Situation Sécuritaire au Sud du Terrritoire de Lubero

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RAPPORT DE LA MISSION D’EVALUATION HUMANITAIRE AU SUD DU DIOCESE DE BUTEMBO-BENI par la CARITAS

(KANYABAYONGA ET ENVIRONS ; SUD DU TERRITOIRE DE LUBERO)

Du 15 au 17 février 2006

1. Contexte

-Les premières vagues importantes d’arrivées sont à situer au 20 janvier après les affrontements entre la 5ème brigade intégrée FARDC de Rutshuru et les éléments de la 83ème brigade ex-ANC à Bunagana, Kiwanja et dans plusieurs autres localités de la chefferie de Bwisha passées rapidement sous contrôle des assaillants dans la semaine du 16 au 22 janvier 2006.

-Les troubles se sont étendues à Rwindi et par la suite dans la chefferie de Bwito, notamment à Kibirizi dans la semaine du 23 au 29 janvier.

-Une panique généralisée a rapidement gagnée toute la contrée du territoire de Rutshuru et s’est accentuée progressivement avec l’arrivée des militaires FARDC en repli successivement sur Rwindi, Kanyabayonga, Kamandi…et leurs environs immédiats.

-Les premières vagues arrivées à Kanyabayonga le 20 janvier étaient effrayantes, mêlées de militaires FARDC en repli.Ces arrivées ont conduit une grande partie de la population à se regrouper autour du camp du contingent indien de la Monuc à Kanyabayonga, tandis que d’autres se sont déversés sur Kayna située à près de 20 Km de Kanyabayonga vers le Nord.

-L’arrivée impressionnante des habitants de Kanyabayonga à Kayna a fait tellement peur que les habitants de Kayna se sont aussi déversés à Kirumba, 10 Km de Kayna vers le Nord.

-Ce triste spectacle qui a duré près de 3 jours ne s’est arrêté qu’après quelques visites à Kanyabayonga des autorités civiles et militaires de la province du Nord-Kivu ainsi que de la Monuc. La population de Kayna, Kirumba,et Kanyabayonga était revenu progressivement à domicile.

-Entre-temps la situation dans le territoire de Rutshuru est loins de s’améliorer : pendant les affrontements plusieurs familles s’étaient cachés dans la brousse, certains se sont dirigés vers Goma tandis que un grand nombre s’est dirigé vers le territoire de Lubero et l’Uganda.

2. Mouvement de la population.

-Dans le territoire de Lubero, les cités et villages de Kanyabayonga, Kayna, Kirumba, Kikuvo, Kamandi ont continuellement reçu des déplacés depuis maintenant près d’un mois. Ces déplacés viennent essentiellement de KIWANJA, KIBIRIZI, KISHISHE, RWINDI, KASHALIRA, KIBINGU, BIRUNDULE, MUTANDA, BAMBU, RUBARE, MIRANGI, KICHANGA, NYANZALE.

-Après presque un mois de crise, la situation des effectifs se présente de la manière suivante d’après les différentes sources contactées ayant procédés à des identifications des déplacés :

a) KANYABAYONGA

– D’après l’identification effectuée par la Caritas paroissiale dans la paroisse de Kanyabayonga(Diocèse de Butembo-Beni) à partir des communautés de base : 4 656 ménages ont été identifiés. Cet effectif ne comprend donc pas les déplacés situés dans la paroisse de Kabasha(Diocèse de Goma) où aucune identification n’a été effectué par le comité paroissial.

-D’après le comité des déplacés en collaboration avec l’autorité de la cité, 6 620 ménages avaient déjà été identifié an date du 6 févier. Cet effectif concerne toute l’entité administrative de la cité de Kanyabayonga. Après cette date il y a eu d’autres arrivées qui ne sont pas encore dénombrées.

b) KAYNA

– L’identification est faite en concertation entre la Caritas paroissiale, un comité des déplacés ad hoc et l’autorité de la cité.

-En date du 15 février, 2 252 ménages ont déjà été identifiés. On estime qu’il y a actuellement très peu de nouveaux cas.

c) KIRUMBA

-Un comité mixte(Caritas paroissiale, comité des déplacés, Assopelka, Service social de la cité) a travaillé dans la collaboration pour l’identification. A la date du 14 février, 3 250 ménages ont été identifiés.

-Il y aurait encore quelques arrivées mais à un rythme très insignifiant.

d) KAMANDI

-Situé à l’Est de Kirumba-Kayna, ce village qui compte environ 24 000 habitants a souvent servi de lieu de refuge aux populations de l’axe principal(Kayna-Kirumba-Kanyabayonga)lors des différentes crises qui ont affecté le sud du territoire de Lubero.

-A la date du 16 février, la Caritas du secteur qui est le seul comité du village s’occupant de l’identification a enregistré 1 081 ménages.

-Il y a encore des déplacés qui arrivent à Kamandi, certains venant directement de Kibirizi et environ, d’autres de Kanyabayonga pour profiter du coût relativement moins cher des vivres à Kamandi. Malheureusement, d’après les déplacés erncontés, les prix des vivres sur le marché ont augmenté après leur arrivée, alors qu’ils sont dépourvus d’argent.

e) KIKUVO

-Ce village est situé à l’Est de Kirumba, avec une population d’environ 20 000 personnes. Comme Kamandi, c’est aussi un village qui a souvent servis de lieu de refuge pour les populations de l’axe Kirumba-Kanyabayonga lors de diverses crises du sud Lubero.

-D’après le comité des déplacés, 1 023 ménages venus en majorité de Kibirizi ont été identifié du 25 janvier au 10 février 2006. Il n’y aurait plus que très peu de nouveaux cas.

3. Sécurité, protection des personnes et des biens

-D’après les dernières personnes venues de Kibirizi& environ et que nous avons rencontré lors de l’évaluation, la situation sécuritaire dans le territoire de Rutshuru reste très précaire. Bien que les unités FARDC, appuyées par la MONUC, aient repris la plupart des localités aux mains des assaillants, notamment Rwindi, Kiwanja, Kibirizi…la peur continue à planer pour quelques raisons :

* Les positions des assaillants ne sont pas très éloignés des villages reconquis : des attaques pour récupérer ces villages ne sont pas à exclure étant donné que les assaillants seraient numériquement et matériellement supérieurs aux FARDC présentes dans la région.

* La population cachée dans la brousse est sans cesse poursuivie dans ses retranchements pour être pillé, intimidé, extorqué…

* Des propos qui frisent la vengeance auraient été proférés contre des civiles en fuite, les accusant de complicité avec l’une ou l’autre faction.

* Des civiles en fuite vers Kanyabayonga ont été dépouillées de leurs bagages par des éléments s en uniforme non autrement identifiés.

* Même des éléments FARDC se sont rendus coupables de pillages des biens appartenant aux civiles, d’après certains témoignages. L’exemple de Kanyabayonga entre le 20 et le 22 janvier où des matelas, des vivres, des médicaments et même de l’argent ont été pillé au Centre de Santé VUVOGHO, au couvent des Sœurs, à la paroisse ainsi que dans certaines maisons environnantes par les militaires qui s’étaient repliés à Kanyabayonga. D’autres cas ont été signalé à Rwindi, Kiwanja et Rutshuru centre.

-le milieu d’accueil des déplacés reste aussi très lacunaire en matière de sécurité. Depuis des années, des bandes Interahamwe sont très actives à l’ouest de Kirumba, Kayna, Kanyabayonga(notamment autour de Luofu à10km ouest de Kayna ; Miriki à 17 Km ouest de Kanyabayonga…) ainsi qu’autour de Kamandi. Des incursions suivies de pillages des maisons sont quotidiennement enregistrés dans plusieurs quarteirs de Kayna aini qu’à Kirumba dans le quartier ITSU où 648 ménages victimes de pillages nocturnes ont été identifiés ainsi que 540 maisons pillés à Mighobwe( 10km au Nord de Kirumba). L’identité des responsables des vols et pillages nocturnes est toujours restée mystérieuse.

4. Sécurité alimentaire

les multiples crises successives ont suffisamment appauvris le sud de Lubero qui, jadis, fournissait des quantités énormes de vivres pour les villes de Butembo et de Goma pour les cultures suivantes notamment :manioc, haricot, maïs, soja, arachide, pomme de terre, patate douce…

Aujourd’hui cette production a sensiblement diminué pour les raisons suivantes :

* l’insécurité : les champs autours des villages sont devenus très peu fertile à cause de la surexploitation du sol. Les cultivateurs ont alors conquis des champs dans les zones beaucoup plus éloigné (au-delà de 10km des grands centres). Mais depuis des années ces domaines abritent des camps et des positions des FDLR. Les paysans ne peuvent plus y accéder.

  • Pillages des champs : là où les champs peuvent encore être cultivés, lorsque la récolte est prête, ce sont les groupes armés qui s’en occupent(nationaux ou étrangers). Parfois les champs sont ravagés avant même la maturité. Ainsi les produits des champs sont constamment pillés pour nourrir les multiples bandes armées actives dans la région.
  • Dans plusieurs villages les militaires de l’armée régulière se nourissent au dos de la population : des collectes de vivres sont organisées chaque semaine et les contributions sont obligatoires.
  • Les guerres successives ont poussé sans cesse les populations à se déplacer, abandonnant ainsi les travaux champêtres ; la dernière en date est celle de décembre 2004 à Kanyabayonga.
  • Les changements climatiques ont aussi perturbé les saisons culturales.
  • Sur le plan alimentaire, la population d’accueil se prend difficilement en charge. Avec l’arrivée des déplacés, la population est presque passée au double. La prise en charge alimentaire des déplacés par les familles d’accueil est très hypothétique.

5. Santé et éducation

Pour arriver à Kanyabayonga, les déplacés doivent marcher pendant plusieurs jours à pieds (au moins quatre jours) par des chemins détournés pour échapper à la fougue des éléments armés, quel que soit leur obédience. Cette fatigue les expose à plusieurs infections alors que la possibilité d’être soigné est moindre. La zone de santé de Kayna bénéficiait d’un programme de don en médicament de l’Union Européeenne, mais ce programme a pris fin. Les structures sanitaires se ravitaillent en médicament sur le marché et doivent ainsi les vendre aux malades. Toutefois quelques cas de maladie sont pris en charge par MSF/ France qui a implanté des cliniques mobiles à Kanyabayonga et qui appuie l’HGR de Kayna.

Les formations médicales (la plupart) n’ont donc pour l’instant aucun appui(en terme de médicaments, motivation du personnel, réhabilitation, équipement…). Un centre de santé à Kanyabayonga a été pillé par les militaires (literie, matériel, médicaments, vivres pour les malades)

Les familles d’accueil sont venues avec plusieurs enfants estimés à des dizaines de milliers. Certains sont déjà inscrits dans les écoles à Kanyabayonga, Kayna, Kirumba, mais la grande majorité reste à la maison pour les raisons suivantes :

*Incapacité de payer les frais scolaires ;

*Capacité réduite des écoles d’accueil ;

*Fournitures scolaires ;

*Espoir de retour dans le milieu d’origine

Notons que la guerre de décembre 2004 avait détruit plusieurs écoles à Kanyabayonga et que la population a du mal à reconstruire ces écoles. Plusieurs fonctionnent difficilement et le volet construction est remis aux calendes grecques.

6. Situation de la femme

Sur un effectif d’environ 14 226 ménages identifiés à Kanyabayonga, Kayna, Kirumba, Kikuvo, Kamandi nous avons estimé à environ 62% de femmes dont une proportion importante de femmes chefs de ménages, femmes enceintes et allaitantes…

L’itinéraire pour arriver est plein d’embûches. En première étape, les gens se sont cachés dans les brousses et les villages environnants, mais malheureusement ces brousses constituent le retranchement de certaines milices qui orchestrent des pillages, des viols de femmes et enfants de moins de 12 ans. Les femmes arrivent donc dans un état de traumatisme, démunies de leurs biens. A Kayna, une femme aurait piqué une crise de folie à cause des traumatismes vécus en cours de route.

Selon certaines femmes rencontrées à Kayna, six cas de viol de femmes et d’enfants de moins de 10 ans sont restés vers Mirangi. Aucun écho sur leur sort ainsi plusieurs autres cas ayant subi des actes désolants qui restent cachés craignant la réaction de leurs maris dont le premier réflexe est le divorce. Même parmi les déplacées, nombreux cas ne peuvent se déclarer. Les cas déclarés sont pris en charge par MSF/France à Kayna.

Malgré la présence de MSF à Kayna, plusieurs femmes enceintes déclarent qu’elles ont difficiles à accéder aux soins. Dans leur état de vulnérabilité, elles sont envoyées à Kayna où MSF a installé des cliniques mobiles. Ainsi plusieurs déclarent avoir recourru au traitement traditionnel, avec tous les risques que cela comporte. Par exemple les frais de CPN s’élèvent à 2,5$ et la maternité à 4$. Plusieurs sont incapables de trouver ces frais.

7. Réponses humanitaires

Aide alimentaire et NFI : avec l’appui de PAM et de l’UNICEF, Solidarités et NRC(Conseil Norvégien pour les réfugiés) ont distribué à partir du 10 février la Farine de maïs, le Haricot, l’huile végétale, le sel ainsi que deux couvertures par ménage pour :

X) 5 504 ménages à Kanyabayonga

X) 3 009 ménages à Kirumba

X) 1 595 ménages à Kayna.

Santé : MSF/France appui l’Hôpital Général de Référence de Kayna. Il a érigé trois sites de soins (cliniques mobiles) à Kanyabayonga où sont soignés les déplacés malades ainsi que quelques autochtones, selon un certains nombre de critères d’accès aux soins. Les déplacés qui sont à Kayna, Kirumba, Kikuvo, Kamandi n’ont encore reçu aucune assistance médicale. MSF compte aussi renforcer les activités de vaccination des enfants de 6 mois à 5 ans dans la zone de santé de Kayna.

Eau & assainissement : quatre bladders ont été placés à Kanyabayonga par MSF pour distribution d’eau à toute la population. Cette activité sera prolongé à Kanyabayonga par Oxfam GB. D’autres bladders sont placés à Kayna et à Kirumba par Solidarités. Oxfam GB intervient dans l’aménagement de sources d’eau potable, l’hygiène te l’assainissement (construction de latrines) avec son partenaire local CEPROSSAN. Le CICR est également en évaluation des besoins en eau dans la zone.

Enfants non accompagnés : Save The Children UK a identifié avec son partenaire local ADECO près de 268 ENA dont 250 ont été assisté avec une couverture et des vivres fournis par le PAM(Maïs, haricot, Huile végétale, sel). Il continuera avec l’identification, la documentation et la réunification familiale en faveur des enfants non accompagnés.

8. Besoins

1) Les vivres : les vivres offerts par PAM pour 10 108 ménages à partir du 10 février, couvrent à peine la ration d’une semaine. Les déplacés ont très peu de source de ravitaillement en vivres de qualité. Très souvent ils recourent aux vivres contre travail en faisant quelques travaux pour les autochtones qui peuvent par la suite les payer en nature par une certaine quantité de vivres.

2) Les non vivres : Les affrontements ont surpris la population et le plus souvent les gens ont tout abandonné dans leurs maisons. Il s’en est suivi des pillages dans plusieurs maisons. Sur la route de l’exil plusieurs personnes ont été pillées par des hommes en armes les dépouillant de matelas, de couvertures, d’habits, d’ustensiles de cuisine…

3) Les médicaments : la plupart des formations médicales ne sont pas appuyés et les malades qui ne peuvent être soignés par MSF ont du mal à trouver des solutions pour leurs soins

4) L’eau : c’est surtout le village de Kamandi qui se trouve dans une situation très délicate. Ce village perché sur la montagne connaît une pénurie très remarquable en eau : le débit des quelques sources a connu une baisse drastique à cause de la saison sèche qui s’est dangereusement prolongé cette année.

5) Les abris : La plupart des déplacés sont logés dans des familles d’accueil. Nous avons cependant rencontré des groupes de femmes avec des enfants qui sont logés dans des locaux de la paroisse à Kanyabayonga. Ces locaux ne sont visiblement pas aménagés pour être des habitations : ils manquent parfois de portes et de fenêtres, tandis que les murs sont presque nus. Il y a aussi un nombre de déplacés qui sont locataires, mais ils ne savent pas par quelle voie ils payeront le loyer si la situation perdure.

6) Equipement et réhabilitation des écoles et des structures de santé : leurs capacités ne répondent plus aux besoins, surtout après les destructions et les pillages qui s’y sont opérés successivement pendant les différentes guerres. NRC a réhabilité quelques écoles à Kayna, Kirumba, Kaseghe l’année dernière, mais à Kanyabayonga aucun appui n’a été offert pour cette cause des infrastructures sociales de base qui sont pourtant d’un intérêt communautaire.

9. Equipe d’Evaluation

1) Dr Emmanuel MBUNA, Chargé des Urgences de Caritas-Développement Congo

2) MAGHULU Fabrice, Directeur de Caritas Butembo-Beni

3) FAIDA Merry, Animatrice au BDD Butembo-Beni

10. Personnes rencontrées
1) Les déplacés dont plus de 80% rencontrés étaient des femmes

2) Les comités des déplacés de Kayna, Kanyabayonga, Kirumba, Kikuvo, Kamandi

3) Les autorités locales de Kanyabayonga, Kayna, Kirumba, Kikuvo, Kamandi

4) Les comités locaux de Caritas à Kirumba, Kayna, Kanyabayonga, Kamandi

5) Les infirmiers superviseurs de la Zone de santé de Kayna

6) Les autorités religieuses

7) Les ONGI et Agences présentes dans la contrée : MSF/France, Solidarités, OxfamGB, Save The Children, CICR,

8) Les ONG locales : CEPROSSAN, ADECO, APETAMACO, ASSOPELKA…

9) Les représentants de la Société civile

10) La population locale

 

 

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