Tatiana Carayannis du CPPF-USA analyse la situation politique en R.D. Congo

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 Invitée par le Centre d’Etudes Africaines de l’Université de Boston (USA), Mme Tatiana Carayannis du CPPF (Conflict Prevention and Peace Forum), a présenté le mercredi 13 novembre 2006 aux chercheurs et étudiants africanistes de l’Université de Boston la situation politique en R.D. Congo depuis 1996 à nos jours. Beni-Lubero qui était de la partie par le biais de son éditeur responsable, partage les grandes lignes de cette conférence scientifique de haut niveau.

Mme Tatiana Carayannis revient du Congo où elle a été observatrice aux deux tours des élections sur le compte de la Fondation Carter, notamment dans les bureaux de vote de Mbandaka et Kinshasa. Elle occupe pour le moment  le  poste de Directrice-Adjointe de la CPPF,  après avoir été Directrice de Recherche au « Ralph Bunche Institute for International Studies du City University of New York », quand elle avait invité l’abbé Malu Malu en sa qualité de Président de la CEI à New York au printemps dernier.

D’après Mme Tatiana Carayannis , en  l’espace de 10 ans, la R.D. Congo a connu trois grandes guerres, à savoir, (1) la guerre de l’AFDL pour chasser Mobutu du pouvoir, (2) la guerre de la coalition rwando-burundo-ougandaise contre le pouvoir de Laurent Désiré Kabila, (3) la guerre des diverses  milices au Kivu, en Ituri et au Nord-Katanga. Cette dernière, aux contours flous, continue même pendant la période électorale et présente, d’après Mme Tatiana, le premier défi au futur gouvernement qui sortira des élections en cours.

Parlant de la nature de cette guerre, l’oratrice du jour a défini la guerre congolaise comme une guerre hybride, c’est-à-dire mi-congolaise et mi-étrangère, avec au centre la bataille pour le contrôle voire le monopole des richesses du sol et du sous-sol congolais.

Analysant objectivement les dernières élections en R.D. Congo, Mme Tatiana a qualifié les élections congolaises de transparentes et démocratiques comme on n’en a jamais vu en Afrique. D’après Mme Tatiana, tous les observateurs internationaux sont pleins d’admiration devant la capacité des congolais, et surtout de la CEI, d’organiser des élections dans un pays sortant d’une guerre, sans infrastructure  adéquate de communication, et sans tradition électorale depuis 40 ans. Il était difficile de tricher massivement pendant les dernières élections en R.D. Congo notamment à cause de la représentation dans chaque bureau de vote des représentants des  partis politiques, des confessions religieuses, des observateurs nationaux et internationaux, de l’affichage des résultats dans chaque bureau de vote, un fait permettant la vérification en amont comme en aval, etc.

De ses rencontres avec plusieurs candidats aux élections du premier et du second tour, Tatiana a retenu que tous ces candidats savent qu’il n’y a pas eu de fraude systématique même s’ils déplorent quelques erreurs techniques ici et là. Le problème des candidats c’est leur avenir politique après les élections. Pour des candidats qui ont gouté au pouvoir sans partage pendant plusieurs années, il parait difficile d’accepter la vérité des urnes. Elle a rappelé au passage que les élections congolaises sont les plus couteuses que l’ONU ait jamais organisées depuis sa création, notamment avec 50 000 bureaux de vote et 250 000 agents électoraux en raison de 5 officiers par bureau de vote. Ce chiffre ne tient pas compte des agents de la CEI, de la Police Nationale, de la Monuc, etc… qui participent eux aussi à l’organisation sécuritaire et logistique des élections.

A la question de savoir ce qu’elle pense de la stature des candidats, Mme Tatiana a répondu qu’aucun candidat ne semble avoir convaincu les congolais de sa capacité de gérer un pays selon la volonté du peuple congolais, si l’on analyse les résultats des élections. En effet, a-t-elle poursuivi, aucun candidat n’a été élu dans la zone qui constituait son fief pendant le plus fort de la guerre. La seule exception serait Jean-Pierre Bemba au nord Equateur, ce qui s’explique du fait que le MLC a été perçu comme armée de libération a Gbadolite au début de la deuxième guerre à cause de la présence des forces tchadiennes. Cependant, Jean-Pierre Bemba a reçu son meilleur score non pas à Gbadolite son fief, mais dans le territoire jadis contrôlé par Joseph Kabila. Ce dernier a été ainsi désavoué à l’Ouest du pays y compris dans la capitale Kinshasa, et Azarias Ruberwa a été désavoué a l’Est du Pays où il voulait instaurer la démocratie. Ce fait démontre que le peuple congolais a voté sur base des promesses  faite par des candidats qu’il ne connait pas très bien mais dont il a entendu parler.  La victoire ne sera donc pas de tout repos car le peuple attend la réalisation des promesses faites pendant la campagne.

A la question de savoir ce qu’elle pense de la situation du pays après l’annonce des résultats du second tour des élections présidentielles, Mme Tatiana craint que le perdant à défaut de commencer une nouvelle guerre à laquelle la communauté internationale est opposée, n’essaie de manipuler la rue jusqu’à rendre les grandes villes ingouvernables pour forcer la classe politique congolaise à des nouvelles négociations politiques. Mais le peuple congolais qui a démontré sa maturité politique pendant ces élections peut encore rester indifférent à la manipulation politicienne et choisir la voie de la démocratie. Mme Tatiana a aussi dit qu’il faut, à tout prix, assurer un espace pour l’opposition politique d’où les perdants à tous les niveaux—et non seulement au niveau de la Magistrature Suprême – pourraient exercer librement leur droit d’opposition et  ainsi servir de test  démocratique aux autorités qui seront au pouvoir.

Parmi les réactions des intervenants à l’issue de la Conférence de Mme Tatiana, on peut relever entre autres, ce qu’un intervenant a appelé « les zones d’ombre de la situation politique en R.D. Congo », à savoir, le silence de la communauté internationale très présente mais jugée pas très efficace dans la gestion des groupes armés et des milices tribales qui prolifèrent au nez de la MONUC et de l’Armée Congolaise. Cette situation du laissez-faire, a fait remarquer un autre intervenant, s’observe aujourd’hui à Kinshasa où la communauté internationale représentée par la Monuc et l’Eufor permet à un Président de renforcer sa capacité de force avec des chars et de munitions même à la veille des élections démocratiques, et à un Vice-président de monter une armée en plein centre ville et capable de s’attaquer pendant deux jours aux Institutions de la République. Au lieu de prévenir, la communauté internationale semble se préparer plutôt à jouer son rôle traditionnel de sapeur pompier. 

Propos recueillis par

Vincent K. Machozi, a.a.

Boston University (USA)

Beni-Lubero Online

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