Roman: Au Pays des Grands et des Oubli

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         Même si nous étions les plus pauvres de l’univers, nous continuions quand même à subsister. Nous subsistions grâce à la main du Très Grand, l’Immense, l’Océan, Nyamuhanga. Notre repas était horoscopique et donc miraculeux. Nous ne mangions qu’une seule fois le jour lorsque Kaθonda nous allongeait sa main gracieuse. Et les autres fois, lorsqu’Il nous tournait le dos, peut-être pour aider les autres, nous mangions une fois les deux jours. Notre casse-croûte était loin de nous satisfaire la faim.
 
            Et l’eau, c’était toujours périlleux et difficile pour nous d’en attraper. Tout s’achetait et s’achète. C’est un peu ça, notre civilisation, avec l’avènement de la ville.
 
            Je n’ai pas connu mon père pour un long temps. Maman nous disait que papa était mort éventré à Kanyola dans le territoire de Walungu, exécuté par des impitoyables hommes armés. 
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            Ce matin à l’aube, d’ailleurs vers trois heures et demie, ils firent irruption chez nous, envahissant tout le village entier. Il y eut partout la panique. Tout fut mort en ce jour malheureux. On n’entendit pas même un seul corbeau croasser, pas même une colombe qui chantait, pas même un hibou qui hurla, pas même un insecte qui siffla. Tout avait soupiré et la nuit ce jour là s’était allongée. A misty night ! Il y avait une ténèbre plus obscure que noire, un brouillard trop européen en ce jour maudit.
 
            Maman et toute la famille entendirent d’un seul coup vif et sec la pauvre porte de notre misérable cabane se détacher de légers murs qui la supportaient. Notre maison, je l’appelle maison car il n’y a pas de plus cher que chez soi, était construite moyennant six arbres seulement qui étaient habillés de lanières et de chaume. La toiture était faite en feuilles mortes de bananier. Cette toiture nous appelait l’innocente amie nocturne pour nous saluer. Nous la voyions déambuler dans son lit, innocemment et jovialement. Puis nous l’entendions dire « bonsoir ! » le dernier son de son bonsoir, que les linguistes appellent la vibrante était vraiment vibrant. A sa suite, cette reine généreuse qui ne sort que quand les humains s’endorment pour se passer de leur mauvais œil et leurs pires paroles et actes, emportait à sa suite une ribambelle de filles à la beauté étincelante. Nous les voyions, ces jeunes danseuses et servantes de la reine, la vénérer et leurs chants nous emballaient jusqu’à nous avaler dans un sommeil ardent. C’est ainsi que nous oublions, pendant un instant, nos malheurs et nos misères. C’est pourquoi quelque part on vous a toujours déclaré que le pauvre connaît de combien d’arbres est tissé le toit de sa case.
 
            Nous étions les plus pauvres du village. Nous exhalions la misère. Nous étions des misérables miséreux. Conséquemment, nous n’avions pas d’amis. Tout le monde nous tournait le dos…
 
            Une simple intrusion dans notre logis faisait respirer la misère. Il n’y avait jamais de bois de chauffage sur le fragile étalage par-dessus le foyer, sinon quelques gerbes ou fagots de brindilles. Jamais une quantité suffisante d’eau dans la petite cruche au coin derrière la porte. Point de chaise … nous usions de troncs d’arbres pour nous asseoir. D’ailleurs dans la suite des jours, nous les fendîmes pour attiser le feu. Les rares quelques minuscules fagots de brindilles qui réchauffaient sporadiquement la pauvre cuisine, faisaient bouillir mes miséreuses maigres bananes ou patates douces, que vous autres réservez à vos cochons. C’est cela qui était toujours notre repas. Il était donc monotone….
 
            A cet âge, deux ou trois ans après le début de l’adolescence, je n’avais point honte de me promener et faire le tour de toute la ville, découvrant pistes, chemins et routes, culotte trouée aux fesses. Mes fesses ne se gênaient plus des yeux des hommes, et des mouches qui incessamment les baisaient. Elles portaient des lunettes, mes fesses. Mon t-shirt jaune ne restait plus qu’un squelette. Il laissait voir mes intestins. Et telle était devenue ma vie en ce temps où un barbichon commençait à pousser sur mon pauvre menton…
 
            J’étais maigre au superlatif absolu. Cependant j’augmentais quand même en taille. Peut-être dans la classe vingt de kilos de masse, j’étais à l’âge de treize, quatorze ans dans la classe d’au-dessus de deux mètres et demi de taille. Ma figure, comme tout le reste de mon corps, était osseuse. Dans le fond de mes orbites creuses apparaissaient mes terribles globes oculaires. Si vous pouviez me déshabiller, j’allais servir de matériel didactique pour une leçon d’anatomie du squelette. Mes phalanges pouvaient aisément se faire compter à l’œil nu. Mes clavicules avaient tendance à perforer ma peau desséchée pour se faire voir. De manière très facile, on pouvait dénombrer mes côtes, les vingt-quatre que vous étudiez dans vos écoles. 
 
      Apparemment ma tête n’était pas de dimension proportionnelle aux autres membres de mon corps ; elle était une tête d’éléphant – squelettique—sur un cou d’échassier et un tronc de chien efflanqué. Mon ventre, un gésier, un estomac d’oiseau, était dans la plupart des temps vide. Par conséquent, je n’allais pas souvent aux toilettes. Peut-être une fois les trois jours…
 
            J’éprouvais de la peine à m’asseoir sur une planche voire toute autre surface pareille à la planche. Ca me faisait du mal. Je me sentais assis en train de décrotter mes os.
            Mon bassin était visible, aussi que mes fémurs et les autres os du bras et ceux de la jambe toute entière. Un peintre ferait un beau tableau pictural après m’avoir dénudé…
 
            Même si mon sang avait été sucé par des puces, des poux et d’autres insectes ; mes orteils emportés par des chiques ; ma graisse, si j’en avais du moins eue, consommée par la famine, j’étais quand même vigoureux…
 
            L’eau ! je m’abreuvais au lac Kivu. Or ce lac servait et sert de poubelle pour Bukavu : c’est là que se vidaient et se vident toutes les collines ; les ménages y déversent leurs ordures, en collaboration avec le différents marchés. Toutes les merdes des ménages et des campus des étudiants s’y vident. La Bralima aussi y jette ses résidus. Les passagers Bukavu-Idjwi, Idjwi-Bukavu s’y baignent, y lessivent… au beach Muhanzi. Rien à faire ! il fallait le faire. En ville, tout se paye. Même l’eau. Il ne nous reste plus qu’à commencer à vendre l’air à respirer, et les rayons solaires ou la lumière solaire. Surtout que –je vous le rappelle- nous nous vivions là où nous n’avions pas le droit de vivre, nous les bakuyakuya. C’est ainsi que je me formais l’idée de Butembo, mon « pays » natal, dont le souvenir ne me revenait pas toujours assez clairement surtout que ça faisait tout un « siècle » que je l’avais abandonné…
 
 (Extrait du Roman Fiction de nleky g’bwa, Je vis bientôt (inédit), Butare, 2006)
 
Nleky Bwambale G’bwa
Butare
Beni-Lubero Online

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