiquement envahi tous les secteurs de la vie publique et privée sont innombrables. Parmi ceux-ci, je peux me borner ā citer, mis ā part la fragilisation de la santé des congolais, le disfonctionnement des services publics, la corruption, l’affectation des recettes de l’Etat ā la survie personnelle et la relégation ā l’arrière-plan de la poursuite de l’intérêt général et l’ahurissante inefficacité administrative et politique. Ainsi que cela se laisse aisément percevoir, l’activisme intempestif sous-jacent ā la débrouillardise qui s’observe en RDC entrave dangereusement la sortie du pays du bourbier où celui-ci a été jeté et où il est maintenu par des politiciens gloutons et n’ayant aucun rêve de grandeur pour le pays. L’expérience quotidienne montre d’ailleurs que, pour salutaire qu’elle soit, cette débrouillardise ā laquelle congolais et congolaises sont acculés les prédispose plus au vice qu’ā la vertu, plus ā un individualisme outrancier qu’ā la solidarité, plus ā la trahison qu’ā la loyauté, plus ā la compromission qu’ā l’intégrité, plus ā l’incivisme qu’au patriotisme, bref, plus ā l’injustice qu’ā la justice.
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Ventre affamé n’a pas d’oreilles, dit-on. Dans le sens de ce dicton, Karl Marx fait de l’accès au minimum vital la condition d’une conscience droite ou de la conscience professionnelle. Autrement dit, la conscience droite ou professionnelle, si elle ne s’éteint pas, se corrode sensiblement lorsque les conditions minimales d’une existence décente sont inexistantes. En lieu et place des Congolais DEBOUT, ainsi que le veut l’hymne national, la RDC est peuplée d’hommes et de femmes affaiblis physiquement, moralement et psychologiquement. De même que la solidité d’une maison dépend de la solidité des matériaux avec lesquels elle est construite, semblablement la solidité d’un pays est fonction de la force de caractère de ses citoyens. Un peuple en proie ā un affaiblissement physique, moral et psychologique, ce n’est pas ce dont la RDC a besoin. Celle-ci a besoin d’un peuple fort, un peuple débordant de force vitale, comme dirait le Père Placide Tempels, et donc capable de défendre vaillamment son territoire et de travailler assidument ā la viabilisation de son cadre existentiel. En effet, prévient ā juste titre Jean-Jacques Rousseau, tout peuple n’est jamais que ce que la nature de son gouvernement le fait être c’est-ā-dire heureux ou misérable. 
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« Les Damnés de la terre » dont parlait Franz Fanon, c’est peut-être d’abord nous les congolais. Au regard de ce redoutable état des choses, la recherche des voies et moyens susceptibles de nous permettre de passer de ce statut maléfique ā celui de « Bénis de la terre » devrait être la préoccupation de tous ā commencer par les gouvernants dont la légitimité se veut bipolaire : celle issue des urnes de 2006 et celle requise par la compétence et l’efficacité. Une chose est d’être démocratiquement élu. Etre à la hauteur de sa tâche en est une autre. 
 
Père Kamundu Léopold
Belgique
Beni-Lubero Online
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