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Partager les deux rêves d’Aminata Traoré pour l’Afrique et le Congo…

Les critiques (négatifs) des analystes, des penseurs et des écrivains congolais (et africains) croient que ceux-ci passent à côté des "actions concrètes". Ce faisant, ils font fi du fait qu’il y a "des textes qui ont changé le monde". Le Nouveau Testament, le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels et le Contrat social de Jean-Jacques Rousseau peuvent être cité parmi les textes dont la lecture et l’interprétation ont marqué durablement la vie des sociétés d’hier et d’aujourd’hui. En effet, "un texte puissant peut imprégner les esprits sans que cela se traduise par un bouleversement du monde politique et social; ou bien seulement après plusieurs siècles; ou également selon des effets imprévus qui rendent troublantes la lettre et l’esprit du texte originaire." (L. JAUME, "Un texte peut-il changer le monde?", dans Le Point, Hors-série n° 18 juin-juillet 2008, p. 9.)

La campagne de dénigrement du travail de l’intelligence chez nous relève souvent de l’étroitesse de vue et de la petitesse d’esprit dans le chef de ceux et celles qui ont fait de "chance eloko pamba" un refrain soutenant "leurs actions concrètes". Néanmoins, il faut aussi souligner "la trahison des élites" ou plutôt des "techniciens de savoir" comme signe visible d’un usage contre-productif du savoir et de l’intelligence.
Mais cet usage contre-productif du savoir et de l’intelligence ne dément pas le fait qu’"il y a des textes révolutionnaires: ils peuvent inspirer un grand individu comme Vincent de Paul porté par l’Evangile, ou des masses entières à la recherche d’une liberté en ce monde." (Ibidem) Oui. Les textes peuvent inspirer. C’est-à-dire redonner le souffle pour soutenir une marche, une action, une lutte et/ou une vie.
L’Afrique et le Congo ont depuis la nuit des temps ces textes que les fonds alloués à l’éducation ont fait disparaître de nos écoles et de nos universités. Nos Etats (manqués) soumis aux PAS (programmes d’ajustement structurel) du FMI, aux directives libre-échangistes de la Banque Mondiale et de l’OMC ont sacrifié les dépenses publiques à consacrer à l’enseignement sur l’autel du service de la dette, cette nouvelle arme de destruction massive qu’utilisent les capitalistes financiers dont l’enrichissement continu dépossède les peuples du Sud et… du Nord. Chez nous, "les riches ont vite fait de se cacher derrière les dictateurs africains, alors que la plupart de nos dirigeants se disciplineraient si la démocratie était un jeu politique qui n’engageaient qu’eux et nous. Mais entre l’arbre et l’écorce, entre le peuple et sa représentation, il y a le doigt des anciennes puissances coloniales, du FMI et de la Banque mondiale, de l’OMC, du G8 et de l’Union européenne." (A. T RA OR E, L’Afrique humiliée, Paris, Fayard, 2008, p. 216)
Dans ce contexte, l’une des questions à laquelle nous devrions consacrer beaucoup de salive, d’encre, de temps et d’énergie devient: "Comment desserrer l’étau et juger nos élus non pas par rapport aux performances qu’exigent les bailleurs de fonds, mais sur la base d’un programme, même minime, dont nous pourrions convenir entre nous à la lumière de l’état actuel de nos pays?" (Ibidem. Nous soulignons) A ce point nommé, nous estimons qu’il est souhaitable que les minorités organisées (à la base) en Afrique et au Congo pensent à la mise sur pied des réseaux pouvant rendre, un jour, réalisables deux des rêves de cet ex-ministre de la culture du Mali." ( Nous soulignons) A ce point nommé, nous estimons qu’il est souhaitable que les minorités organisées (à la base) en Afrique et au Congo pensent à la mise sur pied des réseaux pouvant rendre, un jour, réalisables deux des rêves de cet ex-ministre de la culture du Mali.
Le premier est un appel à mobilisation des forces de changement africaine pour sauver l’autonomie de penser, de décider, de juger et de débattre dans la transparence sur des questions engageant le devenir collectif. Reprenons-le in extenso: "Imaginons un seul instant qu’à Bamako, Cotonou, Abidjan, Kinshasa et ailleurs en Afrique des forces estudiantines, syndicales et politiques puissent se mobilisent en même temps que les femmes, non pas pour la seule transparence des urnes, mais aussi et surtout au nom de l’autonomie de penser, de décider et de choisir librement pour eux-mêmes, et juger de la conformité des politiques économiques avec leurs aspirations profondes. Admettons que les élections-présidentielles, législatives, municipales- dans lesquelles ces forces s’engagent sur cette base soient précédées de débats de fond, en ville comme à la campagne, sur le bilan des dirigeants sortants et les intentions des prétendants au pouvoir quant aux privatisations, au commerce, à l’agriculture, à l’environnement, à l’emploi et à l’émigration." (Ibidem, p.157) Ceci serait porteur de justice et de paix pour nos pays. En effet, "des hommes et des femmes éclairés et avisés quant à l’état et à la destination des richesses de leurs pays, libres d’en débattre en toute transparence sur une base équitable, ne s’en prennent pas les uns aux autres. Ils questionnent les institutions, les mécanismes de prise de décision et la nature des politiques économiques." (Ibidem) Il y a là comme un appel lancé, en filigrane, pour lutter contre toute forme d’obscurantisme et de refus de débat de fond sur des questions concernant la fabrication du "bonheur national brut". "Mais cette perspective qui nous rend notre dignité n’est certainement pas du goût des puissances de ce monde. Elle n’est pas davantage du goût des élites aliénées, qui doutent de la capacité de leurs peuples à comprendre leur propre situation, à penser et à choisir pour eux-mêmes." (Ibidem, p. 158) Le contraire aurait étonné.
Aujourd’hui où les alliés traditionnels des Etats-Unis en Europe et en Asie sont de grands perdants dans la guerre contre l’Irak et paient le prix fort de leur engagement aveugle aux côtés du "cavalier solitaire" –le coût mondial le plus direct imposé au reste du monde résulte de la hausse du prix du pétrole- les minorités organisées (à la base) du Sud ont la chance d’approfondir leurs alliances avec celles du Nord pour lutter main dans la main contre le capitalisme financier. (Sur le coût mondial de la guerre contre l’Irak, Joseph Stiglitz et Linda Bilmes viennent de publier un livre intitulé Une guerre à 3000 milliards de dollars, Paris, Fayard, 2008. Pour eux, les Etats-Unis, leurs alliés et le monde entier en paieront, pendant longtemps, les conséquences (néfastes) économiques, sociales, politiques et éthiques.)
Aminata Traoré rêve aussi d’une Afrique dirigée par des gouvernants et des gouvernés débarrassés des idées reçues et capables de nommer les paradigmes négatifs de l’aliénation et du naufrage de l’Afrique. (Au Congo par exemple, rares sont les milieux politiques et intellectuels où l’on ne pense pas que c’est l’Occident qui fabrique "les rois africains".) Elle écrit ce qui suit: "Je vais jusqu’à imaginer une gigantesque place publique où, les uns après les autres, ils (nos dirigeants) déposeraient leurs cravates, en même temps que les idées reçues qui obstruent notre horizon. Nous en ferions, tous ensemble – eux les dirigeants dirigés, et nous, les peuples-, un immense braisier. Le cou libéré, l’esprit aéré, nos élites daigneraient alors regarder et écouter leurs peuples, qui se sentent de plus en plus désarmés face à l’adversité et à l’inconnu. En dépit du terrorisme intellectuel ambiant, ils oseraient, et nous avec eux, jeter un regard sur le passé, nommer et dénoncer, n’en déplaise à Nicolas Sarkozy, l’esclavage, la colonisation, la néo colonisation et la mondialisation néolibérale parce qu’ils procèdent de la même logique hégémonique et engendrent le même mépris, le même racisme. C’est alors et alors seulement que nous pourrions redresser la tête, renégocier et nos réapproprier nos biens et nos destins, cesser d’être des exilés et des naufragés en nous-mêmes, chez nous et partout où nous allons." (Ibidem, p.147)
Ici nommer ne nous semble pas signifier contempler passivement notre passé et notre présent pour gémir de notre impuissance à renverser le cours de l’histoire. Il s’agit d’une opération pragmatique de désignation du mode opérationnel (du comment) de ces paradigmes négatifs pour des prises (locales et globales) menant à la reconquête de notre dignité dans des interstices où la fabrication d’une autre Afrique (unie) demeure le but et le chemin de nos luttes quotidiennes.
Avoir l’audace d’user en commun de notre entendement, rompre la chaîne des idées reçues des "maîtres du monde", écouter nos peuples, inciter les minorités organisées à s’assumer en réseaux africains (et mondiaux), débattre des questions de fond sur lesquelles les réponses données par l’esclavage, la colonisation, la néo colonisation, la mondialisation néolibérale et leur support financier (FMI-BM-OMC-G8) restent appauvrissantes, tels sont les thèmes qui traversent L’Afrique humiliée.
Après Le Viol de l’imaginaire et L’Etau, la grande dame d’Afrique, Aminata Traoré, reste convaincue que beaucoup d’Africains avons perdu jusqu’à la fierté d’être et de penser par nous-mêmes dans un monde où le terrorisme intellectuel fait de l’acquisition lucide des savoirs et du travail de la pensée des armes indispensables au courage (entendu comme capacité d’endurance dans l’impossible)exigé par l’âpreté de la lutte. En filigrane, elle pose le problème d’un autre profil des dirigeants et des élites intellectuelles pour une autre Afrique.
Pour notre part, nous sommes d’avis que ce livre constitue l’un des documents indispensables à la refondation de l’Afrique. "Le petit reste" congolais et africain devrait obligatoirement le lire. La capacité d’Aminata Traoré de penser les enjeux actuels de l’Afrique à travers le prisme de la question de l’immigration redonne du souffle pour notre lutte commune d’autodétermination.

 

J.-P. Mbelu
Bruxelles, Belgique
Beni-Lubero Online

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